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Lisser les coups durs
Rêves, réalités et réflexions sur une réserve qualitative pour les vins IGP

Consacrant une grande partie de son congrès à la gestion de sa production, la confédération des Indications Géographiques Protégées n'a pas abouti à un consensus, mais a ouvert des pistes.
Par Alexandre Abellan Le 09 juillet 2021
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Rêves, réalités et réflexions sur une réserve qualitative pour les vins IGP
« L’enjeu c’est adapter la quantité produite à la demande pour assurer l’équilibre et éviter la sur ou la sous-production » pose Jean-Marie Barillère ce 8 juillet au Mas Neuf (Frontignan). - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
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our ouvrir le congrès annuel de la Confédération des vins à Indication Géographique Protégée (IGP) qu’il préside, ce 8 juillet au Mas Neuf (domaine Jeanjean à Frontignan), Gérard Bancillon pose une question qui anime bien des débats. Quels sont les leviers à disposition pour équilibrer l’offre et la demande face à l’enchaînement d’aléas commerciaux (sanitaires avec la pandémie de covid et géopolitiques avec les taxes Trump) et climatiques (gel, grêle et mildiou) qui se succèdent sur ce millésime 2021 ?

« Aujourd’hui, je n’ai pas la pierre philosophale qui permet de répondre à cette question. Ce qui est sûr, c’est qu’avec le changement climatique, le besoin de lissage ne va pas diminuer » indique lors d’une table-ronde Marie Guitard, la directrice générale de l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO). Soulignant que la fixation d’un rendement annuel inférieur au rendement de base n’est possible qu’en vignoble d’appellation (AOP), l’experte souligne que « le copier-coller de ce qui existe dans ls AOP n’est pas forcément immédiatement performant dans le secteur des IGP : il faut être créatif en évitant l’écueil de sortir complétement de ce qui est acceptable, gérable, mais aussi être vigilant par rapport au droit de la concurrence. »

L’impasse du VCI

S’il existe des possibilités d’évolution et d’adaptation, la réglementation actuelle ne permet cependant de concrétiser toutes les pistes évoquées au sein des IGP. Anticipant une proposition, Marie Guitard indique d’emblée que le dispositif du Volume Complémentaire Individuel (VCI) si développé en AOP « peut être assoupli, mais ne peut pas rentrer dans le rendement… Le VCI est par construction en dehors du rendement. » Répétant que transposer ce qui existe en AOP pour l’IGP ne marche pas, Jacques Gravegeal, le président du syndicat des producteurs de vin de Pays d’Oc (hôte du congrès), souligne que le VCI n’est pas appliqué et peu applicable en IGP du fait de rendements de base élévés : « depuis 2015, le VCI c’est 165 hectolitres sur 6 millions hl de Pays d’Oc IGP. [Moi-même,] je fais 72 hl/ha, je ne suis jamais arrivé (et n’arriverai jamais) à 90 hl/ha. »

Se détournant d’une idée de VCI modifié, Jacques Gravegeal plaide pour une réserve qualitative à la champenoise (comme évoqué ce 6 juillet lors de l’assemblée générale de Pays d’Oc, mais aussi à Bordeaux en mai dernier). Un modèle expliqué à l’assemblée des IGP par son plus éminent VRP : Jean-Marie Barillère, le président de l’Union des Maisons de Champagne (UMC). Le co-président du Conseil Interprofessionnel du Vin de Champagne (CIVC) prévient que la réserve climatique n’est qu’un outil dans un système interprofessionnel à tiroirs. « Vous avez les réserves interprofessionnelles dont on parle beaucoup, et vous avez surtout le volume commercialisable, c’est fondamental. Ce n’est pas la quantité de production qui fait le marché, c’est le consommateur » pose Jean-Marie Barillère.

