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Rien ne va plus pour le bio, les vignerons sont désemparés
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Marché vrac
Rien ne va plus pour le bio, les vignerons sont désemparés

À Bordeaux, le marché vrac des vins bio est à l’arrêt complet. Dans le Languedoc, les blancs et les rosés sont partis à des prix en baisse. Pour les rouges, la demande s’effondre.
Par Mathilde Hulot Le 13 janvier 2023
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Rien ne va plus pour le bio, les vignerons sont désemparés
En ce début janvier, Fred Thibeau (EARL des vignobles Thibeau et fils, à Sainte-Colombe (Gironde) revient de trois semaines de foires et de démarches : il n’a jamais vu une telle débâcle. Il a beau appeler ses clients habituels, français ou étrangers, il ne se passe rien. « Il est où, le temps où vous nous réclamiez dix échantillons par jour ? », leur demande-t-il avec amertume - crédit photo : DR
«

 J’ai connu un temps où il suffisait de claquer des doigts pour que dix acheteurs se présentent. Aujourd’hui, c’est fini ! », constate Philippe Carille, propriétaire du Château Poupille, à Sainte-Colombe, en Gironde, en appellation Castillon Côtes de Bordeaux. Lui qui a incité son appellation à passer au bio – il estime à 30 % le nombre d’exploitation certifiées autour de chez lui –, il est le premier, aujourd'hui, à douter de son choix. Entraîné par le marasme du Bordelais, le marché du bio en vrac ne bouge pas d’un iota.

1 500 hl qui restent dans les cuves

Une catastrophe pour son voisin Fred Thibeau, gérant de l'EARL Thibeau et fils, qui commercialise les trois quarts de sa production en vrac. Sa propriété familiale, qui remonte à la fin du XIXe siècle, a été reprise par ses parents en 1975, auxquels il succède dans les années 1990. Il obtient la certification AB en 2009. « C’était un choix stratégique et environnemental, mais aussi financier car la rémunération du bio s’annonçait bien », explique-t-il.

Pas de chance : au moment où la demande était là, Fred Thibeau a subi des pertes de rendements, d’abord du fait de la conversion puis des aléas climatiques. Maintenant qu’il a du volume, rien ne bouge. Il lui reste 1 500 hectolitres, bloqués dans ses cuves : du 2020 (450 hl), du 2021 (250 hl, tous petits rendements), et le 2022 (750 hl).

Même les ventes aux particuliers s'effritent

En ce début janvier, Fred Thibeau revient de trois semaines de foires et de démarches : il n’a jamais vu une telle débâcle. Il a beau appeler ses clients habituels, français ou étrangers, il ne se passe rien. « Il est où, le temps où vous nous réclamiez dix échantillons par jour ? », leur demande-t-il avec amertume. Les particuliers qui viennent à la cave ne suffisent pas à compenser. D’ailleurs, ces ventes s’effritent aussi. « On facture seulement un quart de ce qu’on faisait l’année dernière ; les clients fidèles prennent une ou deux bouteilles au lieu d’un carton de six. »

« Notre vin n’est même pas un produit secondaire… C’est le produit à l’oubli ! », déplore le propriétaire du Château Lavergnotte. Il espère que sa banque continuera à le soutenir. Il pense à son grand-père et à la génération suivante, « qui ne mérite pas ça ». Il pousse un cri d’alerte pour le vignoble qui a fait l’effort de se convertir à l’agriculture biologique. « On va perdre des vies, un patrimoine, notre identité ! »

Silence radio des acheteurs

À un kilomètre de là, au Château Fontbaude, à Saint-Magne-de-Castillon, Yannick Sabaté cultive avec son frère et son neveu 18,7 hectares certifiés AB et HVE. En 2022 – année normale –, il a produit 900 hl : 100 hl de blanc, rosé et clairet et 350 hl de rouge qu’il vend sous son étiquette, et 450 hl de rouge qui partent en vrac pour constituer de la trésorerie. « Jusqu’en 2020, nous étions autour de 2 050 € le tonneau [228 €/hl, appellation Castillon Côtes de Bordeaux, ndlr]. À peine les malos terminées, nos acheteurs passaient commande. Nous étions contents d’avoir fait des efforts à la vigne. »

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Yannick Sabaté (à droite) et son frère Christian (crédit photo DR)

Cette année, silence radio. Comment faire pour vider les cuves ? Yannick Sabaté ne compte plus sur Millésime Bio qui a lieu fin janvier, début février. « Ce salon a beaucoup trop grossi, nous sommes noyés dans la masse, affirme-t-il, déçu. Nous irons plutôt à Wine Paris. » Mais il garde espoir. « On ne vendra peut-être pas plus cher, mais au moins on vendra parce que c’est du bio. »

Les négociants n'achètent que s'ils ont déjà vendu

Pour sa part, Bertrand de Sercey dit se sentir privilégié. La SCEA Baron de Montfort dont il est le directeur commercial possède en effet 15 hectares à Saint-Emilion et autant en Castillon Côtes de Bordeaux et Bordeaux supérieur, en bio depuis 2012. Le vrac est « marginal » chez lui : il ne représente que la moitié de sa production en Castillon. Mais ces rouges patientent en cuve depuis deux ans. « C’est le trou noir depuis la sortie du Covid, déplore-t-il. Les négociants n’achètent que s’ils ont déjà vendu. Leurs banquiers leur disent de ne pas stocker… »

Bertrand de Sercey s’estime heureux de vendre la majorité de ses vins en bouteille. « Hors de question de baisser les prix, dit-il. Ce serait une grave erreur vu les efforts en bio, et cela créerait un précédent. » Il préfère faire le dos rond.

