LE FIL

Un peu en Bourgogne, beaucoup à Bordeaux

Cash Investigation repart en croisade contre les phytos CMR

Mercredi 28 février 2018 par Alexandre Abellan

En une heure et demie de reportage, l’enjeu des CMR dans le vignoble ne représente que la moitié du documentaire, qui est aussi consacré à une enquête sur l’atrazine (du siège suisse de Syngenta aux champs d’Ukraine).En une heure et demie de reportage, l’enjeu des CMR dans le vignoble ne représente que la moitié du documentaire, qui est aussi consacré à une enquête sur l’atrazine (du siège suisse de Syngenta aux champs d’Ukraine). - crédit photo : Premières Lignes TV
L’émission d’Élise Lucet est revenue à la charge contre les Cancérigènes Mutagènes et Reprotoxiques dans le vignoble français. Vous avez manqué le reportage ? En voici les principales étapes viticoles, et la réaction de l'interprofession girondine.

Attendue non sans crainte, la diffusion du dernier documentaire Cash Impact "Pesticides : notre santé en danger" (ce mardi 27 février sur France 2) a bien tenu sa promesse : le vignoble bourguignon obtient des encouragements, pour ne pas dire des bons points, quand celui bordelais récolte de nouveaux avertissements, pour ne pas dire une mise en garde. Le témoignage de Sylvie Berger, ayant contracté la maladie de Parkinson dans les vignes, et les analyses de résidus de Marie-Lys Bibeyran, présidant le collectif Info Médoc Pesticides, tirant un constat alarmiste.

Pourtant, le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) a joué le jeu en amenant les équipes de Premières Lignes TV (qui produit l’émission) juger des engagements environnementaux de ses opérateurs sur le terrain. Une visite hélas « trop guidée » au goût du documentaire, qui rapporte ne pas avoir réussi à rencontrer directement des viticulteurs.

Pratiques bordelaises

« Dans notre région, ne pas intervenir pour protéger la plante contre le mildiou quand il fait chaud et humide, ça veut dire ne pas récolter » pose Céline Wlostowicer, lors d’une visite de vignes à Sauveterre, dont elle préside la coopérative. Également secrétaire générale de l’Organisme de Défense et de Gestion de Bordeaux et Bordeaux Supérieur, la vigneronne a porté l’adoption de cinq mesures agroenvironnementales au cahier des charges en 2017.

Une intégration contraignante qui ne semble pas avoir marqué l’esprit du reportage, décidément sceptique en Gironde, et qui préfère noter qu’il n’y a pas d’interdiction des produits Cancérigènes Mutagènes et Reprotoxiques. « Le message est très clair : s’il y a des produits CMR très dangereux, il faut autant que possible les sortir. Il n’y a pas d’ambiguïté. Qu’est-ce que vous me demandez d’écrire dans un cahier des charges ? Est-ce que c’est normal que moi, viticultrice, je me substitue à la décision de l’État pour homologuer un produit ? » rétorque Céline Wlostowicer.

"Il faut des mesures coercitives"

Répété à l’envi depuis 2016, ce message d’incitation à la sortie progressive des pesticides a été repris par Allan Sichel, le président du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB), interviewé par la journaliste-présentatrice Élise Lucet. Mis face à la présence de matières actives interdites (notamment diuron et métalaxyl) dans des poussières d’habitations du vignoble médocain, le négociant girondin a pris une position ferme : « si on connaît l’identité des gens ayant ces pratiques, on va engager des procédures judiciaires pour les dégâts qu’ils font. Les tricheurs, les fraudeurs, les bandits, on aura du mal à les entraîner. Il faut des mesures coercitives pour qu’ils sachent qu’ils sont sous surveillance, qu’ils vont être détectés et sévèrement traités. La filière n’accepte pas qu’il y ait des comportements illégaux. » Suite à cet entretien, le CIVB a mené l'enquête et apporté des éléments pour préciser le débat (voir encadré).

