LE FIL

Plan de crise

Dans le vignoble, on attend que les règles du jeu se décantent

Jeudi 14 mai 2020 par Alexandre Abellan

'Toute aide est bonne prendre' entend-on dans le vignoble, avec de grandes nuances.
'Toute aide est bonne prendre' entend-on dans le vignoble, avec de grandes nuances. - crédit photo : Les joueurs de cartes, Paul Cézanne (Musée d’Orsay)
Tour de France des réactions vigneronnes face au plan sectoriel dévoilé par le gouvernement, entre aspiration à bénéficier des exonérations de charges, nécessité de réguler les volumes et attraction/répulsion pour la distillation.

Après les premières annonces d’un « soutien [gouvernemental] exceptionnel à la filière viticole » ce 11 mai, « je n’ai rien à dire de concret à mes vignerons » soupire Christine Laloue, la présidente de l’Union Viticole Sancerroise. Face au manque de précision et de calibrage, des dispositifs d’exonération de charges et de distillation de crise, la vigneronne ligérienne est visiblement désappointée. « Les mesures annoncées restent hyper floues. L’exonération de charges est primordiale, mais on aurait aimé que ce soit plus clair » en termes de montants et de conditions d’éligibilité souligne Christine Laloue. Une position partagée par les vignerons de Champagne, qui craignent de voir passer un train d’aides sans pouvoir en user.

« On est habitués à ne pas y voir clair, l’un des effets du coronavirus est qu’entre les annonces et la publication de textes applicables par les entreprises il s’écoule au moins une semaine » grince Philippe Hébrard, le directeur général des caves de Rauzan (321 vignerons pour 3 740 hectares, dont 15 viticulteurs pour 200 ha certifiés bio). Souhaitant rester positif, l’opérateur girondin précise que « la mesure phare de ce plan, c’est la distillation. Mais tout dépend des modalités de prix et de volume. Il faut pouvoir assainir le marché en volumes (300 à 500 000 hl raffermirait Bordeaux), en qualité (en fonction des règles du jeu) et les cours (en arrêtant la chute des prix). C’est un outil nécessaire dans tous les vignobles, aucun n’est épargné. »

Distillation et endettement

La question de la distillation de crise reste clivante dans le vignoble, semblant dessiner une nouvelle ligne de fracture entre vignobles du Nord et du Sud. « Chez nous la distillation n’est pas un sujet, on investit dans la lutte contre les aléas climatiques (gel, grêle…), ça n’aurait aucun sens de détruire ce que l’on a produit » souligne Christine Laloue. Pour la vigneronne de Sancerre, les seules mesures actuellement actées par le gouvernement sont la distillation et l’endettement, par le report de charges et le Prêt Garanti par l’Etat (PGE).

Ce dispositif d’aide à la trésorerie trouve cependant son intérêt auprès de certains opérateurs, comme le vigneron Michel Issaly, à la tête du domaine de la Ramaye (6,4 ha en biodynamie à Gaillac) : « grâce au PGE j’ai de la trésorerie jusqu’en juillet, mais si l’économie ne reprend pas après… » Vice-président en charge des relations externes des Vignerons Indépendants de France, le vigneron du Sud-Ouest n’est pas non plus satisfait par la seule distillation et plaide pour que la boîte à outils de crise soit complétée par du stockage privé. En attendant, ce plan « sera peut-être suffisant pour certaines entreprises, peut-être insuffisant pour d’autres. Mais on peut souligner la réactivité du gouvernement sur le volet économique, qui vont dans le bon sens des réalités actuelles. »

"Toute aide à venir sera utile"

 « Nous avons énormément de chance en France d’avoir été aidés pour la mise au chômage partiel des fonctions supports et commerciales, c’est à nous de nous bouger » renchérit Sébastien Ferrari, le propriétaire du château Malherbe (25 hectares en conversion à la biodynamie en AOC Côtes de Provence). Touché de plein fouet par la fermeture des réseaux de vente traditionnels et l’arrêt des visites au caveau, le vigneron varois souligne que « toute aide à venir sera utile pour l’allégement des charges et la gestion des surstocks qui ne manqueront pas de peser ».

Plus fataliste qu’opportuniste, cette idée que tout est bon à prendre ici et là se retrouve dans tout le vignoble. « Une exonération des charges serait une vraie bouffée d’air pour l’année, car les charges continuent de tomber. Alors qu’il n’y a plus de touristes sur la route des vins d’Alsace, seulement quelques locaux » pointe Cécile Lorentz, à la tête du domaine Thierry Martin (10 hectares en AOC Alsace). Attendant de voir comment se traduiront concrètement les annonces d’exonération de charges, la vigneronne a déjà mis à profit l’aide de solidarité nationale de 1 500 €.

Attentes inassouvies

Mais la satisfaction de bénéficier d’aides ne suffit pas se satisfaire d’un plan jugé trop léger par beaucoup. Notamment quand les 160 millions € actuellement débloqués par le gouvernement (voir encadré) sont mis en rapport avec les aides dont doivent bénéficier d’autres secteurs (dont l’aéronautique, inévitablement depuis la surtaxe américaine). « Je ne crache pas dans la soupe, toutes les aides sont les bienvenues. Les responsables de la filière ont fait un boulot remarquable (je remercie Boris Calmette, Jérôme Despey et Jean-Marie Fabre), mais ils ne sont pas récompensés pour leurs efforts. Il faut au moins doubler la mise » tranche Joël Castany, le président de la cave coopérative de Leucate (groupe Vinadeis).

Pour le viticulteur audois, les premières propositions du gouvernement vont dans le bon sens, mais il reste des problèmes structurels à trancher. « La crise viticole a précédé le coronavirus sur le marché des AOP rouges génériques. Maintenant on se trouve dans un jeu malsain du commerce face à la paupérisation de ceux qui produisent et ceux qui portent les stocks » tranche Joël Castany. « Il ne faut pas s’arrêter à distillation et prendre localement des mesures fortes de réduction de la production. A Bordeaux, il faut brider les rendements 2020, ne pas ouvrir de Volume Complémentaire Individuel (VCI) mais un Volume Substituable Individuel (VSI) et préparer des mesures d’arrachage » estime Philippe Hébrard, qui y voit la seule façon de raffermir Bordeaux et lui permettre de se repositionner durablement.

"Hauteur de nos besoins"

Attendant le résultats des nouvelles réunions entre ses représentants et l’exécutif, la filière du vin français souhaite que le flou et les vides actuels laisseront place à des perspectives rassurantes. « On espère que la réponse finale sera à la hauteur de nos besoins, il va falloir survivre à cette crise. Ça demande des précisions pour que les vignobles qui ne sont pas concernés par la distillation aient une vraie réponse. On se sent oubliés » conclut Christine Laloue.

« Réponses encourageantes, mais pas suffisantes »

Ce 11 mai, « l’État a annoncé le principe d’une distillation de crise sur la base d’une enveloppe de 140 millions d’euros, dont 80 millions d’euros provenant du plan annuel national d’aide de l’Organisation Commune du Marché (OCM) vin » rapporte un communiqué de l’Association Générale de la Production Viticole (AGPV). « La filière vitivinicole regrette que l’Etat puise dans le budget OCM, ce qui viendra impacter la capacité de relance du secteur » ajoute le communiqué, estimant également insuffisante l’enveloppe évoquée de 100 millions d’euros pour « une exonération de charges sociales pouvant aller jusqu’à 100 % pour les entreprises les plus impactées ».

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