À Foissac, dans le Gard, Anaïs Amalric-Joary ne passe pas inaperçue. Viticultrice, ingénieure agricole, administratrice à la Mutualité Sociale Agricole du Languedoc, elle fait partie de ces femmes qui bousculent la filière sans hausser la voix : en racontant simplement ce qu’elle vit, ce qu’elle voit, et ce qu’elle refuse d’accepter.
Fille de viticulteur et de viticultrice, « Je me suis installée à 24 ans. J’avais grandi dans les vignes, mais paradoxalement, je ne savais pas atteler un outil. Mon père avait des salariés qui faisaient tout. Moi, je conduisais seulement en cas d’urgence. Hop, en avant, sans jamais atteler ou dételer du matériel. » Puis les salariés partent, maladies, départs… Et Anaïs Amalric-Joary découvre une évidence brutale : « Je n’étais pas autonome. J’attendais qu’un homme vienne m’aider. Rien que d’y penser aujourd’hui, je ressentais une folle injustice. »
La viticultrice a toujours pris à cœur les doléances de la filière : dès son installation elle intègre le syndicat des Jeunes Agriculteurs, puis la MSA, « pour faire bouger les lignes », dit-elle. Mais c’est en se confrontant elle-même au machinisme qu’un déclic survient. « Atteler, dételer… Je trouvais ça trop lourd, trop compliqué. Et je me demandais : pourquoi nous, les femmes, on galère ? Pourquoi on n’en parle pas ? »
Alors, quand la plateforme Vox Demeter lui propose de coconstruire une formation 100 % féminine, elle hésite… Elle repense à une formation mixte en mécanique où elle s’était sentie « en décalage complet ». Trop technique, trop rapide, trop masculine. « Je voulais apprendre, mais on ne me laissait pas le temps. Je ne pouvais pas poser de questions ! » Puis elle comprend. « On m’a dit : “Les femmes ne parleront pas s’il y a des hommes.” Et c’est vrai. Entre nous, on ose se raconter, on ose dire qu’on ne sait pas. Et on apprend. »
La formation 100 % féminine voit le jour en mars 2025. De cette journée, la viticultrice ressort transformée. « Tous les échanges ont été enrichissants. J’ai gagné en assurance. » Elle découvre aussi du matériel simple, efficace, jamais proposé spontanément : triangle d’attelage, treuil électrique pour lever les cardans, caméras, rehausses de pédale… « Ça change la vie ! Et ça profiterait aussi aux hommes. Pourquoi continuer à se tordre, se faire mal et souffrir ? »
À la MSA, elle pousse pour que ces formations soient financées et inscrites dans la durée, convaincue que l’ergonomie et l’accessibilité ne sont pas des détails. « Il faut des machines qui s’adaptent à nous, pas l’inverse. »
Son ambition ? Étendre ces formations à toute la France, via les Coopératives d'Utilisation du Matériel Agricole (CUMA), les chambres d’agriculture, la MSA. Et surtout briser la solitude des viticultrices. « Un réseau, des relais, un lieu pour poser des questions… Ça change tout. » Aujourd’hui, Anaïs mène un nouveau combat : faire remonter la voix des agricultrices jusqu’aux constructeurs. « Si toutes les régions signalent les mêmes problèmes, ils devront réagir. Je sais de quoi je parle : j’ai les mains dans le cambouis tous les jours. »
À 36 ans, Anaïs n’a rien perdu de l’élan qui l’a poussée à entrer dans le syndicalisme : l’envie d’ouvrir des portes. « J’aimerais que les femmes puissent monter dans un tracteur sans s’excuser, sans trembler, sans attendre qu’un homme soit là. Tout simplement parce que… C’est leur métier ! »
Il a commencé chez Kubota, dans un bureau de liaison entre le Japon et l’Europe. Là, Christophe Auvergne apprend à questionner les machines, à les adapter, à traduire des besoins de terrain en solutions techniques. Puis après un passage de sept ans en bureau d’études dans une entreprise de matériel d’élevage, il rejoint en 2009 la Chambre d’Agriculture de l’Hérault. Il pense alors poursuivre dans le développement de machines. Il découvre tout autre chose.
Sur le terrain, Christophe s’aperçoit qu’il peut apporter bien davantage : « Amener les viticulteurs à se demander ce dont ils ont vraiment besoin ». Réglages de pulvérisateurs, choix de matériel, optimisation des pratiques… « Pour mon accompagnement autour de la pulvérisation, je connaissais les formules et les manières de procédés, c’était fluide. Mais lorsque j’ai commencé à faire du conseil sur le travail du sol je n’aimais vraiment pas ça » plaisante-t-il, « Les problématiques ne sont jamais les mêmes, il y a beaucoup de paramètres changeant à prendre en compte. Aujourd’hui, j’aime vraiment ça et cela m’a surpris pour tout vous dire, car j’ai appris à chercher avec les viticulteurs et les amener vers ce dont ils ont besoin, explorer les réglages avec eux. » Il ouvre des pistes, pose les bonnes questions, accompagne sans jamais imposer. Les viticulteurs lui renvoient ce qu’il ne voyait pas encore : il les aide à progresser.
Curieux invétéré, bricoleur assumé, son atelier débordant d’équipement de domotique, il plonge dans l’open source et le mobilab AgroTIC, fablab de Montpellier. Une rencontre avec un fournisseur de débitmètres, une formation sur la pression en irrigation, un capteur qui lui rappelle la pulvé… et les pièces du puzzle s’assemblent. Fin 2023, il développe un premier système maison, testé… sur le robinet de sa cuisine. Ça marche. Le débitdouille, est né ! Ce dispositif fait main permet de suivre les paramètres de pulvérisation en temps réel (la pression du circuit, les débits des sections, la vitesse d’avancement).
Au domaine du Chapitre (Villeneuve les Maguelone, Hérault), deux saisons d’essais valident la démarche. Puis l’aventure collective s’accélère « c’est comme cela que l’on avance plus vite ! » martèle le conseiller : un électronicien, Nicolas Dauy (Furgo), conçoit une carte professionnelle ; Simon Moinare développe une application robuste. L’open source fait le reste. Aujourd’hui, plusieurs exploitations sont équipées, satisfaites, et la prochaine étape est déjà en route : former vignerons, arboriculteurs et conseillers à fabriquer leur propre matériel, diagnostiquer leurs pannes et devenir autonomes.
