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Pas de solution unique à la sortie de crise des vins de Bordeaux
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Arrachage, diversification, attractivité...
Pas de solution unique à la sortie de crise des vins de Bordeaux

Grand entretien avec les dirigeants du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB), faisant le point sur les principaux enjeux d’adaptation du vignoble bordelais aux tendances du marché. Des profils produits à la diversification de la production, en passant par l’arrachage.
Par Alexandre Abellan Le 30 septembre 2022
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Pas de solution unique à la sortie de crise des vins de Bordeaux
Au siège du CIVB, la maison Gobineau à Bordeaux. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
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uels sont les leviers d’action et de conseil du CIVB auprès de ses opérateurs ? Vous avez réalisé une étude récente sur les profils produits ou une étude sur la vision des cavistes sur les vins de Bordeaux…

Allan Sichel (président du CIVB) : Une étude a été faite avec une méthodologie scientifique rigoureuse pour définir 250 vins de Bordeaux prélevés sur les linéaires (prix allant de 5 à 10 €). Ont émergé 20 styles, goûtés par des professionnels et des amateurs. Ce qui est intéressant, c’est que leurs avis convergent : ils ont les mêmes goûts et perceptions, sans utiliser le même vocabulaire. Ces 20 catégories de produits ont été soumis à la dégustation d’un plus grand nombre, professionnels et amateurs. On voit que toutes les catégories ont des notes honorables, autour de 7 sur 10. Tous ces styles de vin ont des amateurs : des gens qui les adorent. Et il y a en aussi qui ne les aiment pas. La difficulté, c’est comment faire en sorte que le consommateur retrouve un vin qu’il aime. A priori, s’il n’a pas goûté un vin, il n’en connaît pas le style.

C’est le constat. La bonne nouvelle, c’est que tous les vins de Bordeaux trouvent leurs amateurs. La tendance est aux vins sur le fruit avec moins de tannins, mais on voit qu’il y a des styles boisés et riches qui ont leur public. Au niveau du CIVB, on n’est pas en mesure de dire voici le style de produit qu’il faut faire. Ce que l’on met en avant dans nos actions de promotion et de communication, c’est la diversité de l’offre bordelaise. Et surtout l’élargir sur les produits où Bordeaux n’est pas attendu : les rosés, les crémants, les vins blancs… Mais aussi des vins rouges très légers. On voit des viticulteurs qui produisent avec un certain succès des vins rouges à servir frais. Ce sont des choses à caler avec la grande distribution. L’idée de notre charte de partenariat, publiée au sein de la filière, est d’intensifier la relation entre le viticulteur, le metteur en marché et la chaîne de distribution pour que chaque vin trouve son marché dans un cycle en adéquation avec les attentes des consommateurs.

 

On entend certains distributeurs préférer rentrer des rosés en IGP Atlantique qu’en Bordeaux, l’appellation serait moins attendue sur cette couleur par les consommateurs. Est-ce un épiphénomène ou une vraie tendance ?

Allan Sichel : Bordeaux n’étant pas attendu sur le côté rosé, c’est une bonne raison pour le présenter. Bordeaux est perçu comme un fournisseur de vins rouges, qui représente la moitié des occasions de consommation. Si l’on reste focalisé sur les rouges, Bordeaux n’est même pas considéré sur la moitié des moments de consommation. Montrer que Bordeaux est aussi présent avec des rosés, des blancs frais, des crémants… C’est un axe de développement.

Christophe Château (directeur de la communication du CIVB) : Il me semble que les volumes produits en Bordeaux rosé sont très nettement supérieurs à ceux produits en IGP Atlantique. Si c’était une demande très forte, il y aurait un basculement.

Bernard Farges (vice-président du CIVB) : On n’a jamais pu vraiment installer l’IGP Atlantique, c’est confidentiel en termes de volumes (à part un opérateur). Mais on regarde d’un bon œil le développement de l’IGP Atlantique. Ça sera une bonne chose. C’est la diversification.

 

La diversification semble justement être le mot sur toutes les lèvres à Bordeaux : crémants, blanc de noirs… Est le mot d’ordre pour que le vignoble bordelais soit plus en phase avec le marché ?

Allan Sichel : La diversification des sources de revenus est un axe important de pérennisation et de résilience dans la durée.

