LE FIL

Caroline Frey

"Les vins de Bordeaux sont en train de devenir une locomotive des démarches environnementales"

Lundi 03 août 2020 par Alexandre Abellan

« C’est très bien qu’il y ait de la concurrence, il n’y aucune raison que les vins de Bordeaux n’y soient pas confrontés » estime Caroline Frey.
« C’est très bien qu’il y ait de la concurrence, il n’y aucune raison que les vins de Bordeaux n’y soient pas confrontés » estime Caroline Frey. - crédit photo : Domaines Paul Jaboulet Aîné
À la tête depuis vingt ans du château la Lagune, grand cru classé en 1855 du Haut-Médoc, l’œnologue propriétaire des domaines Paul Jaboulet Aîné incarne les nouvelles orientations techniques et digitales des vins de Bordeaux. Tout en défendant l’histoire et la force des acquis bordelais.

Commercialement, votre engagement en bio constitue-t-il une stratégie payante ?

Caroline Frey : Depuis mon arrivée à la Lagune, la démarche bio est venue tout naturellement. Nous sommes certifiés depuis 2016 et avançons dans la biodynamie (c’est notre deuxième année de conversion). Je ne suis pas une stratégie, mais une sensibilité personnelle et une conviction viticole. Je ne veux pas passer mon temps à me battre contre la nature, mais être plus dans une forme d’harmonie et de salutogenèse [NDLR : approche de résolution et non d’étude des maladies, par opposition à la pathogenèse]. Cette philosophie s’inscrit aujourd’hui dans des enjeux bien plus grands et répond aux préoccupations environnementales actuelles. C’est une approche qui commence à être bien valorisée par les distributeurs.

Avant, on sentait que le négoce n’avait pas de volonté particulière pour mettre l’accent sur ce genre de démarche. Désormais, c’est le cas. Comme avec la caisse Duclot des primeurs bio, dont La Lagune fait partie. Il y a une cohérence dans la filière qui est en train de se mettre en place pour répondre à une demande croissante. Bordeaux a été chahuté, à juste titre, par des émissions dont on peut discuter de la forme, mais pas du fond, qui est juste. Elles ont jeté un pavé dans la mare, cela a fait beaucoup de bien et a fait bouger les choses. En déclenchant beaucoup d’initiatives individuelles, mais également au niveau de l’interprofession. Le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) est très actif.  Les vins de Bordeaux sont en train de devenir une locomotive des démarches environnementales, alors que le climat océanique ne rend pas forcement les choses faciles. La bio garantit des vins élaborés de manière responsable. Ce schéma n’est pas parfait, mais à date, c’est le meilleur.

 

Faites-vous référence à l’usage du cuivre, souvent critiqué dans la viticulture bio ?

Le vrai débat n’est pas là. Expert en la matière, Claude Bourguignon (ingénieur agronome et ancien chercheur à l’INRA) explique que les doses de cuivre actuelles sont facilement assimilables par un sol fonctionnant bien. Il ne faut pas oublier que le cuivre reste un oligoélément indispensable à la vie. Tout est question de dose. Il faut travailler sur le bon fonctionnement du sol, de son humus. Savoir faire un vrai compost.

Il m’importe aussi de réduire le nombre de passages de tracteurs, pour limiter le tassement des sols et la consommation de carburant. Une partie des traitements sont faits à dos comme je le pratique dans mes vignobles de coteaux [NDLR : en Vallée du Rhône septentrionale]. Je travaille sur les qualités de pulvérisation, les engrais verts, etc… Tous les ans, je mène de nombreux essais pour faire évoluer notre viticulture et répondre aux enjeux qualitatifs et environnementaux. La biodynamie est mon fil conducteur, car elle m’inscrit dans un vrai cercle vertueux. Toutes les réponses sont dans le respect de la terre.

 

Avec le confinement, vous êtes une vigneronne qui a émergé sur les réseaux sociaux. Est-ce le fruit d’une stratégie de communication ?

