LE FIL

Avec le budget actuel

Bruxelles va laisser la filière vin distiller et stocker seule ses excédents

Jeudi 30 avril 2020 par Alexandre Abellan

« Il est évident que quoique nous adoptions, avec notre budget réduit, il y aura toujours l’attente que l’on pourra faire plus. Nous sommes condamnés à choisir et à faire des priorités » pose Janusz Wojciechowski.
« Il est évident que quoique nous adoptions, avec notre budget réduit, il y aura toujours l’attente que l’on pourra faire plus. Nous sommes condamnés à choisir et à faire des priorités » pose Janusz Wojciechowski. - crédit photo : Parlement Européen
La Commission Européenne autorise les interventions sur le marché des vins, mais annonce ne pas débloquer de nouveaux fonds pour financer ses mesures. Un premier pas insuffisant pour les parlementaires européens, qui appellent à des mesures de financement exceptionnelles et ne compte pas arrêter de faire pression pour changer la donne. A l’échelle française, un plan d’aide complémentaire est déjà à l’étude.

Les coups de pression des ministres et des parlementaires n’y ont rien fait, la Commission Européenne ne veut pas débourser un centime de plus pour aider le vignoble à traverser la crise du coronavirus. Et ce malgré la reconnaissance des difficultés actuelles de la filière : « le secteur du vin a déjà été affecté par les sanctions américaines, il est confronté à de nouveaux problèmes de consommation liés au Covid-19 (fermeture des restaurants, des bars et des commerces, l’absence de tourisme, les exportations sont plus difficiles vers l’Asie et les Etats-Unis…) » énumère Janusz Wojciechowski, le commissaire européen à l’Agriculture, ce 30 avril devant la Commission dédiée à l'Agriculture du Parlement Européen.

Présentant un plan de 80 millions d’euros « soutenant les secteurs [agricoles] les plus affectés* », le commissaire polonais annonce pour la filière vin qu’« il s’agira de mettre en place une flexibilité pour les organisations de producteurs dans la gestion des programmes opérationnels ». Avec notamment « la possibilité d’introduire certaines modifications sans autorisations préalables » et « la possibilité d’utiliser plus d’un tiers des dépenses des programmes opérationnels pour les mesures de gestion de crise », qui « concernent principalement deux mesures s’ajoutant aux programmes opérationnels : la distillation de crise et l’aide au stockage privé (il y aura aussi une souplesse introduite pour les vendanges en vert) ». Comme annoncé ce 22 avril, la Commission autorise la distillation et le stockage, mais ne les soutient pas avec de nouveaux fonds, autorisant les états membres à utiliser des aides déjà allouées ou à cofinancer ces mesures.

"Flexibiliser les enveloppes nationales n’est pas une solution"

De manière quasiment unanime, qu’ils soient dans l’hémicycle ou dispersés en Europe, les députés intervenant à la suite de ses annonces ont salué un premier pas, loin d’être suffisant. S’étonnant de voir un budget de 80 millions € pour le secteur agricole quand d’autres activités industrielles sont mieux loties, le député italien Herbert Dorfmann (Parti Populaire Européen, PPE) estime que « vos propositions sont insuffisantes sur le secteur du vin. Flexibiliser les enveloppes nationales n’est pas une solution. Certains Etats Membres ont utilisé leurs enveloppes nationales. »

Loin de susciter l’adhésion pleine et entière du parlement européen, ce paquet présente « un certain nombre de lacunes. On ne peut pas se limiter à libéraliser certaines règles » renchérit le député italien Paolo de Castro (Socialiste et Démocrate, S&D), qui souligne que « le secteur du vin connaît des difficultés, il n’y a pas de ressources et tout est laissé aux mains des états membres. Il y a distorsion et nous n’aidons pas le secteur du vin qui est tout à fait à genou. Pourquoi n’utilisons-nous pas la réserve de crise de 476 millions € de la Politique Agricole Commune ? Si ce n’est pas aujourd’hui que nous l’utilisons, quand utiliserons-nous ces fonds ? » Particulièrement virulent, le parlementaire italien indique au nom que le soutien de son groupe n’est pas acquis à ces actes délégués. Suivant une procédure accélérée afin d’être applicable le jour même du vote, ces textes ne permettent aux parlementaires que de les accepter ou de les refuser en bloc, sans pouvoir les amender.

Réalisme budgétaire

Face à ce début de bronca, atténué par la visioconférence, Janusz Wojciechowski joue l’apaisement et reconnaît qu’en l’état son « paquet n’est pas suffisant, je l’avoue. Les doutes que vous soulevez sont tout à fait compréhensibles ». Mais le commissaire européen souligne que tout dépend d’un cadre financier limité, arrivant à la fin de l’exercice de programmation de la Politique Agricole Commune. « Le budget est décidé par les Etats-Membres, c’est leur volonté politique qui est nécessaire pour pouvoir augmenter l’effort » botte en touche Janusz Wojciechowski. Cet appel au réalisme budgétaire n’apaise pas les eurodéputés, revenant à la charge pour soutenir la filière vin. « Il y a urgence pour le secteur du vin, qui présente un produit et surtout une culture » pose, tout en symboles, la députée italienne Pina Picierno (S&D).

