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Crédits : DR

Anaïs Amalric-Joary
Tractoriste sans demander la permission
 

À Foissac, dans le Gard, Anaïs Amalric-Joary ne passe pas inaperçue. Viticultrice, ingénieure agricole, administratrice à la Mutualité Sociale Agricole du Languedoc, elle fait partie de ces femmes qui bousculent la filière sans hausser la voix : en racontant simplement ce qu’elle vit, ce qu’elle voit, et ce qu’elle refuse d’accepter.

Fille de viticulteur et de viticultrice, « Je me suis installée à 24 ans. J’avais grandi dans les vignes, mais paradoxalement, je ne savais pas atteler un outil. Mon père avait des salariés qui faisaient tout. Moi, je conduisais seulement en cas d’urgence. Hop, en avant, sans jamais atteler ou dételer du matériel. » Puis les salariés partent, maladies, départs… Et Anaïs Amalric-Joary découvre une évidence brutale : « Je n’étais pas autonome. J’attendais qu’un homme vienne m’aider. Rien que d’y penser aujourd’hui, je ressentais une folle injustice. »

La viticultrice a toujours pris à cœur les doléances de la filière : dès son installation elle intègre le syndicat des Jeunes Agriculteurs, puis la MSA, « pour faire bouger les lignes », dit-elle. Mais c’est en se confrontant elle-même au machinisme qu’un déclic survient. « Atteler, dételer… Je trouvais ça trop lourd, trop compliqué. Et je me demandais : pourquoi nous, les femmes, on galère ? Pourquoi on n’en parle pas ? »

Alors, quand la plateforme Vox Demeter lui propose de coconstruire une formation 100 % féminine, elle hésite… Elle repense à une formation mixte en mécanique où elle s’était sentie « en décalage complet ». Trop technique, trop rapide, trop masculine. « Je voulais apprendre, mais on ne me laissait pas le temps. Je ne pouvais pas poser de questions ! » Puis elle comprend. « On m’a dit : “Les femmes ne parleront pas s’il y a des hommes.” Et c’est vrai. Entre nous, on ose se raconter, on ose dire qu’on ne sait pas. Et on apprend. »

La formation 100 % féminine voit le jour en mars 2025. De cette journée, la viticultrice ressort transformée. « Tous les échanges ont été enrichissants. J’ai gagné en assurance. » Elle découvre aussi du matériel simple, efficace, jamais proposé spontanément : triangle d’attelage, treuil électrique pour lever les cardans, caméras, rehausses de pédale… « Ça change la vie ! Et ça profiterait aussi aux hommes. Pourquoi continuer à se tordre, se faire mal et souffrir ? »

À la MSA, elle pousse pour que ces formations soient financées et inscrites dans la durée, convaincue que l’ergonomie et l’accessibilité ne sont pas des détails. « Il faut des machines qui s’adaptent à nous, pas l’inverse. »

Son ambition ? Étendre ces formations à toute la France, via les Coopératives d'Utilisation du Matériel Agricole (CUMA), les chambres d’agriculture, la MSA. Et surtout briser la solitude des viticultrices. « Un réseau, des relais, un lieu pour poser des questions… Ça change tout. » Aujourd’hui, Anaïs mène un nouveau combat : faire remonter la voix des agricultrices jusqu’aux constructeurs. « Si toutes les régions signalent les mêmes problèmes, ils devront réagir. Je sais de quoi je parle : j’ai les mains dans le cambouis tous les jours. »

À 36 ans, Anaïs n’a rien perdu de l’élan qui l’a poussée à entrer dans le syndicalisme : l’envie d’ouvrir des portes. « J’aimerais que les femmes puissent monter dans un tracteur sans s’excuser, sans trembler, sans attendre qu’un homme soit là. Tout simplement parce que… C’est leur métier ! »


Sarah El Makhzoumi