Pour Christophe, c’est là le cœur de son métier : transmettre, donner les clés, faire en sorte que « quand un viticulteur repart, il puisse recommencer seul ». Lui qui, jeune, éprouvait certains préjugés sur l’univers du conseil et des Chambres d’Agriculture, en rit aujourd’hui. Aujourd’hui, il trouve sa place : celle d’un passeur d’idées, d’un éclaireur technique qui fait bouger la filière, une bidouille après l’autre.
Rebaptisée cette fin d’année La Maison des Vignerons, la Confédération nationale des producteurs de vins et eaux-de-vie de vin à appellations d'origine contrôlées (CNAOC) est en pleine mue stratégique dans la forme comme dans le fond. Mettant désormais à profit les 17 fédérations de vins AOC la constituant, la CNAOC suit le cap fixé par son président Jérôme Bauer depuis son élection en 2020 et déployée depuis 2024 avec l’arrivée de son directeur, Raphaël Fattier. « Avant, on subissait beaucoup et on manquait de collectif. Je voulais une autre méthode de fonctionnement et de travail » explique Jérôme Bauer, qui a multiplié les réunions et échanges pour faire tomber les cloisons et révélé les synergies possibles entre fédérations pour mettre à profit les « forces vives et pépites en région qui n’étaient pas assez utilisées par le réseau ». Une vision du collectif née lors de ses jeunes années syndicales.
Installé en 2000 après un bac viti œno sur le domaine Jacques Bauer (15 hectares de vignes à Herrlisheim-près-Colmar, Haut-Rhin), le vigneron alsacien est la troisième génération d’un domaine qu’il définit comme récent (son grand-père était chef de gare et polyculteur, son père s’est lancé dans la mise en bouteille des vins familiaux). Impliqué dans les Jeunes Agriculteurs (dont il devient vice-président), il y a connu une révélation : « j’ai trouvé ça passionnant et ça m’a boosté pour continuer. Je me suis aperçu que d’une certaine manière on pouvait écrire notre avenir. Ça m’a ouvert les chakras. » Rejoignant le conseil d’administration de l’Association des Viticulteurs d’Alsace (AVA), il en prend la présidence en 2012 avant d’intégrer des instances locales (le comité régional de l’Institut National de l’Origine et de la Qualité, CRINAO) et nationales (CNAOC, FranceAgriMer…). « En se rendant compte de ce qui se passe ailleurs, on peut comprendre ce qu’il faut faire chez nous » souligne Jérôme Bauer, qui reste trésorier de l’AVA.
En 2025, la CNAOC s’enorgueillit d’avancées notables et concrètes sur la transmission du foncier viticole (avec un simili-pacte Dutreil), la prise en compte des haies, fossés et tournières dans les surfaces en production du Casier Viticole Informatisé (CVI), la mise en place d’une amende administrative pour les vignes en friche (1 500 €)… Et l’organisation d’un premier Grand Direct des AOC mettant l’accent sur les dossiers actuels : gestion par l’arrachage et la distillation de la surproduction, simplification de la charge administrative, modernisation des cahiers des charges… Et revalorisation des cours, la CNAOC s’étant mobilisée pour l’extension aux vins de l’article 172 ter de la réglementation européenne afin de fixer des prix recommandés sur les AOP (et IGP).
Dans la situation actuelle de crise viticole généralisée, « la situation s’est dégradée très rapidement » reconnaît Jérôme Bauer, qui met en priorité le partage de la valeur et la contractualisation avec le négoce : « c'est un grand pan. il y a aussi une grande composante d'actions sur les phytos » avec le non-renouvellement des Autorisations de Mise sur le Marché (AMM) des cuivres cet été par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). « La situation est ubuesque, s’en sortir est l’une de nos priorités » pose Jérôme Bauer, pointant que « la durabilité n’est pas qu’environnementale, elle est aussi économique pour nos exploitations. Il faut pouvoir trouver des réponses à cette crise et arrêter d’être fataliste ». Entre la mise en œuvre du 172 ter et la simplification des cahiers des charges AOC, 2026 sera une année charnière pour la CNAOC.
« Dans ma vie, j’ai toujours acquis de nouvelles connaissances. J’ai obtenu pas mal de diplômes. Mais le Master of Wine a été le plus difficile. Il était devenu une obsession ». Cette année, Kathleen Van den Berghe a été la 7e femme en France, depuis 30 ans, à décrocher ce prestigieux diplôme. Elle est aussi la première Belge flamande à l’obtenir.
Cette femme déterminée est en effet née en Belgique, où elle a mené une première carrière d’ingénieure en génie civil. Cette passionnée de vins a changé de vie il y a 15 ans, tombant amoureuse du vignoble de Bourgueil et du château de Minière. Quelques années plus tard, elle acquiert le Château de Suronde, en AOC Anjou et Quarts de Chaume Grand Cru.
À la tête de ces deux domaines, totalisant 24,5 ha en bio et biodynamie, Kathleen Van den Berghe se lance dans l’œnotourisme, tout en constituant une collection d’art contemporain belge, avec des résidences d’artistes à Suronde. Mais cette hyperactive, également maman, se donne aussi en 2019 l’objectif de décrocher le Master of Wine, « un défi personnel dans une démarche de dépassement de soi, sourit-elle. Je voulais améliorer mes pratiques, savoir comment faisaient d’autres vinificateurs. J’ai eu la chance d’avoir le soutien de ma famille et des équipes exceptionnelles sur mes deux domaines pour préparer les différentes épreuves de l’examen ».
Nantie de son titre MW, elle veut désormais en faire un outil pour les vins de Loire : « la Loire fait peur de par le nombre de ses AOC et cépages. Et ses vins ne sont pas mis au même niveau que la Bourgogne, Bordeaux ou la Champagne, alors qu’on y produit de grand vins à prix raisonnables ».
