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Tour de France

Les courtiers s’inquiètent plus des volumes à distiller que de leurs cours

Jeudi 04 juin 2020 par Alexandre Abellan

Inédite, la crise du coronavirus touche plus ou moins durement les vignobles selon leurs dynamiques, accentuant les tendances déjà établies.
Inédite, la crise du coronavirus touche plus ou moins durement les vignobles selon leurs dynamiques, accentuant les tendances déjà établies. - crédit photo : Agence Roll (BNF Gallica, 1916)
Alors que s’amorce la campagne de distillation dans le vignoble français, les subventions annoncées rendent attractif l’apport de vin à la chaudière pour certains bassins dont les ventes sont à l’arrêt. Mais le flou sur les volumes concernés alimente les incertitudes, alors que les enjeux de relogement, de déclassement et d’arrachage planent sur certains vignobles. Tour d'horizon, de l'Alsace à la Vallée du Rhône, en passant par le Languedoc et Bordeaux.

Bénéficiant désormais de prix fixés à l’hectolitre, 58 euros pour les vins sans indication géographique et 78 € pour les vins d’appellation, la campagne de distillation française doit s’ouvrir du 4 au 19 juin pour assainir un marché national déséquilibré par les excédents du confinement et du ralentissement des commercialisations. Si la possibilité d’une rallonge gouvernementale (voire européenne) reste envisageable, le volume actuellement distillable reste limité (entre 1,9 et 2,5 millions d’hectolitres avec le budget actuel). Ce qui pousse déjà chaque bassin viticole intéressé à craindre de ne pas bénéficier d’assez de fonds. « La distillation de crise n’est pas la solution miracle, tout dépend du volume. Il sera compliqué de le répartir entre les régions, le Sud est très demandeur, Bordeaux aussi » résume Claude Freyermuth, le président du syndicat des courtiers en vins d’Alsace.

« On attend de voir ce que la campagne de distillation va donner. Bordeaux va y aller fort, comme les vignobles en souffrance depuis des années, le Val de Loire et l’Alsace. Je pense que l’on va manquer de volumes pouvant être distillé, il y en a du vin sur le marché ! » renchérit Louis Servat, le président du syndicat des courtiers en vins et spiritueux du Languedoc-Roussillon. Soulignant que la crise n’a pas impacté le marché Pays d’Oc IGP, le courtier estime que dans le Midi, « notre gros problème, c’est l’AOP. Cela fait presque deux ans que l’on n’y arrive plus, après la chute de Bordeaux qui nous entraîne derrière. On a 18 mois de stocks en AOP contre 3 en IGP. » Si les incertitudes sur les volumes à distiller restent fortes, une rengaine revient sans cesse : le vignoble girondin sera le plus demandeur, étant actuellement le plus malade de ses méventes.

Mal profond

Tablant sur plusieurs centaines de milliers d’hectolitres à distiller à Bordeaux, Eric Echaudemaison, le vice-président du syndicat des courtiers en vins de Bordeaux, reconnaît que le mal est profond : « le confinement a envenimé les choses, mais on serait dans une situation catastrophique même sans coronavirus. Les chais sont pleins, ça s’accumule et par endroit il y a pratiquement deux récoltes en chai. Nous arrivons péniblement à commercialiser 10 000 hl/semaine alors que l’on devrait avoir quatre fois plus de transactions. »

Le plus inquiétant reste que même à bas prix, de 650 à 700 euros le tonneau pour le prix plancher actuel, les volumes ne s’évacuent pas, malgré des millésimes porteurs. En l’état, « il vaut mieux distiller à 78 €/hl que de vendre à 650 € le tonneau » reconnaît Eric Echaudemaison, qui note un attentisme dans le vignoble face à l’inconnue des volumes du plan de distillation. « Le viticulteur lambda est complétement perdu, il ne sait pas à quelle sauce il va être mangé » rapporte le courtier, regrettant que les Organismes de Défense et de Gestion ne portent pas des messages explicatifs sur les mesures en gestation à leur base.

"Personne n’ose se projeter"

Caractéristique de la crise du coronavirus, le caractère flou et évolutif des aides au vignoble pèse autant sur le marché que sur le moral du vignoble. « Aujourd’hui il y a beaucoup d’interrogation sans réponses. Nous sommes dans une situation très angoissante, où personne n’ose se projeter. C’est terrible pour nos entreprises » constate Christine Touron-Lavigne, la présidente du syndicat régional des courtiers en vins et spiritueux du Val de Loire. Dans cette sinistrose, la courtière souligne que les cours à 78 €/hl de la distillation des vins à Indication Géographique restent en deçà du marché, mais peuvent intéresser certaines AOC à l’arrêt (pays nantais, de Chinon, de Saumur Champigny, de Saint-Nicolas de Bourgueil…).

