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Les vins de Bordeaux veulent relancer leur port pour décarboner leur export
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Retour vers le futur
Les vins de Bordeaux veulent relancer leur port pour décarboner leur export

Un projet de relance des expéditions de vins girondins par voie maritime illustre le plan d’action de l’interprofession bordelaise pour tendre vers la neutralité carbone en 2050.
Par Alexandre Abellan Le 25 janvier 2023
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Les vins de Bordeaux veulent relancer leur port pour décarboner leur export
Faisant revivre l’image passée du port de Bordeaux, les dernières fêtes du vin accueillaient des grands voiliers. Avant qu’ils ne soient de retour pour transporter les vins de Bordeaux ? - crédit photo : Alexandre Abellan (archives 2018)
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xportuaire. Comme on le sait depuis Roger Dion (et son Histoire de la vigne et des vins de France, 1959), ce sont d’abord les voies commerciales, et notamment navigables, qui font la pérennité des vignobles. Si le vin de Bordeaux est devenu le synonyme de vin rouge dans le monde, c’est bien grâce à son port de la Lune et ses quais tournés vers l’étranger. Avec le développement du fret routier et la concurrence d’autres ports, l’activité du port de Bordeaux en matière d’export de vin semble aujourd’hui tenir du passé. À moins que ne s’y trouvent des atouts de développement pour l’avenir, faisant la part belle à la décarbonation des transports.

Actuellement en réflexion, « un projet pour améliorer notre bilan carbone porte sur l’expédition de nos vins par voie maritime au départ de Bordeaux » annonce Allan Sichel, le président du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) ce 24 janvier, lors du treizième forum du développement durable des vins de Bordeaux (au Palais des Congrès). Siégeant au conseil d’administration du Grand Port Maritime de Bordeaux, le négociant fait état d’échanges « en cours avec l’association des utilisateurs de fret pour mettre en place la prestation de groupages [afin d’]alimenter les grands ports ».

Changement culturel

Soulignant les avantages d’un développement du fret maritime bordelais (avec « l’amélioration du bilan carbone, le désencombrement des routes et la création de valeur économique locale »), Allan Sichel note qu’il faudra négocier les lignes maritimes avec les compagnies et former les exportateurs de vins à de nouveaux usages. « Il faudra que chaque exportateur fasse l’effort de changer ses habitudes. D’abandonner la vente au départ chai en faveur d’un incoterm plus favorable, comme le CIF (Cost Insurance Freight) rendu port de destination. Ça représente un changement culturel fondamental » souligne le président du CIVB. Actuellement, 90 % des exportateurs bordelais auraient recours à l’incoterm ex-work, où l’acheteur prend en charge ses palettes dès la sortie du chai précise Christophe Château, le directeur de la communication du CIVB.

Vers la neutralité carbone

En cours de discussion, cette nouvelle solution de transport s’intègre dans la démarche plus large de réduction de l’empreinte carbone de la filière des vins de Bordeaux. Lancée en 2007, avec un premier bilan carbone (840 000 tonnes d’équivalent dioxyde de carbone), cette feuille de route de décarbonation passe un cap en 2023 avec la mise en place d’un plan d’action pour tendre vers la neutralité carbone en 2050 (sans que le 0 carbone soit affirmé, voir encadré). Par rapport à la référence de 2007, l’objectif est de réduire de 54 % les émissions de gaz à effet de serre des vins de Bordeaux en 2030 et d’atteindre -74 % en 2050 (en 2019, la réduction est de 39 %). Avec cet historique, « on ne part pas de rien. Notre priorité et notre urgence en tant que vins de Bordeaux est d’abord de réduire nos émissions de gaz à effet de serre pour, en même temps, essayer de contribuer à la neutralité carbone par séquestration » explique Jeanne-Marie Voigt, chargée de mission stratégie carbone au CIVB.

