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Avec la crainte d'un coup de semonce

Les cognacs feintent Donald Trump et ses taxes

Mercredi 06 janvier 2021 par Alexandre Abellan

« Même si l’on avait conscience qu’un président américain pouvait pondre une taxe du jour au lendemain, celle-ci on ne l’avait pas vu venir ! » reconnaît Anthony Brun, le président de l’UGVC.
« Même si l’on avait conscience qu’un président américain pouvait pondre une taxe du jour au lendemain, celle-ci on ne l’avait pas vu venir ! » reconnaît Anthony Brun, le président de l’UGVC. - crédit photo : White House (allocution du 23 décembre 2020)
L’augmentation brutale des taxes douanières américaines sur les eaux-de-vie de vins français pourrait avoir un impact limité sur les cognacs, grâce à un seuil de 23 $ propice aux jeunes qualités de spiritueux. Mais l’interprofession s’inquiète d’un risque de durcissement des sanctions.

Malgré la crise sanitaire du covid-19, Cognac reste l’un des vignobles les plus prospères de France. Du moins, « c’était le cas jusqu’au 31 décembre 2020 » soupire Jean-Pierre Grateaud, bouilleur de cru sur 39 hectares en Borderies et 7 ha en Petite Champagne. En rétorsion aux subventions européennes à l’avionneur Airbus, l’annonce surprise d’une surtaxe américaine de 25 % dès ce 12 janvier pour les eaux-de-vie de vin, valorisés au-delà de 22,80 $ au dédouanement*, « c’est une mauvaise nouvelle pour commencer 2021 » craint le bouilleur de cru. Si Jean-Pierre Grateaud n’est pas directement concerné pour ses ventes de bouteilles (qui ne sont pas exportées aux Etats-Unis), il s’inquiète en tant que viticulteur ayant signé des contrats d’approvisionnement avec des négociants : « que va-t-il se passer au niveau des achats des grandes maisons ? On ne peut pas présager des retombées chiffrées des taxes Trump... Vont-elles tenir alors que [le président américain] Donald Trump quitte ses fonctions ce 20 janvier ? »

Catastrophée et incertaine au premier abord, la filière des eaux-de-vie charentaises pondère désormais l’impact de ces surtaxes, du moins à court-terme. Si les Syndicat des Maisons de Cognac (SMC) et les principales maisons charentaises, comme les cognacs Hennessy (groupe LVMH), Martell (Pernod Ricard) et Rémy Martin (Rémy Cointreau), ne souhaitent pas commenter individuellement un sujet de filière, on sent un début de détente dans le négoce. Malgré la crainte sous-jacente d’un tir de sommation annonçant de plus importantes sanctions.

"Ce n’est pas une crise qui s’annonce"

« Nous pouvons espérer qu’une bonne partie des cognacs ne va pas être concernée, avec ce seuil de 23 $ au dédouanement, sur un marché qui principalement consommateurs de jeunes eaux-de-vie. Nous sommes raisonnablement confiants, ce n’est pas une crise qui s’annonce » pose ainsi Patrice Pinet, le directeur général des cognacs Courvoisier (Beam Suntory). « C’est une moins mauvaise nouvelle, même si elle touche une partie des produits » souligne le négociant, pour qui le marché américain représente plus de 50 % de ses ventes, comme pour l’ensemble de Cognac (les Etats-Unis en étant la première destination depuis vingt ans, avec de nouvelles croissances en 2020).

« Les premiers éléments laissent à penser qu’une partie des cognacs ne sera pas concernée » confirme Anthony Brun, le président de l’Union Générale des Viticulteurs pour l’AOC Cognac (UGVC). Attendant les analyses chiffrées du Bureau National Interprofessionnel du Cognac (BNIC), le bouilleur de cru en Fins Bois reste prudent : « à première vue on est sur une situation où l’on devrait rester relativement sereins. Les négociants font part de leur confiance pour la proportion de bouteilles qui pourraient passer à travers. L’impact serait mesuré. » Sondant actuellement ses ressortissants, le BNIC ne souhaite pas communiquer de chiffres sans avoir estimé finement les effets de seuils de cette surtaxe, dépendant des prix d’expéditions et des volumes de chaque opérateur.