Kathleen Van den Berghe va accentuer ses actions de pédagogie. « Je faisais déjà des materclass sur les vins de Loire pour InterLoire ou dans le cadre du WSET (Wine and Spirit Education Trust) et j’en assure encore plus aujourd’hui. Je voudrais aussi proposer des dégustations encore plus techniques pour des étudiants en vins et des clubs œnophiles ». Pour elle, le vin est bien plus que le contenu d’un verre, « il raconte une histoire, une passion ».
Installé au sein de l’exploitation familiale en 2015, Baptiste Cabal a pris la présidence de la cave coopérative du Cellier des Demoiselles, à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse dans les Corbières (Aude), dès 2016, du haut de ses tout juste 24 ans. « Après un bac pro au lycée agricole, j’ai commencé sur l’exploitation familiale dès 2012, avec mon père, administrateur de la cave. Je me suis installé en 2015 pour exploiter 75 hectares à deux et la cave m’a tout de suite proposé de rentrer comme auditeur au sein du conseil d’administration. J’ai ensuite fait une année de co-présidence, avant d’être élu en 2016, soit bientôt 10 ans », résume sobrement celui qui fut le plus jeune président de cave coopérative de France lors de cette première élection.
Entre la volonté du conseil d’administration de faire accéder la nouvelle génération aux commandes et le désir de celle-ci de prendre les devants pour s’investir, « cette passation s’est faite naturellement, avec la volonté de pérenniser cette cave centenaire tout en l’emmenant dans une autre dimension », retrace-t-il. Il ne pouvait se douter alors que la cave serait tristement mise en avant par l’actualité du grand incendie du 5 août 2025, avec un vignoble de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse à l’épicentre des dégâts. « Nous avons perdu 80 % de la récolte de la cave avec cet incendie… Pour quelques adhérents et moi, c’est même 100 % », pose Baptiste Cabal. Le Cellier des Demoiselles ne produira donc pas plus que 3 000 hectolitres pour ce millésime 2025, générant un manque d’offre commerciale qui pourrait lui faire perdre des clients.
Car l’intronisation de Baptiste Cabal à la présidence de la cave n’a fait que concrétiser une orientation choisie par la cave « de se prendre en main et sortir de la dépendance au négoce en développant notre production en conditionné », décrit le président du Cellier des Demoiselles. Alors que la cave ne commercialisait qu’un tiers de sa production en conditionné à son arrivée, Baptiste Cabal estime aujourd’hui cette part « entre 80 et 90 % ». Outre la création et le développement d’une gamme en IGP Pays d’Oc, la cave s’est depuis plusieurs années distinguée par sa capacité à proposer des produits en phase avec les attentes du marché et à innover dans le marketing disruptif de ses produits, entre vins à bas degrés d’alcool ou « Rosat », son vin rosé pétillant reprenant les codes de la bière.
Les conséquences de l’incendie sont aussi désastreuses pour une partie du vignoble de la cave, « certains exploitants ont plus d’une dizaine d’hectares complètement brûlés », que pour les circuits de commercialisation de la cave, qui vont pâtir du manque de volume pour les approvisionner. « Il nous reste encore un peu de stock et nous pourrions acheter des vins mais ça reste compliqué niveau trésorerie », explique Baptiste Cabal. Il répète donc à l’envi qu’ « il faut continuer et ne pas se laisser mourir, si nous parvenons à faire une moyenne de 40-50 hl/ha de moyenne entre IGP et AOP lors du prochain millésime, ce serait bien, mais nous avons beaucoup d’incertitudes sur la façon dont nos vignes vont repartir ».
Comme partout dans la filière, la moyenne d’âge des adhérents de la cave est élevée et Baptiste Cabal craint que les effets de l’incendie précipitent les décisions d’arrachage. « Depuis le début, nous travaillons toujours de la même manière, en établissant des plans de progression sur cinq ans où la meilleure rémunération des adhérents est au cœur du projet. » Et même avec ces baisses de rendement, le toujours jeune président (33 ans) ne manque pas d’objectifs et de volonté de faire avancer tant sa cave que les Corbières au sens large. « Toutes les initiatives solidaires et aides sont bienvenues, en particulier sur la trésorerie, mais les accompagnements seront aussi indispensables sur le long terme autour du sujet de la sécheresse », enchaîne le président du Cellier des Demoiselles.
Aujourd’hui en charge du secteur agro-écologique de l’Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV), Éric Chantelot joue le rôle de coordinateur pour la viticulture du Plan d’action stratégique pour l’anticipation du potentiel retrait européen des substances actives et le développement de techniques alternatives pour la protection des cultures (Parsada) depuis son lancement en 2023 par le ministre de l’Agriculture (Marc Fesneau lors du salon de l’agriculture). Après sa première phase opérationnelle en 2024 consacrée à la lutte contre le mildiou et la black-rot, le volet viticole du Parsada est entré dans sa deuxième phase au printemps dernier, dédiée à la lutte contre la flavescence dorée et les ravageurs émergents.
« Il n’y aura pas une solution unique à chaque problématique, mais des combinaisons mixées pour s’adapter », prévient d’emblée celui qui a commencé sa carrière pendant deux ans en Chambre d’Agriculture après l’obtention de son diplôme d’ingénieur en agriculture à Purpan. Enchaînant par un passage à l’Institut Technique de la Vigne et du Vin (ITV), où il s’occupait plutôt de problématiques d’entretien des sols et d’usages d’herbicides, Éric Chantelot a ensuite bifurqué dans le développement et l’appui commercial pour le fabricant de produits phytos Belchim. C’est au terme d’une décennie qu’il a rejoint l’IFV.
« Face à la situation subie, le ministère de l’Agriculture a fait le choix fort de décloisonner les axes de recherche en mettant plus d’investissement sur ce plan global, plutôt qu’un peu de moyens dans des petits projets où chacun reste dans son coin, et faire en sorte que tout le monde se parle », décrit-il au sujet de son rôle de coordination dans le Parsada. Car l’ambition est de taille, face aux multiples impasses qui profilent avec les interdictions de matières actives. « Il faut se donner les moyens d’explorer toutes les pistes possibles, nouvelles, disruptives, et surtout mettre au point une évaluation avec des méthodes standardisées pour mesurer l’efficacité des solutions », enchaîne-t-il.
