LE FIL

Bordeaux

Décès d’André Lurton, icône de l'appellation Pessac-Léognan

Jeudi 16 mai 2019 par Alexandre Abellan en octobre 2014

Totem de l'AOC Pessac-Léognan, André Lurton a connu un vignoble bordelais composé à 80 % de cépages blancs.
Totem de l'AOC Pessac-Léognan, André Lurton a connu un vignoble bordelais composé à 80 % de cépages blancs. - crédit photo : André Lurton
Le journal Sud-Ouest annonce le décès d’André Lurton, figure du vignoble bordelais. A cette occasion, Vitisphere publie une interview rédigée en 2014 à l'occasion de ses 90 ans.

« Je n'ai que 90 ans ! » se gondole André Lurton, le président du groupe éponyme, toujours aussi prompt à se mobiliser et se projeter dès que l'on parle de l'appellation dont il est le créateur emblématique : l'AOC Pessac-Léognan. Fier d'avoir fait accoucher l'idée de « Graves de Bordeaux », qui existait déjà depuis le début du XXème siècle, il pense qu'un élargissement du classement des Graves serait désormais mérité. Et même le contre-exemple de Saint-Emilion ne le refroidit pas totalement : « je ne vais pas remuer ciel et terre pour mettre la pagaille à 90 ans, mais qui sait si je retrouverai l'envie et le courage... » Totem de l'AOC Pessac-Léognan, il a connu un vignoble bordelais composé à 80 % de cépages blancs. Maintenant que les rapports entre quantité et qualité ont été inversés, il plaide pour une redécouverte des vins blancs de Bordeaux, à commencer par ceux de Pessac-Léognan, et appelle le consommateur à en ouvrir une bouteille pour se faire sa propre idée.

« La retraite ? Il ne connaît pas le concept ! Il faut le voir aller et venir dans les vignes, il y était encore la semaine dernière avec Michel Rolland » commente Pascal Le Faucheur, le directeur général des Vignobles André Lurton. Fêtant ce samedi ses 90 ans, André Lurton en est à sa soixante-quinzième vendange girondine. Malicieux, il n'a pas eu la langue dans sa poche lors de cet entretien, où il critique notamment la biodynamie (« se mettre en prière devant la lune pour savoir quand sulfater... Ce sont des ratatinés ! »), et revient sur ses autres fiertés : l'impulsion qu'il a pu donner aux centres oenologiques girondins et la marque à son nom qu'il voit fructifier.

 

Originaire de l'Entre-deux-Mers, vous êtes devenu la figure tutélaire de l'appellation Pessac-Léognan. En allant sur la rive gauche, s'agissait-il pour vous de couper le cordon familial ?

 

André Lurton : Non ! C'était le hasard. Il se trouve que j'ai fait l'achat du château La Louvière en 1965, je suis gentiment rentré au syndicat viticole des Graves et je me suis rapidement aperçu que qu'il y avait deux zones dans les Graves : celles du Nord et celles du Sud. C'est une différence importante, peut-être pas qualitative (bien que l'on puisse en parler, c'est très personnel...), mais qui nécessite une appellation supplémentaire. Il se trouve qu'en 1905, le propriétaire d'alors du château Carbonnieux (un docteur) avait constitué un syndicat Viticole des Graves de Bordeaux, qui reprenait les dix communes qui font aujourd'hui l'AOC Pessac-Léognan.

 

Votre demande de nouvelle appellation n'a pas été octroyée immédiatement par l'INAO...

 

Ce combat a duré 23 ans ! Il fallait de la patience... Nos adversaires étaient puissants, dont Pierre Guignard, qui voulaient empêcher la création d'une AOC supplémentaire, ayant peur d'un division de l'appareil de production. Aujourd'hui, je pense que certains crus mériteraient d'être classés, au Nord comme au Sud des Graves. Mais ouvrir un classement aujourd'hui, c'est une autre paire de manches ! On voit qu'à Saint-Emilion ils ne savent plus où ils sont à force de classer et déclasser... Mais cela reste possible pour les Graves, le texte des crus classés reste ouvert aux élargissements. La question est toujours de savoir si ce serait vraiment une bonne chose. Je pense personnellement que ça en vaut la peine ! Je ne vais pas remuer ciel et terre pour mettre la pagaille à 90 ans, mais qui sait si je retrouverai l'envie et le courage...

 

Vous êtes considéré comme le père de l'appellation Pessac-Léognan (créée en 1987), cette AOC est-elle votre huitième enfant ?

 

Ce qui est sûr, c'est que si je n'avais pas été là, l'AOC Pessac-Léognan n'aurait jamais existé. Avec les personnes qui m'ont aidé à la créer, nous sommes persuadés d'avoir fait du bon travail. Depuis on a fait un bout de chemin formidable, je dirais même extraordinaire ! C'est une belle réussite, l'appellation commence à être connue et appréciée. Il faut interpeller les consommateurs sur les blancs de Pessac-Léognan pour qu'ils ouvrent ces bouteilles. Ce sont les meilleurs blancs que je connaisse et ce n'est pas normal que leur consommation ne soit pas plus développée, ne serait-ce qu'à Bordeaux même ! Il y a d'autres détails qui méritent d'être dits, du point de vue de la valeur des vins, l'AOC Pessac-Léognan est deux à trois fois plus fortes que l'AOC Graves. Et il y a une formidable valorisation du terroir, par endroit le rapport est de 10 à 12 fois plus important.

