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Les Coteaux Champenois, la nouvelle vague des vins de Champagne

Vendredi 02 avril 2021 par Laurie Andrès

Tantôt « d’inspiration bourguignonne », avec une forte propension de vignerons utilisant le fût pour l’élevage, tantôt à rapprocher des vins de la Loire, ces vins hybrides restent des vins de plaisir.
Tantôt « d’inspiration bourguignonne », avec une forte propension de vignerons utilisant le fût pour l’élevage, tantôt à rapprocher des vins de la Loire, ces vins hybrides restent des vins de plaisir. - crédit photo : Laurie Andrès (les étudiants du CFPPA d’Avize dans le vignoble pour mettre en lumière l’AOC Coteaux Champenois)
Vu de la Champagne, la production de vins tranquilles n’est pas vraiment une révolution. Vu d’ailleurs, c’est quasiment une anomalie dans un terroir faiseur de bulles. Sur le terrain, une jeune génération apparaît, de plus en plus concernée par la vinification de cette appellation encore confidentielle.

Aurait-on oublié qu'avant de pétiller, la Champagne était paisible ? Bien avant l’effervescence, le vignoble champenois était une grande région productrice de vins rouges (clairets), une production qui dominait largement celle des vins blancs et rosés (paillets) avant la maîtrise de la prise de mousse par seconde fermentation en bouteille. Au XIXème siècle, la notoriété des vins mousseux de Champagne grandissant, la production de vins rouges recule. Affichant un succès grandissant, la bulle chasse naturellement la vinification tranquille des vins si bien que les « vins natures de Champagne » - dénomination donnée aux Coteaux Champenois dès 1953 - tombent en désuétude jusqu’en 1974, date à laquelle on reconnait l’appellation d’origine controlée « Coteaux Champenois », soutenue par quelques vignerons désireux de faire perdurer cette tradition.

Aujourd’hui encore, les Coteaux Champenois sont le reflet de vignerons qui croient en cette appellation, mise de côté trop rapidement, et qui parient sur une relance de la Champagne tranquille. Mais pas d'erreur, si le regain d’intérêt est perceptible, il n'est pas défini statistiquement.

"75 000 bouteilles/an"

« Pour les chiffres concernant les Coteaux Champenois, cela n’existe pas. Depuis 2000, les Douanes nous ont demandé de ne pas comptabiliser les Coteaux Champenois et le Rosé des Riceys séparément de l’AOC Champagne, compte tenu des très faibles volumes. De ce fait, on n’a plus rien sauf une estimation » explique Brigitte Batonnet, documentaliste au Comité Champagne. Des estimations qui n’ont cessé de fluctuer depuis l’établissement de l’appellation et qui sont aujourd’hui minimes face à au poids de la bulle. « En 1974, année de la création de l’appellation, les expéditions de Coteaux Champenois représentaient 1,2 million de bouteilles, elles ont progressivement augmenté pour atteindre 4,2 millions de cols en 1978 puis n’ont presque pas cessé de se réduire. Elles s’élevaient à 234 955 bouteilles en 2000. Aujourd’hui elle est estimée en moyenne à 75 000 bouteilles par an avec une grande variabilité selon les caractéristiques de l’année (de 50 000 à 150 000) » ajoute Brigitte Batonnet.

Si 95 % des volumes vendus sont des vins rouges - la notoriété revenant aux vins de Bouzy, qui possède une confrérie et une académie -  les coteaux champenois se déclinent de plus en plus en assemblage de cépages blancs (chardonnay, arbane, petit meslier), plus rarement en rosés. Comme son voisin à bulle, le coteau champenois bénéficie d’un cahier des charges strict, déterminant les cépages et volumes autorisés, rendements, vinification et conditions d’élevage. Les règles d’étiquetage sont différentes (la mention de l’appellation doit être complétée par « Appellation d’Origine Protégée » et les mentions Premier Cru et Grand Cru sont interdites, car réservées à l’AOC Champagne). Naturellement plus jeunes, à l’issue de la période d’élevage, les vins tranquilles peuvent être mis en marché à destination du consommateur à partir du 15 octobre de l’année qui suit celle de la récolte contre 15 mois minimum en cave pour un champagne brut, 3 ans pour les millésimés).

Pour autant n’est pas faiseur de coteau qui veut. Soumis aux aléas climatiques et aux années pluvieuses et humides, les vignerons désireux de se lancer dans cette autre facette de la viticulture champenoise doivent aussi pouvoir bénéficier de parcelles relativement bien exposées, afin d’obtenir des raisins à bonne maturité. Comme le champagne, le coteau se plie aux années. Concrètement, il y a des années à coteaux, d’autres non.

