LE FIL

Taxes américaines

Des vins rouges à 14°.alc, la clé du "business as usual" ?

Mercredi 16 octobre 2019 par Alexandre Abellan

Des moyens de contourner la hausse des taxes américaines ? La filière vin s’y penche, mais ce n’est pas si simple…
Des moyens de contourner la hausse des taxes américaines ? La filière vin s’y penche, mais ce n’est pas si simple… - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Alors que la hausse de 25 % des droits douaniers américains sur leurs vins tranquilles semble inéluctable, des opérateurs pourraient privilégier des cuvées dont le degré alcoolique supérieur leur permettrait d’être exemptés.

Les cartes semblent tirées. A moins d’un revirement miracle, pour ne pas dire inespéré (voir encadré), il paraît quasiment assuré que les droits douaniers américains vont augmenter de 25 % dès ce vendredi 18 octobre sur les vins français importés, en mesure de rétorsion des aides aéronautiques européennes. Seront concernées les bouteilles de vin tranquille français exportées vers les Etats-Unis dans un contenant inférieur à 2 litres et affichant un degré d’alcool inférieur ou égal à 14 %. « C’est une taxe inique et idiote. Si ça continue, on va tous chercher des degrés alcooliques supérieurs à 14°.alc pour éviter les 25 % » lâche Florence Cathiard, Conseillère au Commerce Extérieur et co-propriétaire du château Smith Haut-Lafitte (Pessac-Léognan).

Vianney Castan, patron fondateur de la maison Joseph Castan basé en Languedoc, qui exporte 97 % de sa production, a fait ce choix : « On va se concentrer sur nos hauts de gamme en rouge qui titrent plus de 14 % vol. C’est une contrainte que nous avons déjà sur des marchés comme la Chine, qui réclame des rouges à fort degré ». Au domaine Lafage, dans les Pyrénées Orientales, Eliane Lafage se réjouit que ses vins rouges puissent échapper à cette taxe. « Pour une fois, le degré alcoolique élevé de nos vins rouges va nous servir. Par contre pour nos blancs et rosé, nous ne modifierons pas nos profils de vins, mais nous allons revoir nos packagings pour diminuer nos coûts et atténuer ainsi la hausse de prix », confie-t-elle.

"10% de nos volumes de rosé titrent plus de 14% vol"

D’autres opérateurs ne se limitent pas aux seuls vins rouges. « Depuis quelques semaines, je commence à avoir des demandes pour des vins à plus de 14 % vol. Et cela ne concerne pas que les rouges, les blancs et rosés sont également concernés », témoigne Louis Servat, président des courtiers du Languedoc Roussillon. A la cave Terre d’Expression à Fabrezan, le directeur Benoît Fillaquier confirme : « Ce qui est nouveau cette année, c’est que certains opérateurs bien implantés sur le marché américain recherchent également des rosés à plus de 14% vol. Nous avons eu vent de cette demande alors que nous étions en pleine vendanges. Nous avons pu élaborer des cuvées dépassant naturellement les 14% vol avec nos grenaches essentiellement, mais également quelque syrah et carignan bien mûrs. Cette qualité représente 10% de notre production de rosé ».

"Dans les starting-blocks"

Cette demande en vins de plus de 14° se perçoit également au seins des laboratoires d’analyse œnologiques. Ils confirment avoir reçu quelques demandes d’analyses de Titre Alcoométrique Volumique pour exporter des vins vers les Etats-Unis. « Pour l’instant nous en avons reçu peu. Mais ça va monter avec la fin des vendanges, c’est encore un sujet dans les starting-blocks » note un directeur de laboratoire languedocien. Qui souligne qu’avec « une incertitude des analyses de l’ordre de 15 centièmes, au bénéfice du demandeur, l’analyse export peut aller jusqu’à 13,86°.alc pour éviter la taxe. Mais il semblerait qu’il vaille mieux afficher 14,01°.alc pour satisfaire les autorités américaines… »

Changements administratifs

Mais expédier des vins aux degrés plus élevés vers les Etats-Unis implique des changements administratifs. Avec un degré inférieur ou égal à 14°.alc, les vins font partie de la catégorie des « table wines » aux Etats-Unis. Une classification jusqu’à présent recherchée, car légèrement moins taxée que celle des « dessert wines » qui se trouve à un degré alcoolique supérieur. Cette différence se jouant à quelques centimes de dollars (5 contre 13 cents), la taxation supplémentaire de 25 %, la catégorie « dessert wines » devient attractive. Mais pour en faire partie, une cuvée existante doit changer de catégorie administrative et faire établir une nouvelle approbation de son étiquette (COLA).

