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+10 000 ha en 3 ans

Le désir de plantation de Cognac effraie

Mardi 08 janvier 2019 par Alexandre Abellan

Si Cognac s’est toujours flatté d’être un produit à part dans le paysage viticole français, il ne peut plus se piloter dans son coin. La crainte des vases communicants existant dans les vignobles blancs.
Si Cognac s’est toujours flatté d’être un produit à part dans le paysage viticole français, il ne peut plus se piloter dans son coin. La crainte des vases communicants existant dans les vignobles blancs. - crédit photo : Tableau d'Eduard Kurzbauer (la Dispute).
Entre les perspectives de développement commercial prévues par la filière charentaise et les craintes des autres bassins viticoles de voir revenir les volumes de vins blancs excédents du passé, le débat sur le contingent 2019 est animé.

Si la campagne de distillation bat son plein dans le vignoble charentais, ses coups de chaud ne se limitent pas à Cognac cet hiver. En témoignent les débats brûlants, pour ne pas dire enflammés, du dernier conseil spécialisé vin de FranceAgriMer. S’étant tenue ce 19 décembre à Paris, la réunion des représentants du vignoble français n’a pu voter les demandes de contingents de plantations nouvelles pour 2019. La faute à une demande charentaise sans précédent : 3 474 hectares de nouvelles autorisations de plantation.

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Si le Business Plan de l’interprofession charentaise a parlé, les prévisions de commercialisation nécessitant sur les trois prochaines années une plantation de 10 000 hectares de nouvelles vignes, et que la filière Cognac a voté un contingent de 3 474 ha pour 2019, les autres régions sont rétives. Se souvenant des crises passées, les représentants du vignoble, notamment du Sud-Ouest et de la Méditerranée, craignent les conséquences pour leurs productions d’un revirement des marchés export de l’eau-de-vie charentaise. Le souvenir des crises charentaises d’il y a vingt ans semblant plus vif dans le reste du vignoble hexagonal.

"Quand Cognac ne va plus…"

« On est tous inquiets. Les Charentais ont déjà demandé beaucoup d’hectares l’an dernier*, et ils en prévoient encore beaucoup pour la suite » explique le vigneron provençal Thomas Montagne, qui préside les Vignerons Indépendants de France et siège au conseil spécialisé vin. Certes les cognacs « ont une croissance commerciale forte, mais les conditions internationales ne sont pas très bonnes. Ce que l’on sait, c’est que quand le Cognac ne va plus, sa production déborde sur les vins blancs, ce qui déstabilise le Gers, puis le Sud-Ouest et tout le vignoble français. Ça pourrait tout déstabiliser. »

Opération pédagogie

« Les autres appellations ne comprennent pas qu’on puisse demander autant d’hectares. Nous devons démontrer la rigueur de notre business plan. Le sujet n’est pas que pour cette année, il pourrait être encore plus compliqué pour les prochaines… » reconnaît un exploitant siégeant à l’Union Générale des Viticulteurs pour l'AOC Cognac (l’UGVC, qui ne souhaite pas communiquer pour l’instant). Face à ces craintes vives, pour ne pas dire virulentes, la filière charentaise joue la carte de la pédagogie et va porter ses explications auprès des principaux représentants viticoles (par exemple cette semaine dans le Sud-Est, particulièrement réticent).

« La demande 3 474 ha correspond à un besoin calculé. Nous ne sommes plus dans la configuration d’il y a vingt ans » balaie ainsi Florent Morillon, le directeur amont de la maison Hennessy (49 % des expéditions de cognacs en 2017) et membre du conseil spécialisé vin (pour le négoce de Cognac). Le négociant souligne que la filière de Cognac repose désormais sur un recours quasi généralisé à la contractualisation pluriannuelle, sur un système d’affectation parcellaire, sur un besoin de reconstitution des réserves climatiques… Et sur des investissements massifs, démontrant le soutien de groupes internationaux qui croient dans le potentiel commercial du Cognac dont LVMH, le propriétaire de Hennessy).