PME plus impactées

Mais « en l’état actuel, notre présence sur le marché américain n’est pas remise en cause » confirme Raphaël Delpech, le directeur du BNIC, pour qui « à court-terme, cette taxe, dans sa structure actuelle, ne touche pas la plus grosse partie de nos exportations pour les Etats-Unis ». D’après les premiers retours collectés par l'interprofession, il semblerait que les PME soient les plus impactées, proposant des gammes plus axées les vieilles eaux-de-vie.

« Le seuil de 22,80 $ n’impacte pas les VS et VSOP, mais seulement les qualités supérieures. Ce n’est pas anodin (surtout avec le taux de change actuel qui peut faire passer le seuil), mais ça ne remet pas en cause le marché américain » analyse Jérôme Tessendier, le PDG de la distillerie familiale Tessendier (40 ha en Borderies). Réalisant actuellement 8 % de son chiffre d’affaires aux Etats-Unis avec des eaux-de-vie anciennes, le distillateur note que « le plus troublant, c’est d’avoir des taxes qui s’applique sur des produits déjà négociés et qui sont actuellement sur un container… La question va être de savoir qui prend en charge ce surcoût. »

"Engagement financier"

Devant faire l’état de ses stocks aux US avant d’acter une stratégie, Jérôme Tessendier ne veut pas pénaliser ses importateurs et leurs consommateurs. Baisser les prix tiendrait moins pour lui d’un « engagement financier » que d’un investissement pour rester coûte que coûte sur le marché américain, même si cette surtaxe n’est pas du fait du vignoble.

Ces droits de douane de 25 % ne sont en effet qu’une nouvelle mesure de rétorsion dans le conflit aéronautique opposant depuis une quinzaine d’années l’Union Européenne et les Etats-Unis. Ayant déjà craint par le passé une surtaxe de 100 %, la filière charentaise reconnaît être moins touchée dans l’immédiat que le reste du vignoble français (imposé à 25 % sur des vins tranquilles depuis le 18 octobre 2019).

Victime collatérale

« Il est dramatique que l’ensemble de la filière viticole se retrouve prise en otage dans un conflit entre deux géants de l’aéronautique dont elle n’est pas responsable » déplore Anthony Brun, qui rappelle que les vins et spiritueux français représentent « un poste exportateur important qui est sacrifié. Il faut être capable de défendre la viticulture comme est défendu le fleuron de l’aéronautique ». Si la filière des eaux-de-vie charentaises affiche sa sérénité à court-terme, elle ne cache pas son inquiétude alors que le contentieux Airbus-Boeing s’enlise dans cette escalade tarifaire.

« Cette taxe n’est pas faite pour nous porter tort maintenant, mais pour porter un message. Cette taxe peut être adaptée [et durcie] par l’administration américaine » prévient Raphaël Delpech, qui note un glissement depuis quelques années : « les vins et spiritueux sont pris dans des débats et conflits où ils n’ont rien à voir. Aujourd’hui, Cognac est dans le viseur. Demain, il peut être frappé de sanctions importantes »

"Mise en garde, mise en joue"

« Il y a péril en la demeure. Il est évident que cette annonce est une mise en garde, une mise en joue. Les gens en face de nous ont le doigt sur la gâchette » ajoute Raphaël Delpech, soulignant qu’en cas d’échec des négociations entre la Commission Européenne et l’administration américaine, les vins et spiritueux français pourraient être encore plus touchés.

La demande d’une résolution diplomatique rapide sera portée lors d’une réunion ce jeudi 7 janvier entre la filière viticole et le gouvernement. Le vignoble charentais espérant que ces taxes ne dureront pas et que les négociations entre la Commission Européenne et l’administration américaine soient facilitées par l’arrivée d’un nouveau président, Joe Biden. Mais le cas échéant, « on profitera du renouvellement du Business Plan pour mesurer l’impact réel sur le long terme de ces taxes » conclut Anthony Brun, résolu à ce que le modèle charentais maintienne son succès. Le VS espère bien faire de la résistance dans le conflit Airbus vs. Boeing.

 

* : Si l'administration américain fixe un seuil de prix à "38 $/proof liter" pour la surtaxe, cela représente environ 22,80 $ par bouteille de 70 cl à 40°.alc.

 

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