Pratiques bourguignonnes

Autre approche de Cash Investigation en Bourgogne, où le documentaire se montre plus facile à convaincre. Après avoir visité une école dont les vignes environnantes vont être arrachées, le reportage se focalise sur un « Comité de Salut Public » composé de vignerons, négociants et techniciens ayant « concocté une jolie brochure », la charte régionale sur les pratiques phytosanitaires (arrêt du désherbage, limitation des CMR aux anti-mildiou…). De « chouettes promesses, mais qui n’ont absolument rien de contraignant » reconnaît le documentaire. Qui est allé vérifier la véracité de cet engagement régional en rencontrant un vigneron, Fabien Dauvissat (à Chablis), qui vient d’arrêter les produits classés CMR, avec les conseils de Guillaume Morvan, technicien à la Chambre d’Agriculture de l’Yonne.

« D’un côté on dit qu’il ne faut pas utiliser les produits CMR, et chaque année il s’en homologue de nouveaux » ajoute le technicien viticole. « Il y a de nouveaux produits qui sont CMR avéré au moment de l’homologation. C’est scandaleux de voir ça » s’indigne en écho le vigneron bordelais Dominique Techer (Pomerol), l’élu de la Confédération Paysanne étant finalement la seule caution environnementale accordée au vignoble bordelais.

"Sujet sensible"

Que les spectateurs aient oscillé entre exaspération face à des approches partiales et indignation face à des révélations chocs, ce documentaire devrait, malgré son heure tardive de diffusion, de nouveau faire bouger les lignes. S’ils sont de plus en plus sur la place publique, les pesticides restent « un sujet sensible, l’émission de Cash Investigation diffusée il y a deux ans a laissé des traces. Pour nous, cela a presque été bénéfique, ça nous aide à expliquer aux vignerons récalcitrants pourquoi il faut changer les règles » reconnaît ainsi Christophe Chateau, directeur de la communication du CIVB, lors de la visite. À voir si ce bilan pourra être répété dans deux ans, qui sait lors du prochain documentaire télévisé sur les CMR.

 

Pour Cash Investigation, la « timidité » des vignerons bordelais tient moins de la réserve face à des interviews musclés qu'à un manque de transparence, voire d'évolutions, sur les pratiques phytos.

Ce que Cash Impact aurait pu/dû dire selon les vins de Bordeaux

« Nous n'avons pas eu l'occasion de montrer les évolutions du vignoble bordelais. Ma plus grande frustration, c'est d'être allé à cet entretien pour mettre en avant les éléments positifs et d'avoir été pris au dépourvu sur des analyses que je peux maintenant expliquer » explique Allan Sichel à Vitisphere, après la diffusion de Cash Impact. Réagissant à chaud à la diffusion du documentaire, le CIVB vient de diffuser un communiqué estimant que « Cash Impact ne tient pas sa promesse : où est le bilan objectif deux ans après Cash Investigation ? » Regrettant le « sensationnalisme » de l’émission, l’interprofession liste les précision qui n’ont pas été apportés par le reportage. Ainsi « Cash Impact ne devrait pas laisser croire, sans preuves, que des viticulteurs fraudent en achetant à l’étranger des produits interdits en France, Cash Impact aurait pu montrer les vignes arrachées près de sites sensibles (écoles, crèches…), Cash Impact aurait pu parler du travail des professionnels bordelais pour obtenir la ré-homologation du cuivre et de la bouillie bordelaise, Cash Impact aurait pu souligner l’action de la filière dans la recherche et les évolutions réglementaires pour l’obtention de cépages naturellement résistants… »

Et en réaction aux analyses révélant la présence de traces de phytos interdits dans des écoles du Médoc, le CIVB annonce que « toutes les parcelles de vigne situées à proximité des écoles mentionnées dans Cash Impact sont aujourd’hui traitées avec des produits homologués en bio ». Pour l'inteprofession, « Cash Impact aurait pu dire que des molécules de produits interdits depuis plus de dix ans peuvent laisser des traces dans l’environnement (c’est pour cela qu’ils ont été interdits), Cash Impact aurait pu révéler que le diuron, bien qu’interdit depuis 10 ans en agriculture, est toujours autorisé pour d’autres usages (notamment le bâtiment). »

« Ce qui me gêne le plus, c'est que mon intervention se cloture sur l'idée que des produits interdits depuis 10 ans soient utilisés par des vignerons et qu'on les retrouve dans les cours d'école » regrette Allan Sichel, après coup.