Le Parsada est planifié pour 5 ans, avec l’objectif d’anticiper les nouveaux moyens d’actions « face à la perspective de disparition de 75 molécules, tout en accompagnant la filière sur les urgences d’aujourd’hui », pose Éric Chantelot. Il cite donc volontiers l’exemple de la lutte contre la flavescence dorée « où une approche disruptive est incontournable pour sortir de la lutte obligatoire. Aujourd’hui, on intervient un an trop tard sur les pieds contaminés. La biologie moléculaire doit nous permettre d’anticiper afin d’identifier les ceps atteints avant qu’ils entrent dans leur phase végétative et deviennent contaminants », appuie-t-il. La filière en a bien besoin.
Le temps d’incubation aura été long. Plus de quatre années de réflexion, d’essais, de prospection, achevées par une phase technique et industrielle. Depuis juillet dernier, la ligne de conditionnement de canettes est opérationnelle au domaine des Herbauges. « Elle tourne en trois-huit », indique Jérôme Choblet, le vigneron de Bouaye (Loire-Atlantique) à la tête de 90 hectares de vignes. À tel point qu’une seconde est en commande et devrait être installée d’ici la fin 2026. « En 2025, on a commercialisé 3 millions de canettes et 1 million de bouteilles ». Le business a été porté par l’export (Royaume-Uni, Asie, Canada, USA), mais le marché français commence à regarder la canette avec un peu d’intérêt. Déjà fournisseur chez Carrefour de bouteilles de Muscadet, Jérôme Choblet a signé une implantation nationale de quatre références de canettes courant 2026. La gamme, composée de vins de Loire au départ, s’élargit au fil des demandes des clients : vins de France, vins du Sud… « Ce nouveau contenant a plein d’atouts et il doit attirer une nouvelle clientèle vers le vin en le rendant plus simple, plus accessible ».
Actif et volontariste sur l’innovation et le commerce du vin, il l’est aussi dans sa démarche de viticulteur. Le vigneron nantais est également coprésident national de Terra Vitis. « Un label auquel je crois beaucoup, car il mêle de l’environnement, de la biodiversité, de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) », souligne Jérôme Choblet qui lance sur 30 ha de ses terres un vaste projet de transformation culturale, avec plantations de haies, d’arbres et de vignes en cépages résistants, reconquête de zones humides, implantation d’autres cultures (chanvre, thé, élevage) et même des essais de permaculture.
Depuis 30 ans, Lionel Delbac, chercheur à l’Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) de Bordeaux au sein de l’unité mixte de recherche Santé et Agroécologie du VignoblE (SAVE), se consacre aux insectes ravageurs. Ingénieur d’étude, ses premiers travaux de recherche se sont tournés vers les tordeuses de la grappe et la confusion sexuelle avant de se focaliser sur l’identification des insectes nuisibles et invasifs. Cicadelles, drosophiles, Cryptoblabès, vecteurs de la flavescence dorée, toutes espèces endémiques ou invasives passent sous son microscope.
À la tête de l’Observatoire des Insectes Nuisibles Endémiques ou Invasifs du Vignobles (OVNI) depuis 2022, il surveille le développement de ces populations indésirables sur 158 parcelles réparties de la Bretagne à l’Alsace et de la Corse à la Champagne. Grâce au piégeage des insectes à nouaison, fermeture de grappe et maturité puis leur analyse, il est parvenu à identifier en 2024 en Corse, puis dans les Pyrénées-Orientales et le Var peu de temps après, Jacobiosca lybica, plus connue sous le nom de cicadelle africaine. Neuf mois plus tard, en octobre 2025, c’est dans l’Aude que le ravageur est débusqué.
Dans son laboratoire, Lionel Delbac et toute l’équipe d’Adrien Rusch de l’INRAE planchent sur la mise au point d’un outil de diagnostic terrain pour faciliter l’identification de Jacobiosca lybica avant l’apparition des premiers symptômes sur feuilles. Aujourd’hui, seule l’observation microscopique des organes génitaux mâles au stade larvaire de 3 mm permet de l’authentifier et de la différencier de la cicadelle des grillures. Un manque de praticité.
C’est l’avocat des causes agricoles. Un titre gagné médiatiquement en défendant des éleveurs dont l’activité était contestée par leurs voisinages. Un titre mis à profit pour défendre des filières, explique Timothée Dufour, qui conseille également des firmes phytos, comme le vignoble a pu le découvrir en 2025 avec son intervention décisive pour le référé repêchant le dossier du Pledge (flumioxazine). Un herbicide dont l’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) n’a pas été renouvelée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) et qui causait des impasses dans le vignoble (et ses pépinières).
Mais c’est pour défendre la Fédération Nationale des Producteurs de Fruits (FNPF) que maître Timothée Dufour est intervenu et a fait entendre « la voix de la filière des fruits et légumes dans le prétoire ». C’est le conseil que donnait l’avocat parisien originaire de Dordogne à la filière vin ce printemps : « il ne faut pas que le secteur viticole craigne de se manifester dans les prétoires. Je sais que la filière vin fait face à vents et marées et peut se placer en retrait face à des allégations formulées par différentes associations. Mais ce n'est pas la bonne stratégie. Je vois lors des audiences des ONG très structurées pour les suivre et intervenir. Est-ce que l'on est capable d'avoir le même investissement ? »
Prédisant une judiciarisation de la société et un risque de retrait massif des matières actives, l’avocat a rapidement été rattrapé par l’actualité : les retraits de cuivre en cascade par l’ANSES l’été dernier mettant à découvert les contradictions des injonctions à la transition agroécologique et la réalité des surtranspositions réduisant la compétitivité de la filière.
Arrivé par hasard, resté par passion. Bien que natif de Carpentras, l’actuel directeur général du groupe CAPL (Coopérative Agricole Provence Languedoc) Patrice Florentin ne s’imaginait pas à la tête du groupe coopératif provençal lorsque, à l’orée des années 2000, son objectif était de devenir expert-comptable. « Je suis rentré en CDD il y a 25 ans, pour établir des contrats de travail », retrace-t-il en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, « et j’ai trouvé une entreprise et des valeurs qui me correspondaient, donc j’y suis resté quand on me l’a proposé ». La promotion interne des compétences fait justement partie des spécificités de l’entreprise, et Patrice Florentin devient successivement responsable des ressources humaines, puis administratif et financier, directeur administratif et financier, puis directeur général adjoint. « Le conseil d’administration me propose la direction générale en 2021, poste que j’occupe donc depuis le premier juillet 2021 », résume-t-il.
