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Ça va arracher ou crasher dans les vignes de Bordeaux
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Baril de poudre
Ça va arracher ou crasher dans les vignes de Bordeaux

Palpable, la détresse sociale des vignerons girondins monte encore en pression, donnant l’impression d’être sur le point d’éclater. Une manifestation est évoquée d’ici la fin de l’année pour porter des demandes de prime à l’arrachage.
Par Alexandre Abellan Le 09 novembre 2022
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Ça va arracher ou crasher dans les vignes de Bordeaux
« L’avenir n’est pas rose. Vous ne dormirez peut-être pas bien ce soir, mais le pire est à venir » indique Didier Cousiney (à droite). - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
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as de sobriété, mais de l’électricité dans l’air ce soir du 8 novembre dans la salle des fêtes de Camiran (Gironde). À l’initiative de la Communauté de communes du Réolais en Sud Gironde*, une réunion publique se consacrait à la crise économique que subissent de nombreux vignerons bordelais. « Nous sommes des mendiants au bord de la route. Nous dépendons du prix proposé en face » lance une vigneronne retraitée, atterrée par ce qui attend ses enfants. « Il va y avoir des morts par dizaines et centaines. On est dans un puits sans fin » alerte un autre producteur. « Aujourd’hui rien ne se passe sur le marché. Même à très bas prix : à 500 euros le tonneau j’ai un négociant qui m’a dit qu’à 300 €/tonneau il ne saurait pas quoi en faire » lance un troisième viticulteur. « La viticulture bordelaise est dans la même situation que la filière laitière il y a quelques années » résume Patrick Vasseur, jeune retraité qui était encore récemment vice-président de la Chambre d’Agriculture de Gironde (CA33).

Témoignant des difficultés conjoncturelles (crise covid, inflation de tous les coûts…) et structurelles (déconsommation française de vin rouge, effondrement du marché chinois, aléas climatiques récurrents…) qui pèsent sur le vignoble bordelais depuis des années, la majorité de ces producteurs se retrouvent sur une demande d’arrachage primé pour réduire les stocks (estimés à 19 mois) et rétablir les cours (suspendus par l’interprofession, voir encadré). Collectivement, le vignoble bordelais porte la demande d’une prime à l’arrachage de 10 000 €/ha de vignes (hors friches, pour éviter les effets d’aubaine), afin de permettre aux retraités sans fermiers d’en finir, aux vignerons proches de la retraite de solder leur activité et aux producteurs souhaitant rester dans le métier de recalibrer leur outil de production.

Arrachage volontaire définitif primé

Porte-parole du collectif des vignerons de Bordeaux sur le sujet, le viticulteur Didier Cousiney indique sa divergence : « on demande l’arrachage volontaire définitif primé à 10 000 €/ha. On nous propose une reconversion, avec une prime plus importante des fonds FEADER (fonds européen agricole pour le développement rural), gérés par la Région (qui nous dit ne pas avoir de fonds à flêcher). Mais quand vous lisez entre les lignes, on vous aide pour arracher, mais vous avez une montagne de difficultés de financement à apporter pour faire une autre culture qui va vous coûter plus cher. Au bout du compte, vous êtes encore plus dans la merde que lorsque vous étiez simple viticulteur. » Si l’absence d’un représentant de la Région n’a pas permis de faire le point sur ce sujet pendant la réunion, les vignerons suivent les réticences exprimées. « On aurait le droit d’arracher, mais on ne serait pas maître de notre destin » s’inquiète une vigneronne proche de la retraite, ne se voyant pas implanter des amandiers ou bambouseraies.