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VOS RÉACTIONS
Pierre Le 02 mars 2018 à 10:39:05
Allez en plus un peu d'histoire pour les privilégiés des salles des ventes et les dénicheurs de "pépites"... " Trésor empoisonné " « Traitements pour combattre le Phylloxéra ; avec du purin -1884- ; au poison Taugourdeau (arsenic) -1885- ; au sulfure et pétrole -1887- ; goudron de Norvège et autres substances -1888- ; à la naphtaline ou encore de l'eau mélangée avec sulfure et savon noir -1888- ». Certains climats à rentabilité élevée comme le le Montrachet fut traité par le sulfure de carbone à partir de septembre 1888 et ce jusqu'à la Première Guerre mondiale !! Montrachet 1885 - 1890 Bouchard Père & Fils, vendu par Christie's en 2017 - 14.000€ et 12000€ la bouteille ?? C'est pas beau ça !! Ah oui mais c'était à Hong Kong pour les Chinois...
FB Le 02 mars 2018 à 02:23:27
Peut-être serait-il bon de creuser pour savoir si un certain syndicat viticole du centre-est de la France n’a pas financé le reportage ou arrosé la production de France TV... la Bourgogne se montre tout aussi féroce sur d’autres sujets.
Dubourdieu franck Le 02 mars 2018 à 00:59:10
Encore un Cash, toujours un Crash ! Nous n’avons pas été les seuls, fervents de la viticulture Bio et Biodynamie, à être affligés par Cash Impact mardi 27 02 sur France 2 (écouter en replay) https://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/cash-investigation/cash-investigation-du-mardi-27-fevrier-2018_2620746.html Les réactions des consommateurs après cette émission où le vignoble bordelais, encore une fois, n’a pas été montré en exemple, sont nombreux et défavorables à nos Vins. N’y avait-il pas mieux à offrir aux téléspectateurs français que cette femme à la tête d’une exploitation viticole industrielle – identique à celle de Monsieur Farges ancien Président du CIVB mais toujours aux commandes dans de nombreuses institutions – qui utilise encore le glyphosate pour désherber ! Pour se tirer une balle dans le pied, il n’y a pas mieux ? Comme le mentionne La Confédération Paysanne qui fait le même constat, n’était-il pas plus judicieux pour corriger l’image écornée des vins de Bordeaux, d’amener Madame Lucet à la Cave de Rauzan ? Pour montrer que les choses changent et donner un nouveau visage à Bordeaux ? Ou bien chez Vineam à Saint Magne de Castillon : un groupe de six châteaux dans huit AOC soit 270 ha en Bio certifiés depuis 1999 , dont le siège est à Saint Magne de Castillon. La qualité des vins est irréprochable et en plus Sans Soufre Ajouté pour 80% des 1.500.000 bouteilles produites /an ! Ce que les consommateurs demandent c’est l’arrêt des pesticides dangereux. La seule preuve qu’un vignoble protège ses salariés, les riverains et les consommateurs est apportée par la certification Bio et Biodynamie. Une garantie mise en place par le Ministère de l’Agriculture. Cette voie qui fut heureusement représentée dans l’émission par Dominique Techer, Château Gombaude-Guillot AC Pomerol en Biodynamie, n’est pas considérée par le CIVB comme une fin mais comme un moyen. Et c’est ainsi que le vignoble de Bordeaux continue à se traîner à la queue des vignobles français concernant les surfaces garanties sans substances mortifères, soit 7 % en 2016. Défendre la certification Bio représente l’avenir car c’est avant tout une question de Santé Publique. Franck Dubourdieu Agronome, œnologue, Médecin, Membre de AMP (Association des Médecins contre les Pesticides).
Dominique Le 01 mars 2018 à 20:00:18
Il y a des tas de raccourcis dans cette émission. On peut lui trouver des tas de défauts liés aussi aux impératifs du système médiatique et de l'audimat. Mais balayons d'abord devant notre porte. Pourquoi ce débat ne PEUT pas avoir lieu dans nos appellations ? Pourquoi ceux qui posent des questions de fond sur notre métier, sur la façon dont il est exercé et perçu, se font marginaliser systématiquement ? Pourquoi l'expression des "professionnels" est toujours réduite à celle de ceux qui tiennent tous les rouages du système ? Puisque tout est verrouillé en interne, le débat a lieu à l'extérieur et d'une façon pas toujours la plus souhaitable. Mais à qui la faute ? Sans doute à ceux qui ont la prétention de donner les solutions