Tous les vignerons feront le rendement

Soumise à de fortes variations de production et de mises en marché, la Champagne développe depuis vingt ans un outil prévisionnel de sorties, mis à jour selon les évènements de marché. « Le modèle ne fonctionne que s’il y a l’assurance d’un approvisionnement suffisant. La réserve interprofessionnelle arrive dans un deuxième temps, pour garantir aux acheteurs de pouvoir investir de manière constante sur les marchés » détaille le négociant champenois, notant que la « deuxième vertu du système est d’assurer un revenu viticole pour le producteur en cas d’aléas. Tous les vignerons feront le rendement, par définition. » Mais pour construire ce système, il faut une vision partagée entre les familles : « vignerons et négociants, vous êtes dans la même barque » clame Jean-Marie Barillère.

« Ceux qui ne veulent pas monter dans la barque, qu’ils se noient » grince Jacques Gravegeal en sommation, estimant que pour sceller l’alliance entre production et négoce, l’interprofession doit être au cœur du dispositif. Préalablement, il faut intégrer réglementairement des outils de vision économique de marché confirme Jean-Marie Barillère, pour qui « il faut de la contractualisation pluriannuelle », car « c’est la vision commune qui définit la réserve ». Aussi complexe que prometteur, ce modèle champenois repose cependant sur des spécificités propres au vin de Champagne : être monoappellation et monoproduit (coteaux champenois et rosé des Riceys pesant pour 1 % de la production réservée à l’AOC), avoir un stock non-millésimé (Brut Sans Année) et un enjeu du coût de stockage désamorcé par la valorisation des vin (de l’ordre de 1 200 €/hl).

Le chantier de la déclaration préalable d’affectation parcellaire

Mais pour Jean-Marie Barillère, le modèle champenois n’est surtout pas transposable aux IGP car « la première règle, c’est de contrôler la surface. Dans une région mixte AOP/IGP, les textes aujourd’hui ne le permettent pas. La question c’est de changer les textes, parce que je suis intimement convaincu que vous devez contrôler votre surface de production. » Appliquée au vignoble AOC, la déclaration préalable d’affectation parcellaire aurait pourtant pu permettre de contrôler ce potentiel de production explique Marie Guitard.

« Dans le cadre réglementaire européen, on peut imaginer qu’une IGP l’impose dans son cahier des charges. [Ce qui] empêcherait de revendiquer une autre IGP. Mais par contre, ça ne rend pas obligatoire de se revendiquer dans la dite IGP. C’est quelque chose que l’on a diagnostiqué très tôt, et ça se complique encore compte tenu du millefeuille viticole français. Il faudrait que l’ensemble des AOP et IGP d’une zone donnée se mette à l’obligation d’affectation préalable » explique la directrice de l’INAO. Marie Guitard ajoute que pour la mise en place d’une déclaration préalable d’affectation parcellaire, la réglementation demande également de justifier de la nécessité de contrôler les conditions de production. Or, il y a peu d’éléments de cette nature à contrôler dans le cadre souple souhaité par les IGP. « Ce n’est pas facilement sollicitable, sauf s’il mouvement général » résume Marie Guitard.

Pistes de réflexion à engager

« Ce qui marche aujourd’hui en Champagne, ça n’existait pas il y a trente ans parce que la réglementation l’interdisait » souligne Jacques Gravegeal, qui ne se fait pas d’illusion : « cet après-midi, on ne va pas trouver le système idéal, mais il y a des pistes de réflexion à engager [pour aboutir à] des propositions d’évolutions législatives ». Pour la figure des vins languedociens, rien n’est impossible pour peu qu’il y ait une volonté politique de soutenir la filière et son attractivité auprès des jeunes générations*.

« Si un consensus se dégage sur la nécessité de stabiliser et sécuriser la mise en marché, les moyens pour y parvenir entraînent le débat » esquisse Gérard Bancillon, ajoutant que « si cette table ronde montre l’intérêt d’une réserve, […] avec l’avantage de compenser la faiblesse de vendanges et de continuer à alimenter les marchés. Il n’en demeure pas moins pour nos vins IGP qu’elle reste contraignante, à la fois dans son utilisation et dans son suivi qu’elle implique. » Appelant à avancer « dans les prochains mois » sur ce sujet au cœur de l’actualité, le président des IGP appelle à explorer toutes les pistes possibles. Comme l’expérimentation de Pays d’Oc avec le Besoin Individuel de Certification (BIC, voir encadré), les investissements contre les aléas climatiques, la révision du système assurantiel « La mise en réserve ne suffira pas, d’autres outils sont à mobiliser » conclut Gérard Bancillon.