Eclectique dans ses débats, l’audience d’une bonne soixantaine de participants ne soutient pas à 100 % le principe d’une aide (il serait la moitié à la demander d’après un vote à main levée). « Quand vous avez un boulanger ou un restaurateur qui investit dans une affaire et que ça ne marche plus au bout de 10 ou 20 ans, ce n’est pas aux collectivités d’aller rembourser son four à pain ou le mobilier qu’il a acheté » critique un vigneron d’Auros. Ajoutant qu’« à force de demander des primes à l’hectare, les gens, au lieu d’arracher parce que ça fait 4 ans qu’ils perdent de l’argent, repoussent la prise de décision en attendant la prime » ce qui accentue le déséquilibre entre offre et demande. D’autant plus qu’avec une carotte 10 000 €/ha, « ça fait beaucoup d’argent pour partir à la retraite » selon lui.

Agriculture délaissée

« Ça bouchera à peine les trous de la dette » réplique une vigneronne remontée, pointant le retour de ces fonds au territoire plutôt qu’une perte sèche pour tous. « À la différence des boulangers ou restaurateurs, nous ne sommes pas des entrepreneurs individuels. Nous sommes complétement encadrés de A à Z. On n’est pas libres » ajoute Dominique Techer, représentant de la Confédération Paysanne. « Il y a une grande responsabilité de l’État pour avoir délaissé l’agriculture » renchérit Bastien Mercier, maire de Camiran et membre du collectif de vignerons, ajoutant que « quand on fait en sorte de mettre en permanence dans les têtes que boire du vin c’est mauvais pour la santé, on incite à baisser les consommations. Quand on vous met dans la tête qu’avec des vignes à côté de chez vous vous êtes pollué en permanence, ça incite à mettre des normes qui font que les agriculteurs ont de plus en plus de charges. »

Pour Bastien Mercier, il est urgent que le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau, rencontre et échange avec le collectif pour palper les tensions du terrain. Une demande qui va être remontée au ministère par l’association des maires de France annonce Daniel Barbe, le président de la Communauté de communes rurales de l’Entre-deux-Mers (Sauveterre-Targon) et conseiller départemental (Le Réolais et les Bastides) qui regrette de ne « toucher le ministre que quand il vient pour la grêle, malheureusement… »

Désespoir de cause toujours

Dans ce bouillonnement, les idées fusent pour changer la filière vin. Comme la proposition de ne plus avoir d’aides européennes de la Politique Agricole Commune (PAC) pour les aides à l’investissement mais un soutien direct à l’hectare (suivant le premier pilier) ou l’idée de réduire la concurrence des vins de France en imposant des limites (sur les volumes de bouteilles, la mention de millésimes et de cépages…) ou le développement de panneaux photovoltaïques sur les vignes (pour protéger des coups de chaud et générer un revenu complémentaire). Sans oublier la sortie du syndicat des Bordeaux et Bordeaux Supérieurs de la fédération des syndicats AOC (FGVB) et de l’interprofession (CIVB) qu’évoque Didier Cousiney, qui appelle à renverser la table. Politiquement, « on a affaire à des gens qui n’en ont rien à foutre, qui nous roulent dans la farine. Notre salut ne viendra que de nous. Parlez-en autour de vous : un jour, il faudra descendre dans la rue pour se faire entendre » annonce le porte-parole.

Le collectif envisage une manifestation avant la fin d’année, à définir prochainement. « On n’y arrivera pas si l’on n’est pas solidaires. Il y a de la discorde. Il faut faire bloc pour avancer » souligne Bastien Mercier, qui appelle à répondre présent à la future manifestation. « Au final, on en est toujours au même point » soupire un vigneron de l’Entre-deux-Mers à la sortie de la réunion. Si ce n’est que l’impatience se mue en désespoir. « Nous sommes trop gentils, il faut aller au carton » lance un vigneron, visant des négociants de la place de Bordeaux.

 

* : Qui a validé à l’unanimité ce 29 septembre une motion reprenant les huit actions prônées par le collectif des vignerons de Bordeaux (via une pétition en ligne).