Reflet d’une génération et d’une histoire

Comment s'explique ce regain d’intérêt pour le vin tranquille en Champagne ? Pour les premiers concernés, vignerons comme maisons, la mode des coteaux champenois n’est pas anodine. Des vendanges plus précoces et une meilleure maturité aromatique des raisins permettent de réunir les conditions optimales pour réaliser des vins tranquilles. Reste l’acidité, marqueur des vins de Champagne, qu’il faut contenir sans pour autant gommer, mais qui suit les courbes des aléas climatiques. Un juste milieu qu’il faut maîtriser et que les vignerons « nouvelle génération » s’approprient.

Outre les maisons importantes comme Bollinger et sa « Côte aux Enfants », ils sont une poignée de vignerons attachés à sauver ces vins et conscients de leur qualité. « Mon père faisait déjà des coteaux mais avec des cépages blancs, ce n’est pas vraiment une nouveauté mais avec mon frère nous avons décidé de sortir un coteau rouge issu du meunier parce que les vendanges que nous connaissons nous permettent de faire de grands vins » explique Louise Coulon, vigneronne avec son frère Edgar sur le domaine familial à Vrigny (Montagne de Reims). Pour Etienne Calsac, vigneron sur la Côte des Blancs, c’est aussi une façon de montrer ses talents de vigneron : « j’ai un réel plaisir à vinifier des vins tranquilles, c’est une façon de renouer avec une histoire et c’est aussi une façon d’accéder à une dimension dans la dégustation plus transparente, sans bulles comme porte d’entrée ».

"Niche dans une niche"

Pour le coteau qui s’affranchit de chiffres, c’est bien la valorisation qui prime. Il n’est pas rare de trouver un coteau champenois entre 50 à 70€, le prix du « goût du terroir », parce qu’après tout nous sommes en Champagne quand même. Reflet de cette nouvelle génération de vignerons, épris de vins, ayant multiplié les expériences de vinification en France comme à l’étranger, les coteaux champenois représentent « une niche dans une niche », destinés aux palais avertis et amateurs éclairés. Comme on compte des moutons, la production de coteaux chez les vignerons se compte en fûts, dépassant très rarement le millier de bouteilles.

Signe que ces vins tranquilles amorcent un virage dans le paysage champenois,  la promotion 2020-21 du Certificat de Spécialisation en Commercialisation des Vins et Spiritueux du CFPPA d’Avize dévoilait ce 24 mars un projet baptisé « Petit Mais Coteaux ». Un projet ambitieux, celui de mettre en lumière l’AOC Coteaux Champenois en conviant à une masterclass des journalistes, professionnels, oenologues autour de 67 coteaux champenois issus de tous les terroirs. Seul événement en « présentiel » depuis des mois, cette grande messe à la gloire du vin tranquille a permis la commercialisation d’un coffret inédit. « Le déclic pour les coteaux Champenois est arrivé par l’envie d’en apprendre davantage sur cette appellation ! Nous sommes des champenois pour la plupart et notre passion pour le vin et plus particulièrement pour le vin de Champagne nous a dirigé naturellement vers la découverte ou la re découverte de cette AOC » expliquent les étudiants du centre de formation.

Intérêt des maisons

Signe aussi que la vague des coteaux champenois gagne du terrain, les maisons, premières à avoir défriché le marché des vins tranquilles (Moet et Chandon avec le Château de Saran (blanc), Laurent-Perrier…) réinvestissent  le créneau. Récemment la maison Roederer a annoncé le lancement de deux coteaux champenois (rouge et blanc) « l’occasion de découvrir une autre facette du savoir-faire vigneron unique de la Maison familiale ». Certaines maisons restent cependant sceptiques quant au fait de vinifier des vins tranquilles et veulent continuer à croire au modèle 100 % effervescent. « Chez Taittinger, nous ne sommes pas du tout intéressés, c’est une philosophie avec laquelle nous ne sommes pas à l’aise, même si je reconnais une certaine liberté à élaborer des coteaux champenois » explique Vitalie Taittinger, la présidente de la maison éponyme.

Si la tendance devrait se poursuivre, parce qu’elle suit la volonté des Champenois de « faire parler le terroir », elle n’a pas pour vocation à concurrencer et écraser les vins effervescents. Comme le disait si bien André Jullien, œnologue et consultant en vin en 1822 : « ces vins doivent être dégustés avec respect et curiosité historique, en songeant qu’ils sont la survivance de temps anciens ». En 2021, c’est toujours le cas.

 

 

 


 

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