En Alsace, « même à bas prix il n’y a pas d’acheteurs en face. On sent un léger frémissement depuis la fin du confinement. Mais les ventes perdues pendant deux mois ne seront pas retrouvées » confirme Claude Freyermuth. Alors que les cours alsaciens sont sur un plateau (de 100 à 200 €/hl en AOC générique), « il vaut mieux distiller à ce prix-là que de ne pas pouvoir rentrer la belle vendange qui s’annonce » estime le courtier, visant d’anciens millésimes. Dans le Midi, « un tarif de 78 €/hl ce n’est pas trop mal pour les AOP. Mieux vaut passer un vieux millésime à ce prix-là en comptabilité » renchérit Louis Servat.

Appel à l’aide à l’arrachage

Si l’appel à la distillation s’annonce massif dans certains vignobles, la circonspection est de mise sur son impact à long terme. A Bordeaux, « la distillation ne va régler qu’une problématique à court terme, elle va juste faire de la place pour les vendanges 2020 » regrette Eric Echaudemaison, qui appelle les syndicats viticoles à préparer la suite logique dans cette gestion de la surproduction. « Alors qu’il y a une masse importante de viticulteur prêts à arracher, le vignoble ne comprend pas que des mesures ne soient pas déjà actées. La production doit préparer un arrachage » estime le courtier girondin.

Dans les bassins viticoles n’imaginant pas de faire appel à la distillation, des solutions alternatives sont également à l’étude. Pour les crus du Beaujolais, les volumes restants en millésimes 2018 et 2019 seraient moins distillés que repliés en AOC régionales (Beaujolais, Beaujolais Villages et Coteaux Bourguignons) rapporte Olivier Richard, le secrétaire du syndicat des courtiers en vins de la Grande Bourgogne. Le courtier fait état d’une situation commerciale encore active, grâce à une attractivité des produits : « on est dans l’air du temps avec un style de vin frais et fruité, d’entrée de gamme et vendus en BIB ».

"Aucune raison d’aller à la distillation "

« Il n’y aura pas de demandes de distillation en Vallée du Rhône. Aujourd’hui je ne suis pas sollicité sur le sujet. Même avec marché très calme, les cours restent autour de 110 à 120 euros/hl et il n’y aucune raison d’aller à la distillation » rapporte Serge Vial, le président du syndicat régional des courtiers en vins de la Vallée du Rhône. Le courtier rhodanien reçoit par contre des demandes de renseignements sur les coûts du relogement. Le stockage privé envisagé par le gouvernement est actuellement de 2 millions hl avec une aide de 15 millions €.

Mais pour les vignobles manquant de cuverie, le relogement ne les sort pas de l’impasse alors que les vendanges arrivent vite. En Loire, « tout le monde est très inquiet avec une récolte en avance, on parle du 15-20 août pour les premiers raisins. Sincèrement, je crois que des vignerons n’auront pas la capacité de rentrer leur récolte en totalité. Mon inquiétude en tant que courtier, c’est que les volumes à distiller ne soient pas partis avant les vendanges » partage Christine Touron-Lavigne.

Saison estivale

Pour la majorité des courtiers, l’incertitude principale concerne les modalités de reprise de la consommation de vins. Revendiquant un « optimisme réaliste », Pierre-Jean Bertri, le président du syndicat des courtiers en vins de Provence souligne que le déroulé de la saison estivale pourra sortir les vignobles de la crise comme les y plonger. Pour les vins rosés, « l’activité n’a pas repris et aucun opérateur majeur n’est couvert : nous sommes dans l’attente de la reprise significative » explique le courtier provençal.

Reconnaissant des difficultés, Pierre-Jean Bertri reste donc confiant : « le début de campagne a été compliqué par les taxes Trump, puis le confinement a suspendu les transactions. Mais avoir du stock n’est pas négatif. Nous avons vécu deux à trois campagnes sans stocks et c’était très tendu. Là on va se retrouver avec du stock, mais entre les pertes de récolte (gel dans le Var en mars et grêle il y a quinze jours), on tend vers une situation équilibrée » conclut le courtier. Dans tous les vignobles, les nuages de grêle de l’été sont regardés avec autant d’inquiétude que les nuages commerciaux : un orage conséquent, et toutes les cartes seront à nouveau rebattues.

 

 

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