LE FIL

Débat incontournable

Les caves coopératives face aux chantiers des assurances récolte et vinification

Vendredi 02 juillet 2021 par Alexandre Abellan

« Si nous ne prenons pas ce virage pour repenser le système [assurantiel], nous allons avoir un gros problème lié à notre incapacité à produire » prévient Jérôme Despey (deuxième à droit), appelant à « aller vite, même si ça va secouer ».
« Si nous ne prenons pas ce virage pour repenser le système [assurantiel], nous allons avoir un gros problème lié à notre incapacité à produire » prévient Jérôme Despey (deuxième à droit), appelant à « aller vite, même si ça va secouer ». - crédit photo : Capture d'écran
Alors que le vignoble panse les plaies des gelées et des grêlons, le dernier congrès de la section vin de la Coopération Agricole débat des leviers d’amélioration du système assurantiel : sans tabou, mais sans recette miracle.

Du ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, Julien Denormandie, appelant dans une vidéo d’introduction à « une refonte du système d’assurance récolte » au président de la section vin de la Coopération Agricole, Boris Calmette, soulignant en conclusion que « le système assurantiel aujourd’hui appelé MultiRisque Climatique (MRC) doit être revu globalement », la nécessité de revoir la gestion agricole des risques fait consensus ce premier juillet, lors du quarante-huitième congrès des vignerons coopérateurs de France, au parc des expositions de Colmar (Haut-Rhin). « Nous partageons l’idée que le statu quo n’est plus possible au vu des risques [liés au changement climatique] » enfonce Dominique Chargé, le président de la Coopération Agricole, alors que les souvenirs du gel du printemps dernier et de premiers orages de grêle cet été sont vifs dans toutes les mémoires vigneronnes.

Ces nouveaux aléas climatiques vont sans doute aggraver le déséquilibre financier des MRC pour les assureurs, leur ratio sinistre/cotisation étant déjà de 103 % en moyenne de 2012 à 2018 rapporte Luc Boucher, le directeur de l’agence DiagoRisk. Alors que les craintes d’un désengagement des assureurs sont vives avec ces ratios déséqulibrés (et se confirment localement), l’engagement du vignoble reste faible selon l’étude commandité par les Vignerons Coopérateurs : seulement 20 000 viticulteurs sont assurés climatiques (pour 48 % des surfaces viticoles nationales). Avec 9 600 viticulteurs assurés MRC (pour 199 000 hectares, soit 27 % surfaces) et 10 000 viticulteurs assurés contre la grêle (pour 157 000 ha, soit 21 % des surfaces). DiagoRisk chiffre à 29 000 le nombre de domaines sans assurances parmi les exploitants professionnels (affichant un chiffre d’affaires supérieur à 25 000 €), auxquels s’ajoutent 16 000 petites exploitations viticoles (considérées comme non-professionnelles).

"Faute professionnelle"

S’il augmente depuis 2018 (et le gel déjà historique de 2017), ce trop faible taux de pénétration des assurances dans le vignoble reste un échec collectif pour Francis Terral, le président de Vinovalie, qui se lamente : « c’est une faute professionnelle aujourd’hui de ne pas s’assurer ». Toujours controversée, la solution d’une obligation de souscription à une assurance climatique reste difficilement envisageable prévient le député Frédéric Descrozaille (Val-de-Marne). Ayant rendu en avril un rapport sur le risque en agriculture, le parlementaire de la majorité explique qu’un « scénario d’obligation d’assurance pose un problème juridique, car en première approche il n’y a plus possibilité de subventionner sur la base des critères européens (et cela pose un problème pour les aides d’État) ».

Alors que Frédéric Descrozaille anime un groupe de travail dédié à la réforme de l’assurance récolte dans le cadre du Varenne agricole de l’eau et du changement climatique, le député évoque les pistes sur la table : comme « l’intervention comme réassureur public de l’État pour les grands niveaux de perte (dès 50 % de dégâts) » ou « scénario d’intégration à l’espagnole, AgroSegura, avec une définition des produits d’assurance subventionnés qui implique l’État […] et fait des assureurs pratiquement des officines de commercialisation ».

Pistes de réformes

Si elles ne font pas toujours consensus, les idées ne manquent pas pour réformer les contrats MRC. « Il y a nécessité de renforcer l’existant en limitant les risques ou leurs impacts (financer la prévention, lutte antigrêle/antigel, retenues d’eau et irrigation…), en évitant le désengagement des assureurs (rééquilibrer le ratio sinistre/prime, subventions à 70 %, baisser le coût de la réassurance…) et préserver l’attractivité de l’assurance (élargir le champ de l’assurance, subventionner la franchise à 20 %, rendement moyen sur 3, 5 ou 10 ans*, subventionner un rachat de rendement historique…) » liste Luc Boucher dans son étude pour les Vignerons Coopérateurs.