 

Suspension des cotations du vrac

Cet automne, l’interprofession bordelaise indique à ses ressortissants ne plus publier de bulletin fréquent des transactions de vin en vrac. Dans les ventes de vin de Bordeaux, « le vrac devient très largement minoritaire d’années en années, au vu des faibles récoltes » explique à Vitisphere Christophe Château, le directeur de la communication du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB). Ajoutant que d’autres interprofessions font de même, il précise que ces volumes sont peu représentatifs, alors que ce sont les seuls chiffres sur lesquels le CIVB communiquait régulièrement. Passée à un rythme bihebdomadaire ces dernières années, la cotation n’est plus publiée dans les pages du quotidien Sud-Ouest.


 

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Tous les commentaires (10)
Lolo-Ito Le 12 novembre 2022 à 02:04:52
Arracher (avec primes) et replanter (avec primes), c'est toujours travailler
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billou1958 Le 10 novembre 2022 à 16:45:47
Bonjour, cela ne m'étonne pas plus que ça, 50% des vignerons qui demande des primes et puis quoi encore des subventions pour replanter quoi ? je vous donne une idée planter du Houblon vous pourrez faire de la bière. soyons sérieux cela fait très longtemps que je n'achète plus de vin de Bordeaux rapport/qualité c'est pas top et en plus avec la vente de vin Espagnols pour du Bordeaux c'est quoi ! faite le ménage sur vos terres. à bientôt.
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Dominique Le 10 novembre 2022 à 10:52:51
Il faut bien sûr un "plan social" pour arracher environ 30 000 ha de vignes à Bordeaux et permettre à beaucoup de partir dans la dignité après tant d'années à bosser pour rien, si ce n'est pour un négoce qui s'est goinfré tout en dégradant l'image des Bordeaux. Les responsables professionnels, ( toujours les mêmes qui tournent ) ont cumulé les erreurs stratégiques depuis 15 ans. Les responsables qui allaient négocier à Paris, devaient revenir avec de nouveaux droits de plantation. C'était un impératif du système : tant qu'on gagne, on joue ! Avec des domaines en agrandissement permanent, il a fallu mettre en place "l'industrialisation des Bordeaux" comme le disait Christian Delpeuch ex-président du CIVB. Et on a noyé les supermarchés avec des Bordeaux à des prix cassés comme produit d'appel. Les subventions France Agrimer ont permis d'investir massivement dans la restructuration du vignoble-modernisation des chais alors même que la demande s'effondrait de façon continue depuis mars 2018. Première erreur donc : miser sur une politique expansionniste alors que la demande était en baisse. Le système a fait comme si on pouvait indéfiniment étendre le marché à coup de subventions à la commercialisation. Deuxième erreur : le laxisme du système vis à vis des fraudes, vu que certains de ses membres sont impliqués. Les répercussions en termes d'image sont catastrophiques. Troisième erreur : l'incapacité à comprendre le virage environnemental et plus précisément celui de la viticulture biologique. La taille excessive atteinte par beaucoup de domaines était, c?est sûr, assez problématique pour ces conversions. On a chauffé à blanc des gens contre la bio et les "écolos" pour, finalement, leur imposer des conversions en bio en catastrophe, en tant que bouée de sauvetage, comme on le voit aujourd'hui dans les coopératives. Bernard Farges clamait partout que "le vin bio est un produit qui n'a pas trouvé son marché", avant d'entamer lui-même une conversion. Du coup, Bordeaux est apparu comme le vilain canard environnemental des vignobles français, C'est faux , mais la communication faite a été catastrophique. Comme cette déclaration fracassante de mars 2016 de l?omni-président du CIVB selon laquelle " Bordeaux va se passer de tout pesticide". Annonce inévitablement inapplicable, trompeuse et décevante. L'Etat et les collectivités territoriales sont coupables d'avoir cautionné sans sourciller toutes ces orientations et autorisé le CIVB à prélever des CVO pour mener sa politique toxique. Ils doivent donc financer ce plan social. Pour finir, les vignerons et vigneronnes sont aussi responsables d'avoir, par confort, signé des chèques en blanc et de n'avoir rien écouté d'autre que les salades du système.