"L’histoire se répète, inéluctablement"

« Certes les grandes maisons ont besoin de matière première. Mais elles cherchent d’abord à baisser leurs coûts d’achat. Pas à maintenir les équilibres du peuple viticole » tacle le vigneron languedocien Jacques Gravegeal, qui préside l'interprofession des vins de Pays d’Oc (Inter Oc) et siège au conseil spécialisé. « L’histoire se répète, inéluctablement » souligne ce connaisseur de l’histoire vigneronne, rappelant de précédentes plantations décidées sans débouchés. « Aujourd’hui c’est la reprise à Cognac, mais il peut y avoir une nouvelle déprise. Tout ça ne tient à rien. Il ne s’agit pas de refuser une extension de marché, mais de créer des garde-fous » affirme Jacques Gravegeal.

Principes de précaution

Pour lui, les précautions existent déjà grâce au système des autorisations de plantation : le plafond de 1 % de croissance par État membre doit être généralisé à chaque bassin. « Nous le respectons, il est hors de question que d’autres s’émancipent de ces précautions et déséquilibrent les marchés français et européens » pose le vigneron languedocien. « On s’est battu pour contrôler le potentiel viticole avec les nouvelles autorisations, ce n’est pas pour ouvrir une grande brèche » confirme Thomas Montagne.

"Manque de patriotisme"

Alors que le vignoble de Cognac s’étend aujourd’hui sur 75 000 hectares de vignes, l’application d’un plafond de 1 % ferait tomber le potentiel d’accroissement à 750 ha/an. Un frein de la croissance qui est vu par certains opérateurs charentais comme un « manque de patriotisme » économique, un tel contingent brimant leur développement commercial. « J’ai le respect de Cognac, c’est une richesse de la France, ne la détruisons pas et maintenons sa valeur ajoutée » rétorque Jacques Gravegeal, pour qui le seul moyen pour Cognac de clore le débat est « de se conformer au 1 %, ou de s’engager, en cas de retournement de marché, à sortir des marchés du vin ses volumes pour en faire de l’alcool industriel (pourquoi pas du bioéthanol) ».

Face à ces vives réticences, « il y a encore besoin de pédagogie et d’explication pour convaincre que Cognac est réellement produit à part qui ne déséquilibrera pas les autres vignobles » concède Florent Morillon. Le vote des contingents de plantations nouvelles 2019 sera à l’ordre du jour de la commission permanente AOC de l’INAO ce 10 janvier, puis du conseil spécialisé vin ce 23 janvier. À voir si l’opération de déminage des émissaires charentais permettra de refroidir le débat, ou s’il y aura un nouveau coup de chauffe.

 

* : 250 ha en 2016, 800 ha en 2017 et 1 500 ha en 2018.

Prudence charentaise

Si les porte-parole de la viticulture charentaise soutiennent le programme de plantation arrêté par l’interprofession, des voix discordantes se font encore entendre dans le vignoble. Même si elles préfèrent l’anonymat pour éviter tout risque commercial. Ainsi, « Cognac prend le chemin d’un vignoble industriel sous l’impulsion des maisons » confie un bouilleur de cru charentais. Qui glisse rester prudent pour ses investissements : « les négociants montrent leur envie en rabattant la campagne pour trouver des volumes supplémentaires, mais les nouvelles économiques ne sont pas bonnes en Chine et celles politiques sont inquiétantes aux États-Unis… » La mémoire de la crise de la fin des années 2000 reste encore vive.
 