Bernard Farges : Les chocs climatiques et les chocs commerciaux nous amènent à des niveaux de commercialisation qui sont en dessous de notre capacité de production. Encore que ces trois dernières années les récoltes sont plutôt faibles. Et les commercialisations sont faibles aussi. Le besoin de réduire, de diversifier et de relancer la commercialisation de notre cœur de métier que sont les AOP bordelaises sont les trois voies vers lesquelles nous devons aller. Forcément. Il n’y en a pas une qui va suffire. Dire que l’on va tout diversifier, tout passer en IGP et en rosé, c’est illusoire. Demain, dire que l’on va tout régler par l’arrachage (que l’on n’a pas encore), ce sera illustoire. Dire que par le soutien à la promotion on pourrait remonter à 5 millions hl de commercialisation (d’abord on ne le croirait pas), ce serait illusoire aussi. Il va falloir agir sur tous les leviers. Tous les leviers.

 

Lors de vos deux dernières assemblées générales en tant que présidents successifs du CIVB, vous avez respectivement appelé à l’arrachage définitif avec l’appui de fonds européens (pour la restructuration et l’investissement) et à la reconversion vertueuse et réversible (en préservant les meilleurs terroirs). S’agit-il de façons différentes de demander la même chose ou de divergences entre production et négoce ?

Allan Sichel : Il n’y a que Vitisphere et Sud-Ouest qui ont généré la polémique là-dessus. On ne peut pas convertir des terres agricoles pour en faire autre chose sans arracher la vigne. Vous étiez surpris que je ne dise pas le mot arrachage : si je l’avais su avant, je l’aurai facilement exprimé et dit. Nous sommes dans une situation structurelle de surproduction : il faut que l’on réduise le volume de production à Bordeaux. Il faut arracher et il faut trouver des financements pour permettre aux viticulteurs d’entamer cet arrachage. Pour certains c’est la fin de carrière, pour d’autres c’est une conversion vers autre chose. On a des besoin d’utilisation de terrains agricoles (céréales, maraîchage, séquestration carbone, énergies vertes…). Tout ce qu’il faut, c’est que l’on n’arrache pas des vignes pour y mettre des supermarchés : ça serait irréversible.

 

Poussée par la souffrance, l’impatience est forte dans le vignoble : un arrachage primé est-il envisageable en 2023 ? Que peut-on dire : être rassurant ou rester prudent ?

Allan Sichel : Pour moi, c’est très difficile d’être totalement rassurant à ce stade-ci. On a des enjeux d’évolution de réglementation qui sont lourds. Tout ce que je peux garantir, c’est que l’on déploie toute l’énergie pour sensibiliser nos représentants au niveau des ministères et engager des évolutions dont il y a besoin. Ce qui est important, c’est d’avoir une feuille de route, parce que ça concerne Bordeaux. Mais ça ne concerne pas que Bordeaux, le ministère a besoin d’une vision d’ensemble de filière. On travaille aussi pour avoir une ligne de conduite pour toute la filière française.

Bernard Farges : Quand en mai, en assemblée générale, on parle d’arrachage, qu’en juillet on en reparle à nouveau (je dis on parce qu’il [Allan Sichel] était au courant de ce que je disais et que j’étais au courant de ce qu’il disait), pourquoi est-ce que l’on n’en parle pas avant ? C’était déjà un sujet l’arrachage, à l’assemblée générale du syndicat des Bordeaux. Jusqu’à présent, on disait qu’il n’y avait pas d’opportunités, que l’on sentait que cela n’allait pas suivre. En mai, on s’est dit que cela suivait ailleurs qu’en Gironde. Peut-être pas pour le faire de suite. Mais ce qui se passe dans la filière viticole française, plutôt bien portante jusqu’en 2018, c’est la succession de chocs : petites récoltes, taxes américaines, fermeture de la Chine, la pandémie, les conséquences de la guerre en Ukraine… Et la déconsommation, très importante en grande distribution.

Nous avons les nuages sur la tête depuis un certain temps, d’autres régions les voient arriver clairement : je ne vais pas les citer ici. Il y a une prise de conscience au niveau de la filière viticole et il y aura des propositions de l’ensemble de la filière. Parce que les outils financiers de soutien et réglementaires d’encadrement de la filière n’ont pas bougé depuis, en gros, 2008. Il y a besoin d’adapter les outils urgemment. Sinon, nous aurons été responsables d’avoir tiré la sonnette d’alarme et de ne pas avoir fait de propositions. Il faut trouver des solutions, sociales pour certains : ce n’est pas de gaîté de cœur. Mais c’est indispensable : la filière est à restructurer.