Tenant de la liste idéale, ces propositions se heurtent à de premières considérations budgétaires. Ingénieur général du Conseil Général de l'Alimentation, de l'Agriculture et des Espaces Ruraux (CGAER), Hervé Lejeune douche les espoirs : « évidemment, tout le monde veut une franchise la plus basse possible. Il faut juste dire qu’entre 20 et 30 %, c’est quasiment la moitié du coût des indemnités versées globalement. Le fait de dire que l’on passe à 20 % n’est absolument pas neutre en termes financiers. Pour une franchise entre 20 et 30 %, on est sur des enjeux entre 500 millions et 1 milliard d’euros par rapport à l’ensemble du risque sur la ferme France. »

"Le système ne sera jamais parfait"

Si tous les curseurs souhaités ne pourront raisonnablement pas être poussés aux niveaux souhaités, les participants du congrès soulignent la nécessité de ne pas bloquer une réforme nécessaire, même si elle ne fera pas consensus. « Il faut un effort de pédagogie et assumer de dire que le système ne sera jamais parfait (la franchise à 20 % et la subvention à 70 % sont-elles suffisantes ? Pourquoi ne prend-on pas en compte tel ou tel ?). Mais collectivement on a une chance, un momentum, avec le Varenne de l’eau » déclare Jean-Christophe Roubin, le directeur de l’Agriculture pour le Crédit Agricole (assureur dans le vignoble via Pacifica). « On ne fera pas plaisir à tout le monde. Il faudra faire de la pédagogie, c’est notre rôle d’expliquer ce qui est une décision de chef d’entreprise » abonde Jérôme Despey secrétaire général adjoint de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA). Le viticulteur héraultais ajoute qu’« aujourd’hui, on doit intégrer que le sujet de la gestion du risque doit être partie prenante de la réflexion des viticulteurs (comme la protection du vignoble ou les arbitrages dans nos exploitations) ».

Des trois heures d’échanges du congrès se dégage l’idée d’une combinaison des outils pour renforcer la résilience des domaines. « Il faut systématiser l’approche de diagnostic du risque, pour mieux prévenir et assurer » indique ainsi Dominique Chargé, qui évoque également les possibilités de création d’une caisse de risque ou d’investir dans de l’épargne de précaution. Les risques sanitaires (comme la pression inhabituelle du mildiou en 2018) et les risques géopolitiques (comme les taxes Trump aux USA) sont également à intégrer dans la logique assurantielle estime Thierry Coste, l’ancien président pour la section vin du Copa-Cogeca (Comité des Organisations Professionnelles Agricoles de l'Union européenne et Comité Général de la Coopération Agricole de l'Union européenne).

Carence d’apport

Ne souhaitant pas limiter ses propositions aux seules aides pour l’activité viticole, la coopération porte un projet de compensation des frais fixes de vinification en cas de pertes de récolte : un contrat de carence d’apport. « On veut mettre en avant le fait que l’on part d’un pied de vigne, qui prend le gel ou la grêle cette année, et que l’on va jusqu’au vin que l’on souhaite mettre en bouteille, mais que lorsque ces aléas sont passés, les cuves sont vides » explique Joël Boueilh, le président de Plaimont Producteurs, siégeant à la Coopération Agricole. Candidat à la présidence des Vignerons Coopérateurs (Boris Calmette achevant son mandat cette fin d’année). Le viticulteur du Sud-Ouest défend pour cet outil un taux de franchise subventionnable à 20 %, qui est pour lui un niveau maximum supportable par les entreprises.

« Nous sommes producteurs de vins et pas de raisins, nous partageons cela avec nos amis Vignerons Indépendants » ajoute en conférence de presse Boris Calmette, soulignant que « nos entreprises de transformation et de première mise en marché ont des charges dont 80 % sont fixes. Il est important de pouvoir les assurer aussi, pour éviter […] de supporter une double peine les années de gel. Non seulement il y a peu de récolte qui rentre, mais les charges explosent mathématiquement compte tenu de la carence d’apport. » Si cette offre d’assurance existe, elle serait peu diffusée dans la coopération et pas proposée aux vignerons indépendants rapporte Boris Calmette, militant pour un financement de ce dispositif par les fonds européens de l’Organisation Commune du Marché Vitivinicole (OCM vin).

"Proposition d'aide"

S’engageant en tant que président du conseil spécialisé vin de FranceAgriMer, Jérôme Despey annonce mettre la subvention d’une assurance de carence d’apport au prochain ordre du jour des échanges entre la filière et son administration. Et d’explique que « quand on a aidé la viticulture [touché par un aléa climatique], il y a ses produits finis qui amènent à des charges de vinification. Quand vous avez une carence d’apport, c’est un problème économique et de marché. Si l’on ne trouve pas de moyen d’atténuation, cela diminue la compétitivité sur les marchés mondiaux. Cela rentre dans l’OCM vin. Nous devons profiter de la prochaine modification du Programme National d’Aide (PNA) en Programme Stratégique National (PSN) pour faire une proposition d’aide à la carence d’apport pour les charges de vinification. » La demande est partagée par Jean-Marie Fabre, le président des Vignerons Indépendants, indiquant sur Twitter être en soutien : «  il est central de pouvoir détenir un produit d’assurance dites charges fixes pour nos vignerons indépendants  ! Passage obligé pour ouvrir son accompagnement via PNA. »

Avec le Varenne agricole pour l’assurance récolte et la nouvelle OCM vin pour une aide à la carence d’apport, l’instant semble décidément décisif pour la réforme de la résilience de la filière. « Ça fait des décennies que tout le monde sait que l’articulation entre la MRC et le régime calamité n’est pas satisfaisante. Les décisions ne sont pas prises parce qu’il n’est pas possible de satisfaire tout le monde en faisant évoluer franchement le dispositif » analyse Frédéric Descrozaille, qui affirme que l’objectif du ministre de l’Agriculture est désormais de « faire atterrir le projet ». Un objectif qui rassemble la filière vin, tant qu’il n’est pas question de son détail.

 

* : Très critiquée pendant tout le congrès, la moyenne olympique n’est pas forcément le pire système de calcul prévient Luc Boucher. Qui rapporte que dans 20 % des cas étudiés, la moyenne olympique donne un résultat favorable en comparaison aux autres méthodes de calcul du rendement de référence.

RÉAGISSEZ A L'ARTICLE

Recopier le code :
Processing
Voir toutes les réactions
© Vitisphere 2021 - Tout droit réservé