« Êtes-vous prêt à instaurer une distillation de crise de 10 millions hl dotée d’un budget européen exceptionnel ? » tranche le député normand Gilles Lebreton (Rassemblement National). « Le secteur du vin ne pourra guère financer les mesures de crise nécessaires sans bénéficier d’un financement européen additionnel, en dehors des programmes sectoriels. Sans cela, vos propositions risquent d’être quasiment inefficaces » prévient la députée alsacienne Anne Sander (Les Républicains), laissant planer un blocage parlementaire sur les actes délégués de la Commission. « Pour le secteur du vin nous devons réviser la définition des vendanges en vert, nous devons également prendre des mesures spécifiques pour aider à la relance des marchés. Par exemple l’autorisation de promotion dans le marché intérieur de même que les démarches de prospection qui pourraient devenir éligibles » ajoute la députée portugaise Isabel Carvalhais (S&D).

"De grâce, déclenchez la réserve de crise"

L’enjeu de la renationalisation des aides aux secteurs touchés par la crise du coronavirus reste le sujet le plus mobilisateur sur les bancs des députés. « Vous ne pouvez pas vous contenter d’appliquer l’article 222 et de dire aux secteurs de gérer eux-mêmes la crise avec des plans nationaux » résume le député languedocien Eric Andrieu (S&D). « La viticulture est en grand danger, le secteur a besoin d’un véritable fonds de soutien permettant de rendre effectives les mesures de distillation de crise et de stockage privé. De grâce, déclenchez la réserve de crise » plaide l’élu méditerranéen.

Restant inflexible en apparence, Janusz Wojciechowski explique avoir « dû faire un choix pour que cette intervention soit efficace au moins sur certains marchés, là où la situation est la plus difficile et où les problèmes touchent un plus grand nombre de pays. Si ce n’était pas 80 millions € mais 800 millions €, je pense que vous auriez également le droit de dire que ce ne serait pas suffisant. La crise est sans précédent à une échelle inconnue jusqu’à aujourd’hui. ». Assumant de ne pas être capable de satisfaire tout le monde, le commissaire européen indique cependant que concernant l’utilisation de la réserve de crise, « son utilisation dépend de la volonté des états membres. Je suis personnellement partisan de sa mobilisation, c’est en négociation. »

Etat d’urgence viticole

« Je ne jette pas la pierre à la Commission Européenne, elle agit selon les pressions du Parlement et du Conseil. La messe n’est pas dite, pour gagner la bataille il faut faire pression pour ne pas rester sur ce sentiment d’échec pour la viticulture » analyse, après l’audition, la députée languedocienne Irène Tolleret (La République En Marche). Pour la co-présidente de l’intergroupe Vin, « il est incompréhensible que l’argent frais ne soit toujours pas fléché pour un secteur agricole majeur. Des plans de relance sont annoncés pour l’aéronautique, mais ce dernier emploie moins de monde et peut être délocalisé contrairement à nos vignobles. Si on ne rééquilibre pas physiquement le marché du vin, tous les cours vont exploser. Quand on voit tout ce que cela nous a coûté de temps, d'investissements et de voyages pour valoriser nos appellations et traditions, c’est désolant » s’emporte Irène Tolleret.

La situation pouvant encore changer au niveau de l'effort européen, un conseiller du ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, indique que dans tous les cas, « la France prendra des dispositions nationales complémentaires. Le plan d’aide global pour la viticulture ne sera pas finalisé avant la fin de semaine prochaine. »

 

* : Mieux lotie que des filières purement et simplement oubliées (comme l’horticulture, le porc, le veau, la volaille…), la filière vin reste moins soutenue que les secteurs laitiers et des viandes bovines, caprines et ovines. « Le secteur du lait est confronté à des perturbations importantes qui posent des problèmes de liquidités aux agriculteurs (fermeture des restaurants, réduction des exportations…), nous avons proposé pour ces raisons les mesures suivantes : donner une aide au stockage privé pour le lait écrémé, le beurre et certains types de fromages, ce qui permettra de soulager le marché en absorbant un certain volume de produits laitiers pendant la période de stockage (80 à 180 jours) » indique Janusz Wojciechowski, qui décline des aides similaires aux viande bovines, caprines et ovines.

 

Autorisations de plantation 2020

Sans rentrer dans le détail, Janusz Wojciechowski indique au détour de son audition que concernant « les autorisations de plantation et d’arrachage/replantation », les opérateurs pourront « éventuellement abandonner une plantation prévue pour 2020 sans être pénalisés ».

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