LE FIL

Philippe Coste

"Il vaut mieux être vracqueur pour la GD que vendre en bouteilles pour le CHR"

Vendredi 11 décembre 2020 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 11/03/2021 17:14:46

'Il est beaucoup trop tôt pour envisager des mesures structurelles tant que les difficultés conjoncturelles ne sont pas passées' prévient Philippe Coste.
'Il est beaucoup trop tôt pour envisager des mesures structurelles tant que les difficultés conjoncturelles ne sont pas passées' prévient Philippe Coste.
Touché par la crise sanitaire, le vignoble languedocien fait face à des retournements de situation frustrants : les opérateurs ayant misé sur la valeur ajoutée voient leurs marchés se fermer, et se trouvent contraints d’aller sur le marché tendu des vins en vrac. Le point avec le président du syndicat AOC Minervois.

Sous le coup du covid, quelle est la situation économique des entreprises dans le Minervois ?

Philippe Coste : Elle est très inquiétante. La stratégie de valorisation par la vente en bouteille s’est développée, mais c’est elle qui est mise à mal avec la fermeture des réseaux export et CHR (Cafés, Hôtels et Restaurants. Aujourd’hui, il vaut mieux être vracqueur pour la GD (grande distribution) que vendre en bouteille pour la restauration. Alors que l’on fait bon, le marché se ferme : c’est injuste… Je comprends que beaucoup de collègues soient aigris par cette situation. Je préside une cave coopérative [NDLR : Peyriac-Minervois], nous avons réussi grâce à la GD à vendre plus de volumes, mais sans la valeur ajoutée. Nous avons moins de vin en stock que d’habitude, mais il faut être réaliste en regardant notre compte en banque.

Il est clair que depuis le début de la crise sanitaire beaucoup de propriétés habituées à valoriser leurs vins sur les réseaux export et CHR ont des surplus de volumes qu’ils essaient d’amener sur le marché du vrac. Mais quand on n’a pas l’habitude de ce marché, que l’on n’a pas de clients et pas de contrats, les ventes se font au détriment du prix. Les cours restent fermes pour le marché contractualisé, mais certains acheteurs font des coups [sur le marché spot].

 

Le conseil spécialisé vin de FranceAgriMer souhaite un arrachage temporaire : est-ce un levier d’aide au vignoble languedocien ?

Les arrachages temporaires peuvent être une solution pour sortir du potentiel de production sans le perdre. Cela peut aider quelques entreprises, mais s’il y a du gel plusieurs années de suite, leur survie sera en danger… Face aux difficultés que l’on connait, il ne faut pas de tabous, mais il faut faire attention au potentiel de production.

 

On entend également parler d’un inévitable couplage entre une future distillation de crise et une obligation d’arrachage définitif…

Les responsables professionnels qui lancent ce débat dans le Languedoc doivent faire attention, ils pensent à la pyramide des âges et à des aides plus sociales qu’économiques. Il est sûr que s’il faut distiller de nouveau, la Commission Européenne va estimer qu’il y a trop de vins produits et demander des arrachages. [Mais] je ne pense pas qu’il faille parler d’arrachage. Il faut analyser le poids de la crise sanitaire, qui est conjoncturelle, dans les difficultés commerciales qui pousseraient à arracher. La distillation qui s’est réalisée a commencé à rééquilibrer les choses. Je ne sais pas s’il faut faire une nouvelle distillation de crise, il est trop tôt pour le dire.

Il est beaucoup trop tôt pour envisager des mesures structurelles tant que les difficultés conjoncturelles ne sont pas passées. Il faudra voir la capacité de chacun à retrouver ses marchés. En fonction, les mesures structurelles pourront alors être envisagées. C’est compliqué aujourd’hui de se projeter. Il faut aider ceux qui peuvent attendre. Les outils de Prêts Garantis par l’Etat et d’aide au stockage sont bonnes à prendre, ce sont des instruments qui montrent leur efficacité. La sortie de crise se fera sur une multiplicité [de leviers]. Ce qu’il faut éviter aujourd’hui, c’est la baisse des prix. En Languedoc, il y a des pistes de reconversion entre signes de qualité.

 

Pensez-vous à des transferts de vins AOP vers les IGP ? Gérard Bancillon, le président du comité national des vins IGP, souhaite qu’il ne puisse pas y avoir de perméabilité entre les deux segments…

Il peut y avoir des déclarations, mais c’est le producteur qui décide au final. Là où il a raison, c’est que l’on ne peut pas venir chez les gens sans frapper avant d’entrer. Il faut une réflexion régionale sur ce qui évoluer et ce qui est en difficulté. Il ne faut pas casser ce qui fonctionne. Même s’il y a un glissement de l’AOP vers l’IGP, ce sera limité : les rendements en appellation sont plus proches de 40-45 hl/ha que des 80 hl/ha de l’IGP, les cépages en AOP ne sont pas ceux des IGP (à part le grenache et la syrah, alors que le carignan est utilisé en IGP départementale, mais avec des cours actuels qui limiteront les ajustements).

Il faut rééquilibrer les choses le plus rapidement possible et se garder des possibilités de rebondir à la sortie de crise. C’est plus facile à dire qu’à faire… Mieux vaut être journaliste pour l’écrire que chef d’entreprise pour prendre des décisions.


 

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