Alors que le sujet est complexe par la multiplicité de ses leviers, l’enjeu est de mobiliser les opérateurs bordelais pour appliquer le plan d’action proposé. Un défi de taille, alors que les priorités stratégiques de la filière restent actuellement l’obtention de certification environnementale et la réduction de l’usage des produit phytosanitaire (d’après une consultation du cabinet Greenflex auprès de 100 professionnels). « Si jusqu’à présent le carbone était anecdotique dans le choix des consommateurs, cela devient de plus en plus prégnant et important. […] Si on ne se met pas en ordre de marche aujourd’hui pour s’améliorer, on va passer à côté de certains marchés demain et ça deviendra discriminant » prévient Jeanne-Marie Voigt.

Condition future d’accès aux marchés

« L’amélioration du bilan carbone est impérative » confirme Allan Sichel, « attendue par un nombre croissant de gros distributeurs. Et donc une condition future d’accès aux marchés. Il va aussi devenir un impératif pour obtenir des financements bancaires et devra prochainement être explicité dans le reporting de durabilité qui devient obligatoire. » Pour aider ses opérateurs à établir leurs propres plans d’actions, le CIVB propose 5 axes prioritaires de décarbonation : repenser le verre et le conditionnement (en généralisant les bouteilles légères, en augmentant le taux de calcin dans le verre, en expérimentant la consigne et le réemploi…), améliorer son usage du fret (en arrêtant les envois par avions et en innovant*), optimiser les pratiques viticoles (opter pour des engins agricoles électrique, se former à l’écoconduite…), revoir son efficacité énergétique (panneaux photovoltaïques, Cuma Energie…). Sans oublier la captation de carbone (stockage du CO2 des fermentations, valorisation des sous-produits vitivinicoles…). En attendant le quatrième bilan carbone des vins de Bordeaux, ce sont 109 actions qui sont proposées : « il n’y pas une action miracle, ce sont plusieurs leviers d’action que l’on additionne les uns aux autres. Mis bout à bout, ça va faire bouger les lignes. »

« Nous ne vous présentons pas une solution miracle, qui, moyennant quelques efforts, permettraient d’accéder à des résultats prometteurs d’ici quelques années » abonde Allan Sichel, ajoutant que « ce que nous vous proposons, c’est une stratégie de filière déclinable dans chacune de vos entreprises, qui actionne de nombreux leviers : modestes quand ils sont considérés individuellement, mais ambitieux lorsqu’ils ont mis en œuvre simultanément. » Le CIVB inscrivant sa démarche carbone dans le plan national bas carbone et le plan climat de filière (pour lequel un appel à projet est en cours), son président note que « la filière des vins de Bordeaux est déterminée à apporter sa pierre à l’édifice ». Qui sait, de nouveau avec l’aide de son port.

 

* : En la matière, Isabelle Charnot, responsable du développement durable du négoce Johanès Boubée (Carrefour), évoque des pistes innovantes pour décarboner les transports nationaux. Comme en travaillant sur un fret rail/route, en mettant « les vins dans des trains pour les axes possibles ». Mais aussi « optimiser la charge des camions (avec des tests de double plancher hydraulique/poutre) » et utiliser du bioéthanol issu de de marcs de raisin pour la collecte de vin vrac (en partenariat avec les transporteurs Veynat et la distillerie Raisinor).


 

 

 

Pourquoi les vins de Bordeaux n’annoncent pas la neutralité carbone en 2050 ?

Contrairement aux vins de Bourgogne, qui annoncent arriver à la neutralité carbone d’ici 2050, les vins de Bordeaux n'affirment que l’ambition de tendre vers la neutralité. Comme les vins de Champagne, qui annoncent "aller vers le Net Zéro Carbone, en réduisant fortement nos émissions (-75% en 2050), en développant les puits de carbone et enfin en compensant les émissions incompressibles".

Avec la formulation de la visée et non de la réalisation, le CIVB explique se conformer ainsi à la note de l’Agence de la transition écologique (ADEME) sur l'utilisation de l'argument de "neutralité carbone". L'enjeu pour le CIVB étant de ne pas risquer de tromper le public, comme les chiffrages des stockages de carbone son particulièrement difficiles à estimer. Les vins de Bordeaux communiquent ainsi sur une contribution plus qu’une mesure de neutralité carbone.

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