Alors que le groupe compte 3 caves coopératives rhodaniennes adhérentes (Le Gravillas à Sablet (84), Gigondas la Cave et le Cellier de Laure à Noves (13)), Patrice Florentin et ses équipes cherchent « à trouver des solutions pour la filière vin, autres que l’arrachage, et sans que cela nécessite de lourds investissements, donc avec les outils dont nous disposons », trace-t-il. Grâce à ses filiales, le groupe lance donc « l’expérimentation de concentration de raisins dans notre usine de concentration de tomates », pour ensuite l’intégrer dans des recettes de sauces élaborées dans l’usine de la Cuisine Provençale, une autre filiale de la CAPL. « C’est ainsi que nous sommes arrivés à l’intégrer dans ce ketchup, produit emblématique par excellence, que tout le monde connaît et qui frappe les esprits », valide le DG du groupe CAPL. De 25 tonnes de raisins du millésime 2024 pour le lancement, la production de ce ketchup a permis l’utilisation de 250 tonnes du millésime 2025. Les raisins bruts destinés à ce débouché sont payés à hauteur de 100 €/hl de vin (1 tonne de raisins équivalant à 8 hl de vin, pour ensuite donner 120 kilos de concentré de raisins), « alors que la même valorisation des raisins bruts va de 35 à 60 €/hl en IGP ou 75 à 85 €/hl en côtes du Rhône », détaille le directeur du groupe CAPL. Il souligne en outre que sans les contraintes de rendement AOP ou IGP, « on parvient même à un chiffre d’affaires multiplié par 6 à l’hectare par rapport à l’IGP et par 3 par rapport à l’AOP ».
L’objectif 2026 serait donc de doubler encore cette utilisation de raisins pour parvenir à 500 tonnes. « C’est atteignable dans la mesure où nous avons enfin validé la recette qui nous permet de basculer en Nutriscore A, alors que les ketchup de la concurrence industrielle sont D. Les 250 tonnes que nous avons valorisées en ketchup équivalent à 2 000 hl de vins produits sur les 18 000 hl de la cave du Gravillas, donc plus de 10 %. En extrapolant à l’échelle de la production française, si on retire 10 % de production très bien valorisée, on règle quelques problèmes de la crise actuelle et on parle moins d’arrachage… », plaide Patrice Florentin. Lors du prochain salon de l’agriculture, le groupe CAPL lancera officiellement 3 références supplémentaires de ketchups conventionnels en Nutriscore A, ainsi qu’une gamme de 4 références en bio. « En ayant décuplé l’utilisation de raisins en deux millésimes, nous avons diminué les coûts de production de 40 %, donc maintenir la croissance nous permettra par effet d’échelle de devenir concurrentiels avec les prix de vente des ketchup industriels, mais avec ces valeurs ajoutées très importantes de Nutriscore A, d’ingrédients locaux et de valorisation pour les producteurs », enchaîne Patrice Florentin.
Le DG de la CAPL voit même déjà plus loin, puisque son équipe de R&D parvient à présent à valoriser pour l’industrie cosmétique les co-produits issus de la concentration des raisins, avec là aussi une gamme de produits qui sera présentée lors du salon de l’agriculture. « N’étant ni sulfités ni fermentés, ces co-produits contiennent deux fois plus d’ingrédients à vocation cosmétique que ceux issus des processus de distillation », félicite Patrice Florentin, « avec là encore une valorisation fois 30 par rapport au prix du kilo de raisins destiné au vin. Si ces développements, ketchup ou produits cosmétiques se poursuivent à l’échelle de distribution nationale, comme nous l’espérons, nous n’attendons qu’une chose, c’est que les autres producteurs nous copient et permettent à toute une filière vin d’entrevoir autre chose que la crise et l’arrachage ».
Présentes dans nombre de restaurants de France et de Navarre, les ardoises du domaine Tariquet font partie du quotidien de nombreuses terrasses et du paysage gastronomique français. Cette notoriété a amplifié la surprise de l’annonce de la mise sous sauvegarde de la propriété le 17 janvier 2025 par le tribunal de commerce d’Auch (Gers). Alors que la filière vin est de nature taiseuse, surtout sur les difficultés, le premier domaine viticole gascon a communiqué sur l’ouverture de cette procédure collective en toute transparence, auprès de la presse et de ses partenaires. Le message étant qu’il n’y a aucun déshonneur à avoir d’un acte de gestion permettant à l’entreprise de souffler et se ressaisir. « Nous sommes des mandataires sociaux avec tout ce que ça comporte comme responsabilités. Ce sont des actes de gestionnaire. Il n’y a structurellement rien de honteux à utiliser les moyens légaux pour faire survivre une entreprise », explique Rémy Grassa, cinquième génération à la tête du domaine avec son frère, Armin. Pas de drama, mais le nécessaire pour que l’entité sociale perdure.
« Cacher les choses ne sert à rien, [la sauvegarde] est une démarche officielle : mieux vaut assumer » plaide Rémy Grassa, soulignant que le domaine Tariquet n’est pas seul à devoir demander la protection du tribunal dans la filière vin. Entre la difficile sortie de la crise covid (et son inflation accentuée par l’invasion russe de l’Ukraine), le cumul des aléas climatiques (« tous les ans depuis 5 ans »), le déséquilibre des relations géopolitiques (et des taux de change) et les changements sociétaux (la déconsommation), la propriété gasconne s’approchait du moment de rupture. Ayant mis à profit son année de sauvegarde pour se réorganiser (avec un plan stratégique) et se redimensionner (désormais 1 000 hectares de vignes après arrachage), le domaine Tariquet prévoit la fin de sa sauvegarde pour la mi-janvier : « le tribunal devrait approuver le plan de sortie. Nous sommes raisonnablement optimistes » esquisse Rémy Grassa, soulignant l’importance de ce « temps mort. Comme au basket : le coach rentre sur le terrain quand l’équipe se fait déborder, il replace les joueurs pour s’adapter au nouveau contexte ». Le vigneron des Côtes de Gascogne ayant pour cap d’« assurer la robustesse, pas de chercher de la performance pure qui fragilise ».