Avec des éléments très positifs parfois : en deux mois, on a réussi à bâtir pour la Champagne et la Bourgogne un déplafonnement des rendements butoirs. Lorsque cela a été proposé pour la première fois au mois de mai, certains ont ouvert de grands yeux en disant que ce n’était pas possible de faire péter un dogme. Et bien oui, on fait péter parce que c’est cohérent. Champagne résiste parce qu’ils ont des outils de mise en réserve qui fonctionnent. Ailleurs, ce seront d’autres outils. Bordeaux a travaillé et obtenu un nouvel outil de réserve (le volume régulateur), qui ne sera pas efficace cette année on le sait, mais il sera efficace prochainement, on l’espère. D’autres régions y travaillent, parce que ce sont les outils de régulation dont nous avons besoin. Nous sommes démunis face aux chocs que la filière a subi, subit et subira peut-être (climatiques et commerciaux, comme nous sommes exposés partout).

 

La vendange 2022 est prometteuse en qualité et réduite en quantité : est-ce un atout pour relancer les ventes et la valorisation ?

Allan Sichel : C’est la difficulté entre le cas individuel et le collectif. Collectivement, au niveau de la filière, avec les stocks qu’il y a et les perspectives de commercialisations, on n’a pas besoin d’une grosse récolte. Mais économiquement pour chaque producteur, qu’il y ait une petite récolte, c’est compliqué.

Les perspectives sont celles d’un très bon millésime : de la concentration, de la matière... C’est très rassurant sur la manière dont la vigne a pu résister à ces conditions extrêmes. Jamais on n’avait vu ça de manière aussi prolongée, avec une sécheresse aussi forte cumulée à une température aussi élevée. C’est un point encourageant.

Fabien Bova (directeur général du CIVB) : La bonne nouvelle, c’est la bonne réputation du millésime 2022 après les difficultés de vente du millésime 2021. L’équilibre entre la production et la capacité de ventes, telles qu’elles ont été démontrées ces dernières années, n’est qu’un équilibre en trompe-l’œil. Puisque les dépenses pour produire si peu sont largement supérieures à une production qui aurait été adaptée à ce volume-là. C’est comme si l’on faisait fonctionner une voiture en permanence dans le mauvais régime. Ce qui nous rassurerait, c’est une revalorisation raisonnable qui permettent de rémunérer d’avantage l’ensemble de la filière en restant dans le marché. Parce que jusqu’ici les petits millésimes ont été suivis d’à-coups sur les cours qui nous ont sortis des marchés. Et nous savons que le temps pour revenir sur les marchés est beaucoup plus long que celui pour en être éjecté et remplacé sur les linéaires.

 

 


Que Choisir, octobre 2022

À date d’entretien, ce lundi 26 septembre, le CIVB ne souhaite pas commenter le récent dossier de Que Choisir sur les fraudes de la filière, mais indique désapprouver le traitement de cette information par Vitisphere. À l’origine de l’estimation faisant polémique d’un vin de Bordeaux à « 40 % mélangé », la magistrate bordelaise à la retraite Caroline Baret maintient quant à elle ses propos dans un commentaire, déposé ce 29 septembre, mais toujours sans les étayer factuellement. Pour elle, « ce ratio est cohérent, au vu des chiffres des douanes, de la dreets (dont la plupart de l'activité se termine par des observations, celles-ci n'étant pas portées sur la place publique) ». Ayant jugé des dossiers de fraudes, la juge retraitée « parle ici de vins mélangés, et non uniquement coupés. Ceci concerne les excédents non partis à la distillerie, les vins de négoce improprement rattachés à un nom de propriété, les hectos "francisés", d'autres pratiques ». Pour Caroline Baret, « c'est la raison pour laquelle il faudrait mettre en valeur les autres, ceux qui réussissent à rester dans les normes, mais qui ne semblent pas assez "people" pour faire l'objet de campagnes de pub ».

 

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Tous les commentaires (1)
Vinipp Le 04 octobre 2022 à 08:59:56
Aller en corse Aller à Nice Aller dans la vallée du Rhône Allez dans toutes les zones viticoles Aller voir les gondoles des magasins ou prenez connaissance des cartes de tous leurs restaurants vous comprendrez pourquoi nous ne connaissons pas le rosé de Bordeaux et peu les autres ! Nos collègues vignerons des autres régions de France ne supporteraient absolument pas de voir d?autres appellations que les leurs sur les tables Et ce manque de respect que nous vivons est la raison essentielle de notre dégringolade : faites toutes les cartes des restaurants bordelais et girondins et vous ne trouverez pas plus de 10% de Bordeaux rosé ? Or, nous nous laissons faire, nous nous laissons enterrer vivant alors que dans le sud il y a longtemps que le restaurateur ou le merchandising auraient été méchamment menacés ! Car chez eux, vous ne trouvez que leur appellation! Alors commençons par mettre notre produit en avant, faisons comme nos collègues de Bourgogne, de Provence ou du languedoc ou plus exactement faisons comme tous nos collègues commençons par par montrer que nous sommes chez nous. Faisons nous respecter ! Merci
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