LE FIL

Gérard Bertrand

"Je ne suis pas inquiet, si l’on règle le problème des surstocks de vin"

Mardi 26 mai 2020 par Alexandre Abellan

« Nous n’avions pas connu de crise majeure depuis une vingtaine d’années. Celle-ci nous a pris par surprise. Nous avons le devoir de nous relever » prévient Gérard Bertrand.
« Nous n’avions pas connu de crise majeure depuis une vingtaine d’années. Celle-ci nous a pris par surprise. Nous avons le devoir de nous relever » prévient Gérard Bertrand. - crédit photo : DR
Toujours plus occitan, le négociant partage sa stratégie de leader du pack languedocien pour sortir de la mêlée du coronavirus. Partisan d’une distillation valorisée pour apurer le marché, Gérard Bertrand s’inquiète des conditions de reprise de la restauration et prône une vision collective pour une stratégie régionale de développement. Pas de repli, mais du rebond.

Vous aimez citer Guy de la Rigaudie et dire que « si tu veux tracer un sillon droit, accroche ta charrue à une étoile ». Après une année 2019 compliquée, du repli chinois aux taxes américaines, 2020 démarre sur une crise mondiale et totale : la filière vin a-t-elle perdu sa bonne étoile pour maintenir son cap ?

Gérard Bertrand : Je pense qu’il y a deux sujets. Il y a à la fois des enjeux de court et moyen termes propres à la filière vin, et une crise sanitaire que nous vivons, et allons vivre. Depuis deux à trois ans, des nuages sont venus obscurcir la dynamique internationale des vins français. [En 2019] il y eu la crise avec les émeutes de Hong Kong, qui en plus d’approvisionner le marché chinois est une plateforme pour les vins en Asie. Il y a aussi le Brexit, dont personne ne sait ce qui va arriver. Ensuite il y a eu les taxes Trump [en mesure de rétorsion aux subventions à Airbus] qui ont ralenti l’activité et compromis nos marges, pour ne pas perdre de marchés. On attend toujours le fonds de compensation…

Dès son démarrage, la pandémie [de Coronavirus] a porté un coup brutal au marché chinois où elle est apparue. Maintenant la consommation chinoise reprend gentiment, mais nous sommes tous dans une situation inédite. Nous avons plongé dans une piscine sans en connaître la profondeur. C’est un moment compliqué.

 

Humainement, comment vivez-vous cette pandémie de coronavirus ?

Personnellement, j’ai profité de ce temps pour me refaire une santé. Normalement je voyage beaucoup, ce n’est plus le cas et j’ai pu remettre mon horloge biologique à l’heure. J’en ai profité pour lancer en avance le travail stratégique avec mes équipes pour prévoir les années futures et réfléchir à la façon de passer ce cap. J’ai aussi passé du temps sur le projet collectif de relance régionale avec les organismes des caves coopératives et individuelles. J’ai aussi développé des activités online en animant des masterclasses et des dégustations "wine, food and music".

Aujourd’hui il faut rester en contact, et le bon côté du digital est de le faciliter. Ceux qui ne savaient pas utiliser un smartphone ou une tablette s’y sont mis. Cette digitalisation est là et se sent sur les achats en ligne qui ont fait un bon important pendant la crise. Je pense que la part de marché des ventes en ligne est amenée à se développer (elle est faible en Europe, moyenne aux Etats-Unis et forte en Chine).

 

Commercialement, comment analysez-vous les effets de cette crise sanitaire ?

Tout le monde ne sent pas la crise de la même façon. Le problème est le plus fort pour les caves particulières qui n’ont plus de salons et de CHR (Cafés, Hôtels et Restaurants). Une société comme la notre est impactée, comme tout le monde, mais nous avons plusieurs réseaux : l’international qui a continué (malgré quelques petites complications logistiques vers les Etats-Unis et le Canada), la grande distribution qui bien fonctionné, les cavistes qui s’en sont bien sortis, le développement du online… Il n’y a que le CHR et les compagnies aériennes qui ont stoppé pour nous.

Nous voyons que le milieu qui souffre le plus celui de la restauration. C’est l’un des secteurs parmi les plus touchés. Selon les pays, ce secteur est fermé ou réouvre, mais on ne connaît pas les modalités de reprise. C’est le plus inquiétant. J’ai dernièrement eu de bons échos de restaurants parisiens, on voit un peu de lumière au bout du tunnel. Je souhaite que les restaurants soient significativement aidés. Il s’agit de la porte d’écoulement et de valorisation de nombreuses entreprises. Notre entreprise est partenaire de l’opération J’Aime Mon Bistrot depuis son lancement, nous avons d’autres idées pour soutenir cette filière fondamentale.

 

Des aides sont-elles indispensables pour aider les entreprises à se relancer ?

