LE FIL

Manque de consommables

Pourquoi le vignoble est à court de caisses en bois, de cartons, de bouteilles en verre…

Vendredi 17 septembre 2021 par Alexandre Abellan

Alors que les pénuries de métaux et de microprocesseurs se multiplient dans le monde, le vignoble n’est pas épargné.
Alors que les pénuries de métaux et de microprocesseurs se multiplient dans le monde, le vignoble n’est pas épargné. - crédit photo : Adam (Arthur Pequin)
Les délais de livraison flambent et les prix augmentent pour de nombreuses matières premières pour la filière vin. La crainte de pénurie alimentant une tension inflationniste sur fond de reprise mondiale soutenue et gourmande en ressources.

Les opérateurs du vignoble n'ont même pas commencé à réfléchir à la hausse du prix de leurs vins, inévitable après le petit millésime 2021, qu'ils doivent déjà se prendre la tête sur la flambée des prix des matières sèches. Ces derniers mois, il semble que toutes les fournitures deviennent rares, avec des hausses de prix et de délais de livraison pour les bouteilles de verre, les caisses bois, les cartons… et même les palettes.

« Peu importe les matières premières, toutes voient leur demande exploser et les fournisseurs se retrouvent débordés de commandes. On se disait que ça allait se calmer, mais ça devient structurel » explique Christophe Rensonnet, le directeur global de l’approvisionnement du fournisseur d’obturateurs Vinventions (marques Nomacorc, Syntek, Vitop…). « Tout est lié à la désorganisation des marchés suite au covid » renchérit Philippe Serrault, le directeur général de Loire Viti Vini Distribution (1 400 clients actifs pour 27 millions € de chiffre d’affaires). « On est passé d’une période de sous-activité, qui a désorganisé des industries, à une demande qui est supérieure à l’avant-crise. La conjugaison de ces deux phénomènes crée une inflation à laquelle s’ajoutent des problématiques de disponibilités » analyse le distributeur ligérien (basé à Mozè-sur-Louet, Maine-et-Loire).

"Planning complet jusqu’en janvier 2022"

Selon les fournisseurs, les difficultés d’approvisionnement et de livraison varient. Un constat revient : ceux ayant sécurisé leurs relations avec leurs propres fournisseurs s’en sortent mieux, mais ne peuvent pas répondre à de nouvelles demandes. « La tension est épisodique, si on anticipe, on arrive à ne pas faire souffrir nos clients » confirme également Céline Velasco, dirigeante du cartonnier bordelais Maubrac (2 500 clients), qui a évité les ruptures d’approvisionnement durant cet été très dynamique grâce à un stock bien utile.

Indiquant ne pas avoir de problème de sourcing pour ses caisses en bois grâce aux bonnes relations avec ses trois fournisseurs, Johann Therry, le directeur commercial de l’Atelier Royal du Bois (300 000 caisses en bois pour 1,5 million € de chiffre d’affaires), « mais nous avons des retards de livraison de trois semaines. Notre planning de production est complet jusqu’en janvier 2022, il nous est difficile d’accueillir de nouvelles commandes… » Basé à Rivesaltes, le caissier espère lisser les commandes de ses clients actuels grâce au stock de bois qu’il a constitué.

Cercle vicieux du surstock

Plébiscités par les fournisseurs, les stocks permettent de répondre à une forte demande des clients qui ressemble également à un surstockage. « Quand on entend parler de pénurie, l’être humain fait des stocks, il commande un peu plus et il y a un effet boule de neige » note Jean-Charles Rensonnet, qui indique que le groupe Vinventions a enregistré une hausse de 150 % de ses commandes en deux semaines. Un emballement qui semble se relâcher. Mais attention, « l’encéphalogramme n’est pas plat. Cette détente pourrait être une pause pour les vendanges. Il faut espérer que les clients comprennent qu’il n’y pas de pénurie et qu’il n’y a pas besoin de faire l’écureuil en stockant chez soi… » commente Stéphane Vidal, le directeur général Europe du groupe Vinventions.

"Changer de paradigme pour la caisse en bois"

S’il est un secteur où l’on peut parler de pénurie, c’est celui de la caisse en bois. Soulignant la complexité des phénomènes en cause (voir encadré), Jean-Charles Rinn, le président de la société bordelaise Adam (1,2 million de caisses et coffrets en bois pour 9 millions € de chiffre d’affaires), appelle la filière vin à « se donner les moyens de changer de paradigme ». D’après les estimations, le marché français des caisses à vin est estimé à 10 millions d’unités, dont 9 millions utilisés en région bordelaise. « 90 % de la matière première ne vient pas de la forêt de pins maritimes des Landes, mais de Galice. Ce n’est plus acceptable » regrette le PDG d’Adam, qui revendique « un approvisionnement à 80 % dans un rayon de 400 km autour de nous. On est dans un écosystème vertueux de proximités géographiques, sociales et environnementales. »

Défendant un développement durable par la sobriété de la consommation des ressources, le PDG du premier producteur français de caisses en bois indique qu’« il faut savoir se passer de l’usage de certains produit. Mettre du bois autour du vin est une question à ne pas éluder. » Indiquant ne pas chercher de nouveaux clients grâce à ses 300 acheteurs fidèles, Jean-Charles Rinn regrette une sursollicitation des caisses bois. Comme avec des demandes de clients pour un habillage promotionnel lors d’opérations en grande distribution (pour les foires à vins). « L’enjeu est de réduire l’usage de matières premières » indique le PDG d’Adam, regrettant que les demandes qualitatives croissantes (« pas un nœud, pas une poche de résine, pas une différence de couleur… ») conduisent à un faible rendement (30 % d’une planche est utilisé pour produire une caisse, le solde finissant en papeterie).

