LE FIL

Coup d'accélérateur

Le vignoble bordelais se convertit massivement à la bio

Vendredi 02 avril 2021 par Alexandre Abellan

« Vu le marché du vrac, quand on est jeune il ne faut pas hésiter à se convertir à la bio » estime Patrick Vasseur.
« Vu le marché du vrac, quand on est jeune il ne faut pas hésiter à se convertir à la bio » estime Patrick Vasseur. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Déjà porté par les engagements environnementaux de ses vignerons, le rythme des conversions à la viticulture biologique de la Gironde est dopé par la demande du négoce, l'appui des caves coopératives... et des cours allant du simple au double par rapport au conventionnel.

Si l’on ne parle pas encore de vins de Biordeaux, le néologisme pourrait rapidement s’ancrer dans les usages avec la vague de conversion qui couve dans le vignoble girondin. Ne pouvant pas être précisément chiffré à date, le phénomène prend incontestablement de l’ampleur. « Je pense que dans trois ans on aura doublé la production de vin bio » se projette Laurent Cassy, le président du Syndicat des Vignerons Bio de Nouvelle Aquitaine (SVBNA).

« On parle de 300 conversions à la bio cette année » avance Patrick Vasseur, le vice-président de la Chambre d’Agriculture de Gironde. Si la Gironde était déjà le premier département viticole en conversion à la bio en 2019 (avec 769 exploitations certifiées et en conversion d’après les dernières données de l’Agence Bio), le rythme s’accélère nettement ces dernières années (en témoignent 3 808 hectares en première année de conversion en 2019, pour 1 274 ha en deuxième année et 920 ha en dernière année).

Nouveaux convertis

C’est bien simple, « tout le monde s’y met » résume le vigneron Philippe Carrille (certifié depuis 2008 avec le château Poupille, 23 ha en Castillon Côte de Bordeaux). L’annuaire en ligne de l’Agence Bio des exploitations engagées en témoigne, où l’on retrouve par exemple, depuis août 2020, le GAEC château de l’Enclos cogéré par Bernard Farges (le président de l’interprofession des vins de Bordeaux, CIVB, défenseur du cuivre et de la mixité conventionnel-bio) et le château Lafont-Rocher, cru classé en 1855 de Saint-Estèphe (qui avait défrayé la chronique pour ses critiques sur la bio en 2018).

"Demande du négoce bordelais"

Devant cet afflux de nouveaux convertis au cahier des charges bio, « on ne peut que s’en réjouir » souligne Gwénaëlle le Guillou, la directrice du SVBNA. Soulignant que le vignoble bordelais était jusque-là « à la traîne » (avec 11 % de ses surfaces engagées en bio en 2019, contre une moyenne nationale de 14 %), l’experte souligne que ce « fort taux de conversion semble répondre à la demande tout aussi importante du négoce bordelais ».

Face à une offre sous-dimensionnée, les cours du Bordeaux rouge certifié bio attestent d’une valorisation deux fois supérieure à celles des conventionnels. D'août 2020 à février 2021, les cotations des vins en vrac du CIVB enregistrent 125 300 hectolitres échangés. Sur les sept mois de la campagne, 91 % de ces volumes sont échangés en conventionnel pour un cours de 869 euros le tonneau, quand les 9 % de bio affichent un prix moyen de 1 971 €/tonneau.

Développement coopératif

« Aujourd’hui, il y a de gros écarts de prix entre le bio et le conventionnel, mais ça ne va pas durer. Il restera une plus-value méritée avec les engagements techniques et le risque couru par la production » explique Philippe Cazaux, le directeur du groupement coopératif Bordeaux Families (ex-Union de Guyenne). Regroupant les caves de Saint-Pey-Génissac et de Sauveterre-Blasimon-Espiet (à laquelle adhère le GAEC château de l’Enclos), l’union coopérative recense cette année 105 hectares certifiés bio et 551 ha en conversion.

« Au départ il s’agissait de petites surfaces qui entraient dans la démarche, progressivement celles plus importantes leur emboîtent le pas. C’est un pari technique, avec le goulot d’étranglement du travail de mai pour protéger le vignoble et gérer les sols » indique Philippe Cazaux, pour qui le vignoble bordelais doit prendre sa place sur le segment des vins bio. Bordeaux Families se donne ainsi l’objectif de convertir 20 % de ses surfaces en bio sous 5 ans, en visant 1 000 ha en 2027.