Des régions différement affectées

Dans le Languedoc, la situation est loin d’être aussi dramatique mais le marché tousse aussi. La cave d'Héraclès, à Codognan, dans le Gard, se présente comme « le plus grand domaine bio de France » et vend presque tout en vrac. Créée en 1939, cette coopérative regroupe 80 membres cultivant 1 250 hectares, quasiment tous en bio. Arrivé en 2019, Frédéric Saccoman, son directeur, a connu « quatre mises en marché différentes ». Il a commencé par une toute petite récolte : 60 000 hl, aussitôt écoulés. C’est avec le généreux millésime 2020 – 92 000 hl – qu’il a senti les prémices d’un ralentissement. Puis le gel du 9 avril 2021 a rebattu les cartes, ramenant la récolte à 53 000 hl. « Les acheteurs se sont jetés dessus », se souvient Frédéric Saccoman.

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Frédéric Saccoman (crédit photo DR)

Rien de tel en ce début 2023. Après avoir récolté 110 000 hl l’an dernier, la cave se sent comme un « colosse aux pieds d’argile, rapporte son directeur. Les prix des vins bio se rapprochent dangereusement des vins conventionnels. Mais vu notre position de leader, on se doit de résister. Si on accepte les baisses, les autres ne résisteront pas. Au pire, s’il le faut, on déclassera nos vins en conventionnel. »

On nous a fait baisser les prix de 20 %

Au domaine de la Patience, 99 ha à Bezouce, dans le Gard, en bio depuis 2008, Christophe Aguilar a déjà vendu tous ses blancs et rosés 2022. Mais pas aussi bien qu’il aurait voulu. « On nous a fait baisser les prix de 20 %, rapporte-t-il. Or, il n’y a déjà plus rien à vendre. Je vous mets au défi de trouver du chardonnay bio : il n’y en a plus. »

Pour ses rouges – 50 % de sa production –, en revanche, ça coince. Christophe Aguilar vend la moitié de sa production en citerne, entre 2 500 et 3 000 hl de vin de pays d’Oc, selon les années. Début janvier, il lui en reste 1 500 hl sur les bras. « Et là aussi, on veut nous faire baisser les prix ! », s’insurge-t-il.

Le vigneron se désole. « Dire qu’il y a trente ans, les prix étaient plus élevés alors qu’on n’était pas en bio. Depuis, tout a augmenté, les charges, l’énergie, les matières sèches… Qu’a-t-on fait pour en arriver là ? Aujourd’hui, les 20 % de baisse qu’on subit, c’est notre marge qui s’envole. Il va falloir s’adapter », conclut-il, songeant à arracher des vieilles vignes de rouge pour planter du blanc.

 

Du jamais vu depuis quarante ans

« Je pourrais proposer des prix ridiculement bas aux négociants, cela ne changerait rien !, s’indigne David Lacoste, courtier à Bordeaux. Ils ne goûtent même pas les vins car ils n’ont pas de ventes. Mon père qui est dans le métier depuis quarante ans n’a jamais vu ça. Les transactions sont au point mort. On a déjà eu des crises de prix, mais là, il s'agit d'un problème de volume. » Marilyne Claverie, courtière à Arveyres, estime que « les négociant ont acheté trop cher les vins de 2019 et 2020. Ils n’arrivent pas à les vendre, c’est là où ça bloque. »

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Tous les commentaires (4)
Medocon Le 14 janvier 2023 à 17:24:46
Parce que vous pensiez que ça allait être autrement ! Le bio faisait vivre des petits producteurs qui avaient la foi du charbonnier. Pour eux cette marée de conversion est une catastrophe. Quand nos dirigeants et nos vignerons comprendront que un vignoble ne doit pas dépasser 15 ou 20 ha. Les champenois sont en train de de planter?.ils n?étaient pas assez heureux ou riches..sans doutes.
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Rocky Le 14 janvier 2023 à 15:36:17
La conservation est peut-être un problème, lorsque vous achetez une bouteille de vin bio et quel est vinaigre, vous ne recommencez pas deux fois
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Eric Le 14 janvier 2023 à 11:22:28
Il faut faire du bio par conviction et pas par intérêt financier. C'est comme cela que se créé des bulles spéculatives. Il faut tenir bon et pas revenir au conventionnel. Valorisez votre marque ou votre appellation, le bio n'est qu une composante.
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Olivier Le 13 janvier 2023 à 18:21:00
Dommage que dans l?article on n?entende pas le discours des négociants. Il serait intéressant d?avoir de ceux qui n?achètent plus?
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