alors même qu'ils ont été les plus fervents porteurs du système mis en cause. Le débat sur la nocivité des produits bios est sans intérêt : un produit de traitement, et même certaines préparations naturelles, ont nécessairement une fonction de biocide, au moins partielle . Mais d'ici à dire que les produits bios et les produits CMR sont à mettre sur le même plan au nom de ce caractère plus ou moins biocide, laissez moi rire. Cet argument a été le fond de commerce de l'agriculture dite "raisonnée" dont la crédibilité est maintenant réduite à zéro auprès des amateurs de vin. Ils ont bien vu, par exemple suite à l'analyse récente du vin d'un éminent responsable de Bordeaux, que tout cela n'était que l'habillage de vieilles pratiques. Etre à Terra Vitis depuis 10 ans et oser mettre sur le marché un tel cocktail de pesticides au nom d'une "préoccupation environnementale", cela signe la mort de ce label cache-misère et de tous ses clones. De toute façon, la roue tourne et le marché a déjà condamné cette viticulture conventionnelle. L'appel d'offre pour les fêtes dernières d'une grande enseigne de la GMS ne portait QUE sur des vins bios ! Les grands crus sont tous en train de passer en bio ( sans trop le dire tant qu'ils ne maîtrisent pas bien le sujet ) . Alors le sujet c'est qu'il faut que tout Bordeaux opère et valorise une sortie programmée et annoncée des CMR sur 2-3 ans pour rétablir au plus vite une réputation déjà bien abîmée. Il y a déjà un problème commercial. Arrêtons les frais.
Mouss Le 01 mars 2018 à 14:38:14
Bravo pour cet excellent reportage même si on est parfois dans la caricature ! Il confirme le conservatisme de la région bordelaise, heureusement que les autres régions viticoles françaises sont plus dynamiques. J'ai été révolté de constater que certains parlementaires continuent à jouer pour leur intérêts perso, de constater la mauvaise foi de SYNGENTA, qui remplit encore ses bidons d'Atrazine sur le sol français...
VignerondeRions Le 01 mars 2018 à 12:33:03
Ce qui est très regrettable dans cette émission c'est qu'on n'est pas dans l'information, informer c'est relater de ce qui se passe réellement sur le terrain. Or à Bordeaux nous avons aussi arraché des vignes près des sites sensibles (écoles, etc...) et on ne peut pas tout faire du jour au lendemain, pas un mot la dessus. On donne des chiffres sur des résidus, on n'explique rien, on sous entend sans aucune preuve que les viticulteurs voisins fraudent en mettant des produits interdits, alors que les molécules ne sont pas forcement issue des vignes ou qu'elles sont très anciennes. On fait croire au gens que les vignes tenues en BIO ne sont pas soumise aux traitements phytosanitaires, alors que près d'une école même en BIO il faudra venir traiter autant de fois voir plus qu'en conventionnel, que les produits utilisés en BIO sont certes naturels mais qu'en aucun cas ils sont inoffensifs. La vrai question de l'utilisation des produits phyto n'est jamais abordé, or informer pourrait être d'expliquer aux téléspectateurs que depuis 70 ans ils ne paient pas son alimentations et les produits agricole le prix nécessaire pour les produire avec des phyto, alors ne parlons pas du prix nécessaire pour produire sans phyto. Non la question ne se pose pas. Soit disant les viticulteurs de gironde ont refusé de parler, c'est étrange. Moi je veux bien débattre dans le respect, or venir et sortir des documents en demandant des explications alors que l'on est au courant de rien au préalable ne me semble pas loyal. Dans un débat judiciaire dans notre pays on doit fournir les pièces à chaque partie avant le débat contradictoire, dans le cadre de l'émission cela ne semble pas être la règle, le respect c'est peut être cela.
DEDEGE Le 01 mars 2018 à 11:49:13
C'est simple, ne buvez plus de Bordeaux et vous allez voir, les alternatives à leurs poisons, ils vont bien en trouver
Lise Le 28 février 2018 à 12:48:27
Petite faute de frappe sur le vigneron chablisien : Dauvissat Merci!
CARBONNELLE Le 28 février 2018 à 11:43:05
Je reviens sur cash impact vu hier soir, est-il possible de se procurer la carte de France de l'utilisation des phytosanitaires montrée dans l'émission ?
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