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Cognac XO Le 15 janvier 2019 à 20:33:15
Mes biens chers frères...(mes biens chers soeurs...évidemment...),rien ne sert de courir, il faut partir à point (Merci La fontaine...). Tout est dit dans cet adage...Je pense qu'il faut savoir être raisonnable et ne pas s'enflammer sur un possible développement commercial hors normes - car il s'agit de ça dans le Business Plan Cognac.. Les droits demandés (3474Ha...c'est pas une paille...) sont basés sur des possibles ventes Cognac dans un futur proche...mais le temps qu'une vigne commence à produire réellement, il faut trois ans...voire quatre...On séme pas du blé; on plante des vignes...Je rejoins donc M. Gravegeal, un vieux de la vieille, qui demande à ce que l'on se conforme à la loi (1%), ou alors, si on demande plus à Cognac, que celui-ci soit responsable au moment ou la crise arrivera et que l'on envoie nos vins de distillation en dehors du marché du vin traditionnel...Mais ça, c'est pas connaitre Cognac..et sa spécificité à manger à tous les rateliers quand ça va mal... Car Cognac à tendance à s'enflammer un peu vite...Ces prévisions du Business Plan ne sont basées que ...sur des prévisions de ventes justement, chiffres fournis par les négociants de la place,rien de bien réel...il faut se souvenir que déjà, dans les années 70, un premier Business plan de l'époque, fait avec le cabinet SARES , préfigurait la marche à suivre pour le développement du Cognac...Un premier choc pétrolier, puis un deuxième, ont plongé le vignoble dans la crise...et ces deux chocs là, ils n'avaient pas été prévus...et on a vu le résultat... Souvenons - nous qu'a Cognac, on a donné des droits de plantation dans les années 60...puis on a donné des primes d'arrachage dans la deuxième moitié des années 90....et enfin, on redemande encore des droits aujourd'hui...Je comprend que les autres régions viticoles voient Cognac comme le cancre de la classe...Celui au fond, près du radiateur, qui ne retient pas les leçons... Je vais prendre un autre exemple,il n'y a pas des tas d'années, dans le vignoble champenois,où l'on demandait d'agrandir l'aire d'appellation au nom des futures ventes possibles...et du manque de champagne prévisible...Que s'est il passé?...et bien ...on a rien fait ( ou pas grand chose)....et, ma foi, il y a eu assez de champagne pour tout le monde....Point commun avec Cognac: les grandes maisons de négoce ..qui sont presque les mêmes qu'à Cognac...Tiens, Tiens... Dans tous les cas, un autre problème se pose face à ses hectares de vignes demandés: celui d'approvisionnement des plants...En effet, les pépiniéristes locaux veulent bien s'engager pour fournir le matériel végétal supplémentaire...mais quid de tous les investissements qu'ils auront engagés si la crise survient...en leur laissant les plants sur les bras...car, dans cette demande, c'est toute la région du Cognac qui s'engage...et que l'erreur d'appréciation saura lui être fatale...
craoux Le 08 janvier 2019 à 15:06:47
Est-il encore "possible" d'envisager une réponse satisfaisante et surtout, sérieuse, à cet enthousiasme débridé pour un "confortable" développement du vignoble charentais, dans le cadre de l'OCM ? ... La spécificité anachronique, car largement héritée d'une époque révolue, des vignobles " à double fin " devrait les mettre hors du champ régulier de l'OCM, selon moi. Pourquoi continuer de feindre pouvoir gérer ces vignobles maintenus dans un statut faussement ambivalent (vin de consommation et/ou distillation) alors que la réalité économique les a conduits à faire le choix d'une destination unique affirmée qui n'est pas celle de la consommation directe (vin) ? Le vignoble charentais met en avant désormais sa logique de croissance industrielle en misant à 100% sur le Cognac (le négoce international, de grands groupes dont LVMH, appuient la démarche et investissent). On est passé d'une problématique de gestion encore viti-vinicole (années 70 - début 80) à une logique (commerciale) de satisfaction de l'offre de matière première aux négoces distilleurs ? Dans ce contexte nouveau, la question à poser à la filière charentaise serait de savoir si elle était prête à assumer totalement la responsabilité économique, et sociale, de son vignoble, sans aides publiques. La revendication explicite par les intéressés de dédier leur vignoble charentais à une mono-destination pour "eau de vie" clarifierait certainement le débat. Les outils de gestion existent (affectation parcellaire et contrôle exhaustif de la destination des vins bases produits). Il faut relooker et rénover l'OCM en étant pragmatique sur cette question (exclusion des vignobles à double fin).
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