Le cœur de mon métier se trouve dans la vigne et je voyage donc très peu, voire même pas du tout. Le meilleur service que je puisse rendre à mes domaines et leurs consommateurs, c’est de faire de grands vins. Je reçois mes clients dans nos domaines et garde le lien avec eux par les réseaux sociaux, et plus particulièrement Instagram, car je suis passionnée de photos.

Je n’aurais pas pensé avant le confinement aux lives, dégustations virtuelles Teams ou Zoom… Cela donne la possibilité d’avoir une vraie interaction avec mes clients. Mais rien ne vaut une visite sur place ! Nous faisons un peu d’œnotourisme avec notre caveau et restaurant le Vineum à Tain l’Hermitage, mais également des visites sur mesure.

 

En difficulté commerciale, les vins de Bordeaux débattent beaucoup de leur buvabilité pour séduire les consommateurs. Quelle est votre approche de cette question ?

Sans prétention, je ne fais pas des vins en me disant que les marchés attendent des vins plus buvables. J’essaie plutôt de respecter le terroir de La Lagune qui donne son identité, sa substance et surtout son côté unique à nos vins. Il y a un grain de tanin, une texture, une trame de vins. La biodynamie amène une pureté, un éclat dans les vins. Ce ne sont pas des vins au poids, bâtis pour chercher de grosses notes. La Lagune est un vrai Médoc, son style est construit autour de son terroir qui donne naissance à des cabernet sauvignons exceptionnels.

Ce qui est important aujourd’hui, c’est d’amener dans un lieu. Le Médoc est le terroir de prédilection du cabernet Sauvignon, un mariage qui a fait ses preuves depuis toujours. Aujourd’hui, ce cépage amène en plus une réponse au réchauffement climatique car c’est un cépage tardif. Contrairement au merlot par exemple. Je fais depuis plusieurs années une micro cuvée 100 % Cabernets Sauvignon pour comprendre parfaitement ce cépage.

 

Les approches de terroir, et surtout de lieux, semblent plus bourguignons ou rhodaniens que bordelais, où priment les marques de château et les assemblages…

L’assemblage n’est pas antinomique du terroir. Quant à la marque… La vraie particularité d’un grand vin est d’être unique par son terroir. Dans le monde des grands vins, j’entends par là les vins d’émotion, on en revient toujours à la terre. Le terroir de la Lagune rend nos vins uniques. Personne ne pourra jamais reproduire la croupe graveleuse du domaine. Cela est vrai dans toutes les régions. Dans le Rhône, en Bourgogne et à Bordeaux évidemment. Si l’on entend par marque, un ensemble de signes distinctifs reconnaissables par les consommateurs, un ensemble de valeurs créant une identité, alors les vins de terroir peuvent être assimilés à une marque.

 

Le style des vins de Bordeaux doit-il être dépoussiéré pour vous ?

J’entends souvent dire qu’il faut rajeunir Bordeaux. Cela m’inspire un effet de mode qui n’a pas, à mes yeux, sa place dans le travail quotidien que je réalise à La Lagune. Il faut  déjà se tourner vers l’histoire ; une des grandes forces de Bordeaux est de savoir faire des grands crus sur des vignobles d’une taille importante et qui n’ont plus à démontrer leur aptitude exceptionnelle au vieillissement. Ce ne sont pas des microcuvées. C’est le seul vignoble au monde à avoir cette aptitude.

Pour ma part, j’ essaie d’écrire au mieux la petite page d’histoire que l’on me confie, que chaque millésime puisse exprimer la saveur et la substance particulière de cette croupe de grave, et  transmettre aux prochaines générations une terre saine. A Bordeaux comme ailleurs les  générations s’enchaînent. Les jeunes d’aujourd’hui sont les vieux de demain. Bordeaux à la chance d’avoir une histoire qui lui a donné toute sa légitimité dans le monde des grands vins.  C’est un flambeau que chaque génération doit se transmettre.

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