"En avance de phase par rapport au marché"

Plus pondéré, Éric Hénaux, le directeur de l’union coopérative de Tutiac attend la fin de la conversion en 2022 des 620 hectares actuellement en conversion pour se projet. « C’est déjà une grosse vague, un changement profond. Avec 12 % de notre surface en bio (sur 5 200 ha), nous sommes en avance de phase par rapport au marché (les vins bio pesant pour 5 % des ventes de vin en GD l’an passé) » note le dirigeant pour qui tout se jouera en 2022 avec l’augmentation des volumes mis en marché par Bordeaux et les autres vignoble (voir encadré).

« Nous verrons comment le marché se stabilise. L’expérience est une lanterne que l’on a accrochée dans le de dos et qui n’éclaire que le chemin parcouru » souligne Éric Hénaux, qui se souvient des déséquilibres du marché bordelais du vrac en 2009 : « beaucoup de volumes bio sont arrivés et les cours ont chuté. Il faut faire attention à ne pas produire plus de volumes qu’on n’a de capacité à les vendre. L’objectif n’est pas de vendre sur le marché spot, mais de miser au maximum sur les bouteilles et les contrats triennaux. »

Maintien de la valorisation

« La crise de 2008 à 2012 est liée à un doublement rapide des surfaces. Si on schématise, avec +20 % de consommateurs par an, il faut cinq ans pour absorber une hausse de 100 %. Et sur ces cinq ans, les cours diminuent » confirme Laurent Cassy. Si le vigneron reconnait que le même scénario pourrait se rejouer actuellement, il veut croire en l'union des opérateurs de la bio pour maintenir la valorisation.

Reste à convaincre les nouveaux arrivants : « il est toujours compliqué pour des gens qui vendent à 700 € le tonneau de ne pas [se satisfaire] d'un doublement de leurs cours grâce au bio. Mais ils doivent prendre conscience du lien entre coût de revient et prix de vente. Un vin bio doit se situer autour de 2 000 € le tonneau. C'est un prix minimal. » Pour soutenir le commerce, le SVBNA travaille actuellement à des contrats d'achats plus « vertueux » et « responsables ».

"Comme on perd tout un tas de matières actives…"

Une fois convertis à la bio, les viticulteurs restent soumis à des coûts de production et des risques de perte de récolte sensiblement plus élevés. Bien que l’évolution actuelle de la réglementation puisse faire relativiser les différences qui existent actuellement dans l’arsenal d’entretien du vignoble (à commencer par le glyphosate pour le désherbage). En bio, « le plus gros chantier c’est l’entretien sous le cavaillon. Mais comme on perd tout un tas de matières actives… » pointe Patrick Vasseur, qui souligne qu’il en est de même pour la lutte contre le mildiou, pour laquelle la Chambre d’Agriculture conseille d’être capable de traiter tout son vignoble en un jour (si besoin le week-end et deux fois par semaine selon les pluies).

« La tendance de la conversion à la bio s’appuie sur la conscience sociale de nos adhérents » ajoute Philippe Cazaux, qui pointe qu’avec l’interdiction depuis 2020 *des phytos classés Cancérigènes Mutagènes et Reprotoxiques (CMR) et la prochaine interdiction du glyphosate, « l’écart technique se réduit alors que la rémunération du bio est forte ». Un alignement des planètes techniques et économiques encore exacerbé par les aides des coopératives à la transition. De quoi dynamiser l'élan vers un vignoble de Biordeaux alors que les acomptes des adhérents conventionnels baissent avec les cours du marché.

 

* : Sauf dérogations pour certains adhérents de Bordeaux Families. Ces dérogations n’existeront plus en 2021, comme les CMR n’ont pas été plus efficaces que les autres phytos face à la forte pression mildiou du millésime 2020.

 

Le développement du bio bordelais vu du vignoble languedocien

« Aujourd’hui, la dynamique de conversion est importante partout en France » pointe Nicolas Richarme, le président de l’interprofession des vins bio du Languedoc-Roussillon (SudVinBio). Ayant écho des conversions massives dans le Bordelais, Nicolas Richarme souligne que les projets de conversion gagnent également en taille dans le Languedoc, avec des programmes lancés par des caves coopératives, notamment en IGP. « C’est assez nouveau, avant il s’agissait plus de domaines particuliers » indique le président de SudVinBio, qui rappelle que le vignoble occitan doit voir ses volumes de vins bio passer de 1,2 millions hl en 2020 à 2 millions hl en 2022.