 

Comment voyez-vous le millésime 2014 à Bordeaux, notamment par rapport à 2013 ?

 

Il a plus tout l'été en 2014, sauf en septembre ! S'il n'y avait pas eu ce mois de septembre extraordinaire, on ne sait pas ce que l'on aurait ramassé. Le vignoble s'est rétabli, je suis persuadé qu'il y aura de très bons résultats qualitatifs. Pour les vins blancs la récolte sera petite en Pessac-Léognan, mais on va ramasser des cabernet-sauvignon mûrs : il suffit d'attendre tant que l'on a du soleil ! En 2013, cela a été terrible en Entre-deux-Mers... Après la grêle du 2 août je suis rentré dans les rangs de vignes et je ne savais plus où j'étais : il n'y avait plus de feuilles, tout était râpé ! Gérer des vignes qui n'ont plus de feuilles, c'est difficile. C'est un sale coup, mais on a quand même réussi à créer des produits de qualité. La campagne des primeurs a été difficile...

 

En plus de l'AOC Pessac-Léognan, vous avez participé activement à la création des centres oenologiques...

 

J'ai été vice-présidence de la Chambre d'Agriculture de Gironde pendant 24 ans, avec le président Joseph Courau nous avons propulsé les centres oenologiques dans la nature du bordelais ! Cela a donné un élan énorme dans les méthodes de vinification, tant et si bien que l'on en trouve partout. C'est fort, maintenant on peut faire ses analyses dans de bonnes conditions. J'ai fondé celui de Grézillac et je m'y suis rendu récemment, tout le laboratoire était vide : font des analyses, vous mettez trois gouttes de vin et des automates sortent automatiquement toutes les analyses. C'est vraiment une belle trouvaille, qui a participé à la révolution oenologique du vignoble.

 

Vous qui avez vu dans les années 1950 le développement de la mécanisation et des produits phytopharmaceutiques, quelle vision avez-vous de la promesse de retour à la tradition des vins alternatifs : natures, biodynamie ou bio ?

 

Les vins bio ? C'est de la connerie, forte en plus ! Et je n'en démordrai pas, surtout en biodynamie : se mettre en prière devant la lune pour savoir quand sulfater... Ce sont des ratatinés ! Ils interdisent de traiter avec des produits chimiques, mais les traitements au sulfate de cuivre, ce n'est pas chimique peut-être ? Et vous savez, je me souviens que pour labourer les vignes du château Bonnet à l'époque (soit 120 hectares alors), il fallait 6 chevaux et 13 bœufs... Et on faisait les quatre façons (un chaussage, un déchaussage, un chaussage et un déchaussage), c'était une bêtise. On s'est aperçu que le griffage profond suffisait pour aérer le sol.

 

Vous avez fondé le groupe qui porte votre nom. Qu'est-ce que cela fait d'être devenu le nom d'une marque ?

 

Je me dis que si je pouvais en faire un petit peu plus, je le ferai. Il n'y a que les marques qui tiennent le coup ! Je suis très fier de cette réussite, je ne m'en cache pas. Aujourd'hui il faut toujours entretenir l'intérêt pour pouvoir communiquer, mais tout le monde veut faire parler de soit.

 

 

 

Repères historiques

André Lurton est né le 4 octobre 1924, la même année qu'André Franquin et Marlon Brando (alors que disparaissaient Lénine et Franz Kafka). Autoditacte, il a repris le château Bonnet en 1953. Devenu le siège (basé à Grézillac) des Vignobles André Lurton, cette propriété avait été acheté en 1897 par Léonce Récapet, le grand-père d'André Lurton. Les acquisitions d'André Lurton sont les suivantes :

- en 1965 le château La Louvière (Pessac-Léognan)

- en 1970 le domaine Couhins Lurton (Pessac-Léognan, avec rachat des chais et du château en 1992)

- en 1973 le château de Cruzeau (Pessac-Léognan)

- en 1974 le château de Rochemorin (Pessac-Léognan)

- en 1975 le château de Quantin (Pessac-Léognan)

- en 2000 l'achat de la moitié des actions du château de Barbe Blanche (30 hectares en Lussac-Saint-Emilion).

Les Vignobles André Lurton représentent 260 hectares en Pessac-Léognan et 300 hectares en Entre-deux-Mers (château Bonnet), avec un chiffre d'affaires de plus de 24 millions d'euros,

A noter que les frères d'André Lurton ont repris les autres propriétés familiales : le château Brane-Cantenac (second Grand Cru Classé en 1855) pour Lucien Lurton et le château Reynier (AOC Bordeaux à Grézillac) pour Dominique Lurton (dont le fils, Pierre Lurton, gère pour LVMH les châteaux Cheval Blanc et d'Yquem). Et sa sœur, Simone Noël-Lurton a repris le château Franquinotte (AOC Bordeaux à Grézillac).

 

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