Se dotant d’un nouveau plan stratégique, le domaine Tariquet conserve son approche commerciale à succès : « l’ardoise est un outil de bon sens. Nous n’avons jamais eu de département marketing au domaine. Pour nous, le plus dur est de faire goûter le vin ».
Le 14 février prochain, le château Sigalas Rabaud sortira son vin désalcoolisé à base de sémillon botrytisé. Soit 5 000 cols écoulés par l’entreprise Moderato, spécialiste du vin désalcoolisé. Un grand cru classé en 1855 qui lance un vin liquoreux désalcoolisé : cris d’orfraie dans le landerneau. Pas de quoi ébranler Laure de Lambert Compeyrot, la propriétaire avec sa famille : « la tradition est vivante, il faut la mettre au goût du jour. Et puis j’aime titiller les frontières, donner du sens aux choses et ne pas être sur un seul rail » confie celle dont le parcours démontre son propos : créatrice d’une société de logistique dédiée à la Publicité sur le Lieu de Vente (PLV), licence de théologie, Sup Agro à Montpellier, master de gestion de propriété viticole.
On aurait pu l’imaginer faire sa vie professionnelle dans la propriété familiale, prestigieuse. « En fait je ne voulais pas être la fille de. Je trouvais que Bordeaux était ringard et poussiéreux ». Sauf qu’en janvier 2003, elle remplace son père lors d’un voyage de prospection à Montréal avec l’Union des Grands Crus de Bordeaux. C’est la révélation : « J’ai compris que nous étions propriétaires d’un patrimoine unique. Je me suis dit que je n’étais pas fichue de m’en occuper ». Alors elle met les bouchées doubles. À Sigalas Rabaud, elle gravit les échelons et devient directrice générale en 2013. Depuis, elle enchaîne les projets : élargissement de la gamme des vins, de l’œnotourisme : avec deux châteaux, elle concocte un séjour haut de gamme, opérationnel en avril prochain.
Présidente de la route des vins de Bordeaux en Graves et Sauternes, Laure de Lambert fait de la mobilité douce une de ses priorités tout en travaillant à une route des vins bas carbone.
Alors que le partage de la valeur entre viticulture, négoce et distribution alimente les revendications syndicales, réflexions réglementaires et rivalités économiques d’une filière en crise, l’animatrice Karine Le Marchand a brisé le statu-quo en mettant sa notoriété au service d’un rapprochement inédit entre producteurs et grandes surfaces.
Baptisée "l'Amour est tout près" en référence à l’émission "l’Amour est dans le pré" qu’elle anime depuis 20 ans, son initiative solidaire désintéressée permet à des domaines agricoles de petite taille et en difficultés financières d’avoir un accès privilégié aux magasins de cinq groupes (Auchan, Carrefour, Casino, Coopérative U et Intermarché) leur étant proche (moins de 100 km) et proposant leurs produits au prix qui leur est rémunérateur (et sans intermédiaire).
Dévoilée lors du salon de l’Agriculture, la plateforme a eu pour première ambassadrice la vigneronne médocaine Cathy Héraud (candidate de la saison 15 de l’Amour est dans le pré en 2020). Ouvrant de nouveaux marchés dans les magasins jouant le jeu, la dynamique lancée il y a un an continue : un premier bilan est prévu lors du prochain salon de l’agriculture de Paris. L’initiative inédite a déjà permis de montrer qu’utilisé à bon escient, le levier médiatique permet de rééquilibrer des forces sans commune mesure.
« Je ne viens pas d’une famille d’agriculteurs… mais j’ai été piqué un jour », sourit Lucas Merlo. Originaire d’Albi, l’actuel vigneron du domaine Laubarel, à Gaillac, n’était pourtant pas prédestiné à reprendre des vignes. Ingénieur agro-œnologue formé à Toulouse, il fait ses armes au château Bellegrave, dans le Haut-Médoc. Un stage, un maître de chai enthousiaste… Et le virus ne le quitte plus. « À la fin du stage, ils m’ont gardé. Je crois que j’étais mordu pour de bon. »
Il enchaîne ensuite sur Cahors comme chef de culture au clos Triguedina, avant de décider, en consultation avec sa compagne, de se lancer dans l’aventure d’exploitant viticole, il y a 17 ans. Après plusieurs pistes, leur choix se fixe sur Gaillac. L’installation se déroule sans accrocs : six hectares au départ, neuf aujourd’hui, plantés en cépages traditionnels de la zone.
Original dans son parcours, le vigneron est également un bricoleur émérite. Car Lucas Merlo est aussi un adepte du "bon sens paysan", celui qui transforme la répétitivité du métier en terrain de jeu pour l’ingéniosité. « On fait du désherbage mécanique, donc il nous faut mettre des tuteurs. Les machines à planter ne peuvent le faire dans nos parcelles. Donc enfoncer ça à la main… Disons que c’est formateur. » Rieur, il raconte les 2 000 tuteurs posés à la massette lors de la première replantation. L’année suivante, le double. « À un moment, la flemme a gagné. Alors j’ai réfléchi, puis j’ai bricolé. »
Sa fameuse invention, de détournement d’écimeuse pour en faire un enfonce-tuteur amovible, lui vaudra en 2025 le premier prix national du concours Trucs & Astuces d’agriculteurs. Une idée simple, efficace, coût zéro, montée en dix minutes. « Je ne veux pas breveter. Si ça peut servir aux autres, tant mieux. » L’esprit de partage n’est pas un slogan : c’est une manière de travailler.
Car Lucas est aussi un homme de groupe. Membre de groupes 30 000 et du réseau Dephy, il échange, teste, visite, discute traitements phyto, travail du sol, couverts végétaux. « Il y a plein de façons d’être vigneron. Le plus important, c’est d’apprendre des autres. Quand on est timide, il ne faut pas hésiter : les animateurs mettent à l’aise. C’est vraiment un état d’esprit. »
Aujourd’hui, il planche avec un ferronnier sur un nouveau système d’orientation des disques émotteurs, inspiré d’un collègue croisé… au concours. La boucle est bouclée. Chez Lucas Merlo, l’innovation n’est jamais loin : « Finalement, faire marcher sa tête, ça économise le corps. » Une devise de vigneron moderne.