Ayant en tête les déconversions massives du millésime 2015 dans la vallée-du-Rhône (entre récolte  abondante 2014 faisant chuter les cours et le black-rot ravageur de la campagne 2015), Nicolas Richarme se veut aussi confiant qu’attentif : « ces vingt dernières années nous avons manqué de vins bio, et malgré ça nos ventes ont augmenté de 15 %. Nous avons quelques inquiétudes par rapport à un risque de déséquilibre comme énormément de volumes arrivent sur le marché. [Mais] ces gros volumes sont convertis en caves coop pour du vrac, ce sont plus des marchés de grande consommation. Tous ces volumes qui arrivent, c’est opportunité d’aller sur autres marchés et monter en gamme avec plus de choix qualitatif. »

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marc Le 02 avril 2021 à 15:39:23
Si l'on peut se féliciter de voir les lignes bouger à Bordeaux, l'image du vignoble et des vins est très dégradée notamment avec cette stratégie incompréhensible d'élaborer des basic ainsi définis "le prix le plus bas possible et un minimum de qualité". Je ne crois pas que Bordeaux puisse faire l'économie de l'examen de la dégradation de sa typicité. La transition vers la bio ne s'improvise pas, elle demande préparation et formation ce que d'autres régions ont mis en oeuvre, partiellement. Produire des raisins bio pour les thermovinifier, les copeauter, les enzymer et ne pas s'interroger sur le profil du vin ? Bordeaux dispose d'un incontestable savoir-faire au travers de ses techniciens, sollicités dans de nombreux vignobles en France et à l'étranger. Il faut probablement revoir certains investissements peu compatibles avec un minimum de qualité, ceux-là mêmes que certains languedociens refusent de voir utiliser pour leurs IGP. Il m'arrive d'échanger avec de bons viticulteurs en conventionnel très qualitatifs dont les vins trouvent pourtant difficilement des débouchés sous la pression des acheteurs jugeant les vins trop concentrés. Le label bio ne suffira pas à lui seul pour reconquérir le client qui consomme moins mais mieux et bon. Du bio sans la qualité c'est du discrédit, de la HVE sans qualité également. On peut rajouter aux commentaires de Dominique, le fait que Bordeaux a été un adversaire farouche à la réforme des AOC voulue par René Renou. Sur certains autres vignobles on a commencé à s'interroger sur les sols dès les années 1990 et la région figurait parmi les rieurs. Le chantier est important.
Benji Le 02 avril 2021 à 12:59:49
Dominique au lieu de dire que le HVE est une supercherie pour moi c’est bien le bio qui en est une! Combien de producteurs ne font pas le rendement mais bizarrement y arrivent sur leurs déclarations de recolte,pourquoi le bio ne souhaite pas comptabiliser le bilan carbone,pourquoi subventionner le bio si il est si rentable! Tellement de questions qui ne sont jamais évoquées ! Que va t il arriver quand toutes les vignes en conversion arriveront sur un marché non extensible! Bizarrement les régions qui ont le plus de bios voient leurs productions décroître tout les ans mais chut faut pas le dire! Alors oui il faut convertir si nous voulons produire moins avec un bilan carbone catastrophique et une augmentation conséquente du temps de travail ! Les producteurs étrangers se réjouiront et éviteront les dérives françaises notre place de leader européen sera un lointain passé ! Les proseccos,vins italiens et espagnoles ont un bel avenir
Dominique Le 02 avril 2021 à 11:21:54
C'est un changement complet, inavoué et honteux de stratégie. Avant d'entamer sa conversion bio en catimini, le président du CIVB n'a fait que déclarer que "la bio ce n'est pas possible à Bordeaux", que "le vin bio est un produit qui n'a pas trouvé son marché", etc.... Et les vignerons ont été chauffés à blanc depuis des années avec tous ces préjugés anti-bio. Comment donc leur expliquer le contraire aujourd'hui ? Comment ces dirigeants ont-ils pu être aveugles à ce point sur les évolutions de la société et des consommateurs ? Vont-ils expliquer aux viticulteurs qu'ils leur ont fait perdre des années et un gros potentiel d'image avec la supercherie HVE ? Ces conversions en catastrophe, avec le couteau du marché dans les reins, ne vont pas être simples au moment où les cours du conventionnel ( quand il trouve acheteur ...) est au plus bas. Convertir un vignoble sur 5 ans comme on le voit couramment va nécessiter une traçabilité d'enfer. Quand au Négoce bordelais, qui n'a jamais rien compris au bio tellement il s'accroche comme un naufragé à des notoriétés historiques, il va lui falloir des cours de rattrapage. On est devant à un gâchis historique. Au lieu de défendre l'agrochimie pied à pied, d'attaquer les militants anti-pesticides, ces dirigeants auraient pu se saisir de la viticulture bio comme outil de revalorisation des AOC. Ils auraient pu ré-enchanter l'image du bon vin auprès des jeunes générations. Ils n'ont su que défendre leurs petits intérêts de boutiquiers. Le pire c'est qu'ils vont encore se présenter comme les détenteurs des solutions....
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