Tensions sur le carton

Avant de réviser la supply chain de leurs caisses en bois pour l’avenir, les opérateurs du vignoble s’adaptent actuellement à la pénurie en optant pour les caisses en carton. Une alternative proposée à des marques de négoce comme des grands crus classés par le groupe Mauco Cartex, qui réalise les deux activités. « Le bois est devenu une denrée rare » résume Pierre Rebeyrole, le directeur général du groupe Mauco Cartex (4 200 clients actifs pour 18 millions € de chiffre d’affaires), qui indique des « tensions significatives sur le papier et le carton en termes de délais et prix de vente. C’est inédit. Les matières premières ont augmenté de 50 %. »

"Offre inférieure à la demande"

« La hausse pour le consommateur est de 25 à 30 % en un an. Le marché du carton est très impacté, l’offre de carton reste très inférieure à la demande (avec le développement du e-commerce nécessitant du carton, la transition de l’emballage plastique vers carton dans l’alimentaire…) » note Elisabeth Daviaud, la responsable des achats pour Loire Viti Vini Distribution, qui souligne qu’il n’y a pas de hausse de la production papetière prévue avant 2023. Ce déficit industriel risque de faire durer les tensions, alors que le délai de commande d’un carton basique est passé de 15 jours à 5-6 semaines.

Manque de bouteilles en verre

Pour Elisabeth Daviaud , l’approvisionnement en verre est également très problématique : « on subit le fait que certains verriers ont ralenti leurs productions en 2020 et n’ont pas anticipé la forte reprise. Les stocks restent très bas. En ce moment, il est impossible de trouver une bouteille pour crémant rosé (flacon transparent pour effervescent). » La distributrice ligérienne s’inquiète aussi des hausses de prix qui sont inévitablement attendues pour 2022.

Ne faisant pas de commentaire sur les prix, Jacques Bordat, le président de la Fédération des Industries du Verre, explique la situation : « en 2020, la baisse de la demande sur l’emballage en verre a été violente (avec la fermeture des restaurants, l’absence d’évènements…). Les verriers se sont ajustés en mettant en veille des fours. Il y a une reprise progressive depuis le début 2021, mais avec les incertitudes on navigue à vue, comme un four verrier doit travailler 24 h/24 et 7j/7 toute l’année. Actuellement tous les fours sont à pleine capacité, [mais] on peut avoir des difficultés à répondre à certaines demandes et il peut y avoir des tensions sur des marchés et modèles particuliers pour les vins qui demandent des formes et gravures particulières. »

Tensions élargies

Ces tensions sur l’approvisionnement et les prix ne se limitent pas aux seuls consommables. Les cours à la hausse de l’inox pèsent ainsi sur l’achat de nouvelles cuveries, comme l’augmentation des prix du métal sur les piquets utilisés pour les plantations de vignes. Alors que les prix augmentent aussi pour le gaz et l’électricité, le vignoble espère que la rareté de ses vins 2021 va en assurer la cherté afin de tenir le coup des prochains mois.

 

Usine de carton du groupe Mauco Martex. Photo : Mauco Cartex.

 

A l'origine des tensions sur la caisse bois

« Au départ, les Etats-Unis et la Chine ont déstabilisé les marchés du bois scandinaves et allemands, créant un appel d’air sur le marché français (dont les prix pratiqués sont inférieurs à ceux internationaux). Ce premier phénomène ne s’est pas calmé, il s’est accéléré. Des traders des pays baltes par exemple sont venus acheter des grumes pour la Chine, dont des résineux, ce qui est nouveau et nous intéresse pour l’emballage » explique Jean-Charles Rinn, qui appelle, comme ses collègues, à la mise en place de mesures européennes de protection de la ressource forestières. Ces déséquilibres « continuent de s’accentuer avec un marché américain porteur pour le bois de construction et les ventes en hausse des Grandes Surfaces de Bricolage (pour les parquets, terrasses…). Actuellement, des bois de moindre qualité (non séchés ni triés pour les palettes par exemple) sont plus chers de 30 % que ceux plus qualitatifs que nous utilisons (du bois d’œuvre), ce qui déstabilise le marché : il y a un vrai enjeu de sécurisation et d’utilisation de nos ressources devant nous » s’inquiète Jean-Charles Rinn.

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