Naïs Pommier n’est pas vigneronne, mais depuis 10 ans, cette jeune Gardoise travaille aux côtés des vignerons et structures syndicales pour les aider à boucler leurs dossiers d’aide à la plantation, à l’arrachage ou à l’équipement. C’est cette proximité qui l’a sensibilisée à une des problématiques du monde viticole : la loi Évin qui encadre la publicité sur le vin. « C’est un sujet qui revenait souvent dans nos discussions. Que le vin soit systématiquement stigmatisé dans les campagnes de prévention contre l’alcoolisme est très mal vécu. J’ai vu qu’en Espagne et en Italie, ils avaient trouvé le moyen d’exclure le vin de ces campagnes et de continuer à en faire la promotion. D’où l’idée de cette pétition ».
Lancée le 23 septembre 2025, la pétition "Sauvons le vin" sur la plateforme change.org réclame deux choses : la reconnaissance du vin comme patrimoine culturel de la France, comme l’ont fait les Espagnols, et l’amendement de la loi Évin afin que « chaque cave, chaque vigneron puisse faire la publicité de son travail, de son savoir-faire, de sa passion ».
En l’état, « la crise viticole est tellement profonde qu’il faut faire quelque chose. Le vin est en péril car les vignerons ne peuvent le promouvoir. Un produit dont on ne parle pas, c’est un produit qui n’existe pas », s’agace la jeune femme. Son initiative, qui se veut apolitique et hors syndicat, a reçu 600 signatures dès la première semaine et frôle les 22 500 signataires fin 2025. « J’ai déjà eu des contacts avec des députés, des sénateurs. L’idée fait son chemin petit à petit », confie Naïs qui garde bon espoir de faire bouger les lignes.
Originaire de Paris et diplômé de l’Agro Montpellier, Tristan Roze des Ordons pose ses valises dans le Bordelais dans les années 1990. Longtemps il combine une activité de vigneron à son poste de technico-commercial chez le distributeur phyto Touzan. En 2021, il plaque tout pour créer la société de conseil viticole Phloème, aux côtés de Laurent Chambriard et Aurélie Albert, deux autres anciens de Touzan.
De leur expérience de terrain les trois fondateurs gardent une approche pragmatique : baisser les phytos oui, mais sans grever la rentabilité des exploitations. Et pour ce faire, « nous avons d’emblée misé sur le numérique », confie l’agronome. « Un conseiller en stratégie numérique nous a assisté et nous nous sommes dotés d’applications d'observations terrain, d’un outil de cartographie et d’un extranet pour regrouper nos résultats ». Enveloppe : 500 000 € sur 5 ans.
Un effort colossal pour cette structure naissante, mais qui change la donne. « Nous avons pu centraliser toutes nos observations dès le départ, nous avons monté sans doute le plus gros réseau d’observation en vigne de France ». Un « minerai » de données, « que l’on croise avec les calendriers de traitement de nos clients » et qui permet « de proposer des stratégies parcellaires et optimisées, indispensable dans le contexte de restrictions actuel ».
Aujourd’hui, Tristan des Ordons et ses collaborateurs ne pourraient plus travailler autrement, car « les modèles de pression mildiou actuels, qui se fondent sur des données d’avant dérèglement climatique, ont montré leurs limites ». Tandis que les solutions innovantes ne donnent pas encore satisfaction. Le biocontrôle ? « Très efficace sur tordeuses et botrytis, mais incapable de maitriser une forte pression mildiou ». Les variétés résistantes ? « Intéressantes mais pas encore adaptées aux AOP ».
La société de conseil continue le développement de son outil numérique, tout en étendant son offre phyto à d’autres pans de la viticulture. « Notamment la fertilisation ou les travaux en vert, dont on évalue de plus en plus l’impact sur la protection avec nos clients. Nous sommes aussi engagés dans la plantation de haies et les relations avec les riverains ».
Une méthode Phloème qui fait mouche. « Nous conseillons aujourd’hui environ 200 propriétés, principalement en Gironde et en Charente, un peu jusqu’à la Loire désormais. On est passé de 3 à 11 collaborateurs en trois ans ». Au tour du mildiou d’être sous pression.
« Lorsque l’on est face aux difficultés, c’est là qu’il faut sortir du lot pour créer de la notoriété et sauver le domaine. Accueillir à la propriété, aujourd’hui ce n’est plus suffisant » : c’est le crédo de Laurence Métifet, 52 ans, et de son époux Philippe, tous deux à la tête depuis 2017 du domaine du Haut-Montlong (75 hectares en bio, à Pomport en Dordogne). La notoriété ? Ils n’en manquent pas. Depuis mars dernier, la propriété est prestataire de Green Gen Technologies, qui a conçu une bouteille à base de carton et plastique, laquelle contient un BIB. Le 4 décembre dernier, BFM TV et des médias locaux étaient à la propriété pour cette première mise en bouteille de 1 300 cols destinée à Tony Parker, l’ancien basketteur investissant dans la filière vin.
Rien ne prédestinait Laurence Métifet à capter la lumière. Entre 1991 et 1996, elle est en apprentissage au château Belingard tout en suivant un bac pro puis un BTS viticulture œnologie. Elle intègre Haut-Montlong, la propriété familiale, qu’elle reprend en 2017 avec Philippe. Le 5 mai 2024, en quelques minutes, un orage de grêle détruit 90 % de la récolte. Ni une ni deux, le couple lance une cagnotte sur Instagram et Facebook. La solidarité joue. Ils récupèrent en quatre mois 20 000 €.
À l’été 2024, le couple rencontre une influenceuse culinaire, très active sur les réseaux sociaux, qui prend en charge la communication du château. Et concocte des vidéos bourrées d’humour et didactiques. Entre 6 et 25 000 vues par vidéo. Les vidéos qui lient vin de la propriété et signe du zodiaque font notamment un tabac. Le Bélier et Vent d’Autan : « Impatient, franc explosif comme notre sec : direct, pas là pour plaisanter ». Celle publiée le 7 décembre a fait un carton : 2 700 vues en quelques heures. Philippe y présente des objets méconnus du chai. Pédagogie et humour à la clef.