La filière est résiliente, mais elle a besoin d’aides structurelles et conjoncturelles. Très tôt, le gouvernement a d’abord ouvert des mesures structurelles d’aides aux entreprises pour passer le cap. C’était salutaire. Ensuite, un plan de distillation est en discussions nationalement. Dans la région nous souhaitons un prix de 80 €/hl. [Le gouvernement] nous propose 70 €/hl, il y a un fossé qu’il faut combler rapidement pour que chacun recommence la campagne 2020-2012 avec des stocks assez propres.

Ensuite, il faut regagner des parts de marché. Dans la région, plus d’un million d’hectolitres de vin ne se sont pas vendus à cause des deux mois et demi de confinement. Ce sont des parts de marché à reconquérir, il faut être offensif. La bonne nouvelle, c’est la synergie de tous les métiers, des interprofessions et de la région. Nous avons mené des réunions très positives. Nous avons la chance que Carole Delga [la présidente de la région Occitanie] soit très concernée par la filière et propose un plan ambitieux et équitable pour toutes les composantes de la filière. Annoncé ce vendredi 29 mai, il s’agit d’un plan inédit pour que chacun puisse jouer sa partition aux niveaux locaux, nationaux et internationaux. Cette crise nous a rapproché. Tous les métiers sont concernés. Cela permet d’envisager un avenir plus solidaire. Avec une unité de vue, ce qui n’était pas le cas par le passé.

 

Une relance des ventes est-elle envisageable à court ou moyen terme ?

Tout ne va pas se faire au mois de juillet. Les aides conjoncturelles doivent permettre de gagner des parts de marché dans les 18 à 24 mois à venir. Il faut gagner une part de voix conforme à notre leadership : il est temps d’affirmer que nous sommes la première région viticole dans le monde. Nous avons le savoir-faire, passons au faire savoir.

 

Alors que la distillation n’est pas précisée, on entend déjà évoquer des plans d’arrachage…

Un arrachage doit être une conséquence de long terme, pas de court terme. Il ne faut pas arracher de la vigne, mais en replanter : c’est la destinée de cette région ! Il faut développer des contrats de filière pour donner de la visibilité aux vignerons. Il faut faire de notre mixité une force, la diversité de nos 75 cépages et 40 AOC est une chance. Nous sommes les leaders du bio en France, nous produisons des vins doux naturels, des vins effervescents…

Nous avons des atouts considérables, il faut structurer la filière pour attirer les jeunes dans des projets d’agrimanagement. Nous sommes dans une région qui a toutes les capacités pour avoir le leadership du bio, de la biodynamie et du développement durable.

 

Vous affirmez donc une approche optimiste de la situation de crise du coronavirus ?

L’optimisme va revenir d’ici six mois, si l’on donne un cap stratégique fort (avec un plan de communication musclé) et que l’on règle les problèmes conjoncturels (par la distillation et la contractualisation). Avec ça, l’optimisme va revenir. Le risque de cette crise sanitaire, c’est d’être suivie par une crise économique. Notre chance, c’est d’être très compétitifs dans toutes les gammes : des vins de tous les jours à ceux d’exception. Cette pyramide est notre force

 

Existe-t-il un risque de voir la valeur créée par cette pyramide s’effondrer. Par exemple si la Grande Distribution met l’accent sur les promotions et ses marques propres ?

Je ne suis pas inquiet, si l’on règle le problème des surstocks de vin. La loi Egalim limite les promotions et encadre les relations entre fournisseurs et metteurs en marché. Je ne vous dis pas que les négociations de fin d’année ne seront pas compliquées. Même une année facile ce n’est pas le cas. Il n’y a pas de raison que cela change. Mais il y a des signes encourageants sur les sorties IGP, malgré le temps d’arrêt des AOP. Il faut travailler sur une meilleure répartition de nos vins sur la pyramide de l’offre (des niveaux basic à super premium).

Il faut également utiliser les données de marché pour suivre l’évolution des demandes de consommateurs. La filière doit anticiper les sujets de sa catégorie. Quand la marque Naturae a été lancée en 2011, les vins sans sulfites ni additifs étaient une microniche. Aujourd’hui, Naturae est la première marque bio et sans sulfites ajoutés dans le monde. D’autres catégories connaissent le même essor, comme le bio.

 

Quel sera l’impact de cette pandémie sur vos activités touristiques, notamment pour votre festival de jazz à l’Hospitalet ?

L’Hospitalet rouvre son hôtel et son restaurant ce 2 juin. Nous allons faire en sorte d’être pleins cet été. Nous voulons maintenir le festival, mais il faut voir dans quelles conditions, pour qu’il n’y ait pas de risque mais de la convivialité. Il faut se dépêcher de rouvrir les hôtels et restaurants, il ne faut pas louper l’été. Nous en avons besoin pour faire la promotion de nos rosés, mais nous avons aussi besoin de faire la fête, danser, chanter et vivre. La vie doit continuer.

 

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