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marc Le 10 novembre 2022 à 09:17:56
Pour soutenir le propos d'Albert. Les AOC n'ont plus la main sur le profil des vins présents en linéaire... Les très gros clients préfèrent des vins dont on s'attache à faire disparaître toute notion de typicité et d'effet millésime pour introduire des modes de vinification correspondant à cette exigence. Le recul des ventes de vins rouges en Grande Distribution touche plus particulièrement les deux gros bassins de production (Bordeaux, Rhône) pour lesquels ces techniques sont massives. Si les AOC bordelaises ne reprennent pas la main sur le profil aromatique des vins commercialisés, il y a fort à craindre de ne pas voir la tendance actuelle inversée.
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Caro33 Le 10 novembre 2022 à 06:10:23
Mais quel enfer ... J'ai 40 ans et des années encore devant moi avant la retraite !! J'ai repris l'exploitation familiale, qui a toujours fait vivre mes grands parents, mes parents. Maintenant c'est terminé. On ne peut plus se tirer de salaire. Et les factures impayées s'entassent. En colère devant l'inaction de nos représentants, en colère contre l'état qui ne défend pas notre patrimoine. En colère contre ce déferlement haineux qui a fait de Bordeaux une bête noire honteuse. Nous avons toujours travaillé dur et cet échec est un desastre pour notre famille. Je rigole jaune quand certains critiquent cette prime à l'arrachage. Bien sûr que nous en avons besoin ! pour nous rerourner, nous réinventer et prtir sur une culture différente. Les viticulteurs Bordelais ont besoin d'aide et vite. Nous n'avons pas besoin en plus du reste d'être jugés d'opportunistes. Nous voulons sauver nos vies et péréniser l'acenir de nos familles, rien de plus.
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Albert Le 09 novembre 2022 à 18:46:02
Comment une région aussi emblématique a-t-elle pu en arriver là ? .. j'ai une probable explication : l'agrément version AOC puis la validation de conformité version AOP n'ont rien de très rigoureux. Ce serait intéressant que l'ODG des appellations AOC/AOP Bordeaux - Bordeaux Sup révèle les taux de refus à l'agrément / conformité. C'est là que le bât blesse : comment une structure de gestion (ODG) peut ?uvrer de manière rigoureuse alors que sa base la finance ?
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Reggio Le 09 novembre 2022 à 18:26:32
Le vin, tel qu'on le fait et le vend maintenant, est une production en fin de cycle. Si le monde viti, j'en fais partie, ne se réinvente pas, il va mourrir de sa belle mort. Trop de vin tue le vin...
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Axel Le 09 novembre 2022 à 14:54:24
En même temps plutôt que toujours se plaindre, toujours pleurer pour avoir des aides il faudrait peut-être vendre directement son vin... Le négoce est mort donc on fait quoi ??? On arrache 80 000 hectares pour qu'il ne reste que les GCC, non y'a d'autres solutions....
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VignerondeRions Le 09 novembre 2022 à 14:31:35
@julian, peut être parce que l'État a donné des autorisations de plantations nouvelles sans aucunes garanties. Peux être parce que l'État impose des nouvelles normes qui impactent la rentabilité. Peut être parce que l'État doit accompagner des gens vers une cessation d'activité (comme dans les mines, les aciéries, l'industrie automobile, etc, etc). Peut être parce que l'État doit éviter le chao dans une région de France, car au delà de la vigne il y a toute une économie, qui si elle s'effondre aura des répercussions bien au delà du monde Agricole. Peut-être parce que l'État doit éviter que des retraités de 70/80 ans se retrouvant sans fermier ce qui entraîne la suppression de leur retraite, tombent dans la misère. C'est peut être pour toutes ces raisons, que l'État doit accompagner les gens.
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Julian Le 09 novembre 2022 à 10:31:22
Et je ne vois pas pourquoi l'état devrait mettre une prime a l'arrachage et ce sera les mêmes qui vont cracher sur les assister qui vivent des alloc . Ceux qui n'y arrive pas ont qu'à arraché et se reconvertir ou alors monté en gamme et vendre en direct . Beaucoup trop de petit bordeaux sont imbuvable
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