Figure discrète du monde viticole, Vincent Renouf n’en est pas moins un acteur incontournable. Directeur général du laboratoire Excell depuis 2018, il a su allier expertise technique, rigueur scientifique et sens entrepreneurial pour faire du laboratoire d’analyses Excell une structure de référence dans la filière.
Passionné de microbiologie, nourri par ses lectures de Pasteur et l’amour du bon vin, Vincent Renouf rejoint les bancs de l’INSA de Toulouse. En 2003, il consacre sa thèse à l’écologie microbienne des raisins et du vin, dans laquelle il dédie un chapitre entier à la levure Brettanomyces. Ce sujet, devenu son domaine de prédilection, lui inspirera l’un de ses ouvrages. « Aujourd’hui, on réalise près de 30000 dosages de phénols volatils par mois au laboratoire », souligne-t-il.
Après un premier passage au laboratoire Sarco du groupe Laffort, il élargit son expertise en tonnellerie en intégrant le groupe Taransaud comme directeur R&D chez Chêne & Cie. Mais l’appel de l’entreprenariat est plus fort : il s’associe à Luc Laffort pour fusionner les laboratoires Sarco et Excell, fondé par Pascal Chatonnet.
Sous son impulsion, le laboratoire poursuit sa croissance sans relâche. En 2024, Archiac Oeno-Labo rejoint son périmètre, suivi en 2025 par BO Solutions, donnant naissance à Excell Bouchage. Depuis sa création, le laboratoire est passé de 14 à 60 salariés. « Créer des emplois et s’inscrire dans cette dynamique est une véritable satisfaction », souligne-t-il.
Aujourd’hui, le laboratoire Excell ne cesse de diversifier ses activités : analyses agronomiques, de bières, de spiritueux ou de jus de fruits. « Le vin représente toujours 60 % de nos analyses » rappelle Vincent Renouf. C’est d’ailleurs l’un des premiers à tirer la sonnette d’alarme sur la microbiologie des vins désalcoolisés, plus sensibles aux déviations. « Il ne faut pas oublier que le vin fait partie de l’agroalimentaire. Ce n’est pas un synonyme "d’industriel". L’artisan-fromager fait aussi partie de l’agroalimentaire. Le besoin analytique est important pour anticiper et diagnostiquer les problèmes » rappelle-t-il.
Malgré la crise viticole, Vincent Renouf reste optimiste. « Le vin n’a jamais été aussi bon », affirme-t-il.
Thibaud Vermillard n’est pas du genre à baisser les bras. Ingénieur agronome de formation, en 2014 avec sa femme Jenia, il reprend les 10 hectares de vigne de son grand-père à Lunel-Viel pour les planter avec des cépages historiques du Languedoc (piquepoul noir, terret noir, rivairenc …), le tout conduit en bio. En 2023, il apprend qu’il est atteint d’une maladie génétique qui lui fait progressivement perdre la vue.
Loin de se laisser abattre, il entend faire de son handicap un moteur. « J’ai fait une croix sur le travail à la vigne et me suis recentré sur les tâches plus sensorielles ». La dégustation devient l’axe central de l’élaboration de ses vins : il ne fait plus d’analyse pour décider de la date de vendange et ne s’appuie plus que sur la dégustation des baies. Idem pour la vinification pilotée sans la vue « mais avec une hyper sensorialité de l’odorat et du goût, qui renforce le ressenti intérieur et les intuitions ».
En 2024, il lance le collectif WineMesCoeurs, à la base avec des mal-voyants dans l’objectif de rendre plus visible le handicap dans le monde du vin. « 25 000 personnes sont porteuses de handicap dans le monde agricole et on ne les voit pas, on n’en entend pas parler », déplore-t-il.
Lui veut faire évoluer le regard sur le handicap. Chaque année, le collectif organise une journée de vendanges participatives avec des mal-voyants et des voyants avec les yeux bandés. Il a également créé une cuvée dont l’assemblage est réalisé par les mal-voyants du collectif. Enfin, il anime régulièrement des ateliers dégustation en verres noirs pour sensibiliser le grand public au handicap visuel. Prochain projet : la réalisation en 2026 d’un film documentaire sur les structures agricoles gérées par des mal ou non-voyants ou qui emploient des salariés avec un handicap visuel.
C’est par la voie de l’alternance à l’âge de 18 ans que Quentin Yon rejoint en 2003 le domaine familial à Mauriac en Gironde. Suivi par son frère Guillaume un an plus tard, les 63 hectares du château Gaury Balette sont alors conduits de façon traditionnelle et 80 % de la récolte est vendue en bouteilles terminées.
Mais alors que les ventes à la propriété s’effritent, en 2018 les frères Yon prennent une décision radicale : faire du coût de production leur cheval de bataille, réduire la masse salariale et s’assurer un revenu mensuel constant. Dès la vendange 2019, 70 % de la surface est livrée à la cave coopérative voisine, et 19 hectares de merlot sont convertis au bio pour mieux valoriser la bouteille terminée.
Au vignoble, Quentin Yon opte pour la taille rase de précision pour tous les cépages, supprime le relevage manuel et le remplace par un palissage autoguidé sans fil releveur. Un pari gagnant puisqu’il parvient à réduire de 40 % son coût de production à l’hectare et à diviser par 10 sa masse salariale. Rien que pour la taille, il est passé d’une embauche de 10 personnes à temps complet pendant 5 mois à 2 personnes à mi-temps pendant 4 mois.
Passionnés et fiers de ce qu’ils ont entrepris, Quentin et Guillaume partagent avec plaisir leur expérience. Des vignerons de toute la Nouvelle-Aquitaine, de la Charente aux côtes de Blaye, se déplacent jusqu’à Mauriac pour observer la taille rase de précision, comprendre ce qu’est un palissage autoguidé et quels sont les investissements matériels nécessaires pour au final pouvoir maitriser son coût de production.