"Pas une solution durable"

« On peut privilégier des lots de vins titrant plus de 14° pour le marché américain pour éviter la taxe supplémentaire » reconnaît le négociant bordelais Allan Sichel (maison Sichel), « mais on ne peut créer une stratégie sur ce qui reste une opportunité. Ces mesures tarifaires peuvent être changées du jour au lendemain, en étant complétement supprimées ou étendues à tous les vins. » Miser sur les cuvées à plus de 14°.alc n’est « pas une solution durable. Cette taxe ne va pas durer dix ans » confirme le négociant bordelais Philippe Casteja (Borie-Manoux), qui siège à la Fédération des Exportateurs de Vins et Spiritueux (FEVS).

Cette vision est mise en application chez chez Badet-Clément, qui exporte 1,5 million de cols vers les USA. « C’est notre gamme Les Jamelles en vin de pays d’OC qui représente le plus gros de nos volumes sur le marché américain. Nous n’allons pas modifier le profil de ces vins dans le but d’échapper à cette taxe. Si ça trouve, dans trois mois, la donne aura changé et ces vins seront eux aussi taxés. Pour le moment, nous étudions différentes alternatives de réduction de nos marges. En espérant que ça reste temporaire », confie Frédéric Pacaut, le directeur général.

Baisser les marges pour rester en rayon

La mise en bouteille américaine de leurs vins en vrac n’étant pas non plus envisageable pour feinter l’augmentation des taxes (entre manque de prestataires et saturation en vins californiens), les opérateurs français se préparent concrètement à des négociations tendues sur leurs prix de vente. « La hausse des taxes va être absorbée par la marge des uns et des autres afin de maintenir l’écoulement des volumes sans créer de choc de marché » résume Allan Sichel. Qui fait déjà état de demandes de ses clients pour baisser les prix. Si le système américain des trois tiers multiplie les intermédiaires et les marges de manœuvre, l’enjeu pour les vins français va être de réduire leurs prix de vente dans la limite du raisonnable pour rester attractifs. Et rester en rayon.

"Il faudra faire un effort"

« Il faudra lutter pour ne pas tomber en dessous prix de revient » confie un vigneron de Saint-Emilion, qui souligne que « même avec des clients que je connais depuis trente ans, je ne me fais pas d’illusion, ça peut être très brutal aux Etats-Unis. Mais s’ils augmentent directement de 25 % leur prix de vente, le retail price, on sait que les consommateurs vont moins en acheter et l’on sera délisté. Donc il faudra faire un effort… »

 

La filière vin désemparée, résignée, face aux taxes américaines

Alors que la date fatidique du 18 octobre approche, la filière vin semble de moins en moins optimiste et de plus en plus fataliste. « Les négociations ne se passent pas à notre niveau, mais à celui des Etats-Unis et des Etats-Membres » souligne Jean-Marie Barillère, le président du Comité Européen des Entreprises du Vin (CEEV). Qui reconnait que les moyens d’actions de la filière vin sont proches du néant. Alors les ministres de l’Agriculture espagnols, français et italiens se sont limités ce 14 octobre à Luxembourg à demander à la Commission Européenne « des mesures d’accompagnement pour faire face à cette situation exceptionnelle », la filière vin « a l’impression que le gouvernement ne se casse pas la tête pour nous : on continue à croiser les doigts… La guerre entre Airbus et Boeing n’est pas notre guerre. Comme le débat sur la frontière irlandaise ne nous concerne pas dans le Brexit. Mais au final ce sont nos vins qui sont plus taxés. Alors on attend » soupire Florence Cathiard.

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