 

* : « Doit-on, parce que la réglementation qui existe aujourd’hui ne le permet pas, laisser par pertes et profits une génération future qui ne veut pas succéder à ses anciens ? » pose Jacques Gravegeal, pour qui « les successions dans les exploitations agricoles ne sont plus assurées. Les jeunes ne veulent plus s’engager dans le métier, ils n’ont pas confiance [face aux successions d’aléas climatiques]. Il faut un repositionnement assurantiel et un repositionnement de production pour que la vigne apporte plus que les aides de la collectivité. »

 

 

Panégyrique du BIC

Indiquant que pour soutenir la contractualisation pluriannuelle il fallait aller de l’avant, Jacques Gavegeal souligne toute la pertinence du Besoin Individuel de Certification (BIC), mis en place sur la campagne 2020-2021. Il s’agit d’un indicateur de capacité de commercialisation, qui prend en compte la moyenne sur trois ans des sorties de chai, du niveau de stock et des évolutions de chaque opérateur par couleur et cépage. Chaque producteur souhaitant dépasser cette limite individuelle doit pouvoir présenter un contrat, sous peine de ne pas être présenté à la dégustation de labellisation (obligatoire pour tous les volumes de l’IGP).

Ayant démarré la campagne avec un BIC de 30 % (resté à ce niveau pour les rouges quasiment jusqu’à la fin), il est passé à 100 % pour les rosés et blancs au fur et à mesure de la demande. Cette ouverture progressive et individualisée a permis de réussir la campagne de commercialisation indique Jacques Gavegeal, qui souligne la difficulté de piloter l’IGP entre les estimations incorrectes des Douanes et les transfert de vins AOP vers IGP (avec un volume de 7,5 millions hl de Pays d’Oc, au lieu des 6 millions hl habituels). D’où le BIC, un « élément de régulation pour ne labeliser que ce que le marché peut commercialiser, pas plus ». Gagnant-gagnant, ce dispositif a permis de maintenir les cours de l’IGP, ce qui n’était pas pour déplaire aux principaux négociants de Pays d’Oc, engagés sur des contrats triennaux et n’ayant aucun intérêt à ce que leurs concurrents se retrouvent sur les marchés avec des prix plus bas.

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Tous les commentaires (2)
Albert Le 09 juillet 2021 à 11:08:35
Et pourquoi la question du changement de dénomination IGP n'a-t-elle pas été abordée ? Est-ce bien un outil à la logique encore pertinente (sa mise en place répond à la nécessité de "s'adapter" aux marchés .. MAIS en opportunité, pas vrai ? .. ) dans un contexte où il convient désormais de réfléchir à gérer de manière prévisionnelle les volumes d'IGP et leur marché ? ...
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Octave Le 09 juillet 2021 à 09:41:01
Le BIC en application en 2020-2021 dans l'IGP Oc n'est que la formalisation d'une pratique antérieure "non officielle" par laquelle était verrouillée l'organisation des séances de dégustation d'agrément des VDP d'Oc ... vu le très grand nombre de lots à déguster, le goulet d'étranglement autobloquant était la mise en place des jurys de dégustation (pour mémoire, Onivins puis à la fin FranceAgriMer coorganisaient et supervisaient le déroulement de ces séances prétendument "à l'aveugle" .. en effet, pour qu'un lot soit accepté à la table de dégustation, il fallait justifier d'un contrat d'achat en VDP (une prévente en Oc quoi !) et donc les jurys y regardaient quand même par deux fois avant de recaler un lot à l'agrément ! Certes, l'identité du producteur n'était pas révélée mais ... comment dans ces conditions prendre la responsabilité de bloquer une transaction et la retiraison d'un VDP ? ... Alors, franchement, je trouve que dans son principe le dispositif BIC actuel a un bel "habillage" mais quid de la pression exercée sur les dégustateurs en contrôle interne ? et ca n'émeut pas l'INAO ?
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