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Ex-Listel

Le plus grand domaine viticole d'Europe modèle de résilience face au changement climatique

Mardi 01 décembre 2020 par Marion Bazireau

Laetitia Carbonell a rejoint les anciens domaines Listel en 2006 à l'occasion de son stage de fin d'études d'ingénieur.
Laetitia Carbonell a rejoint les anciens domaines Listel en 2006 à l'occasion de son stage de fin d'études d'ingénieur. - crédit photo : Laetitia Carbonell
En Camargue, les Grands Domaines du Littoral font le maximum pour assurer la pérennité de leur vignoble. Confrontés à la sécheresse, ils se lancent dans l’irrigation à partir d’eaux usées traitées ou d’effluents vinicoles. Ils tentent aussi d’éliminer le travail du sol pour réduire leur empreinte carbone et préparent l’avenir en plantant des cépages résistants.

La conversion des 429 hectares en bio du Domaine Royal de Jarras, à Aigues-Mortes, en Camargue ? Presque une formalité, à écouter Laetitia Carbonell, directrice des vignobles des Grands Domaines du Littoral, la plus grande exploitation viticole d’Europe, avec un total de 2 000 hectares. « Nous étions labellisés Haute Valeur Environnementale (HVE) depuis 2016 et nous avons toujours travaillé les sols. Pendant nos trois ans de conversion bio, nous avons simplement dû apprendre à ne travailler qu’avec des produits de contact. »

Arrivée aux anciens domaines Listel en 2006 pour son stage de fin d’études, l’ingénieure n’a pas tout de suite bien accueilli ce projet de conversion bio. « Cela impliquait un épamprage totalement mécanique, plus de passages dans les vignes et une plus grosse empreinte carbone » explique-t-elle. Laetitia Carbonell a trouvé la parade. Ou, plutôt, les parades. D’abord, elle s’est lancée dans un renouvellement du parc matériel. « Nous travaillons avec Pellenc sur des porteurs multi outils pour réduire nos consommations de carburant » dévoile-t-elle. Le domaine Royal de Jarras a également accueilli la première version du robot Ted de Naïo. « Nous sommes en discussion pour un partenariat sur la seconde version. Le robot est convainquant mais il manque encore de polyvalence. Pour 100 ou 150 000 euros, nous préférons investir dans un porteur, d’autant que nous ne manquons pas de main d’œuvre. »

"Je ne crie pas victoire"

La directrice des vignobles vient en plus de lancer un essai d’enherbement permanent. « Après plusieurs petits tests sur différents îlots l’année dernière nous avons décidé de semer de la féverole et du trèfle sur une grande parcelle de 12 ha. » Jusqu’à présent, les vignes de l’exploitation sont semées avec de l’orge à la fin des vendanges, « pour tenir le sable ». 5 000 moutons arrivent en décembre pour les désherber jusqu’au printemps.

D'ici quelques années, Laetitia Carbonell espère éliminer complètement le travail du sol. « Je voudrais que le couvert tienne au moins trois ans. Pour l’instant je ne crie pas victoire. Il ne pleut presque pas et le tapis est un peu clairsemé. »

Economiser l’eau

Confrontée au manque d’eau, Laetitia Carbonell a voulu optimiser l’irrigation des vignes du domaine. « Hormis en Australie, peu de travaux ont été conduits sur des sols sableux sans réserve en eau. Pendant trois ans, le professeur Alain Deloire et un élève ingénieur à l’Institut Agro de Montpellier nous ont permis de construire un programme adapté à notre terroir et économe » rapporte-t-elle.

Les partenaires se sont notamment aperçus qu’il était judicieux d’irriguer tôt, « au moment du débourrement, pour favoriser l’induction florale l'année suivante, puis à nouveau lors de la floraison » détaille Laetitia Carbonell. « Nous avons aussi creusé des fosses pour visualiser les bulbes d’humectation et s’assurer de ne pas gaspiller d'eau. »

D’ici 2022, une quinzaine d’hectares devraient être irrigués à partir des effluents vinicoles. « Toutes les parcelles à proximité de nos bassins d’évaporation » explique Laetitia Carbonell. « La région nous aide à faire avancer le dossier. Nous devons aussi nous assurer que ces eaux riches en potasse ne font pas trop grimper les pH et baisser l’acidité des vins. Elles ne doivent pas non plus augmenter l’instabilité tartrique. »

"Du jamais vu ! "

La directrice est sur le point de concrétiser un projet encore plus ambitieux pour sauver les 260 ha du domaine de Villeroy, à Sète. « C’est l’une des villes les plus sèches de France. La vigne est en grande souffrance et les jeunes plants dépérissent. Comme nous ne pouvons bénéficier du raccordement au Bas Rhône, comme c’est le cas à Aigues-Mortes, nous avons eu l’idée de l’irriguer avec les eaux traitées de la station d’épuration de Marseillan. Un projet d’une telle ampleur, ce serait du jamais vu ! »

Après trois ans de lutte, Laetitia Carbonell devrait obtenir le feu vert de la préfecture dans les semaines à venir. « Il nous reste à monter une station de désalinisation par électrodialyse ou osmose inverse. Nous espérons un soutien financier de la région et de l’agence de l’eau pour démarrer en 2022. »

Pour lutter contre le dépérissement du vignoble, Laetitia Carbonell s’apprête en plus à accueillir les équipes de Simonit et Sirch. « Nous allons former tout notre personnel à la taille respectueuse des flux de sève » indique-t-elle. « Nous avons beaucoup à apprendre, notamment sur la formation des plantiers. »

Cépages résistants

En parallèle, le domaine Royal de Jarras a déployé des cépages résistants sur une dizaine d’hectares. « Nous avons commencé par le soreli en 2018, dans l’idée de le substituer au chardonnay pour nos vins de base. Il se plait très bien, il développe un feuillage important et beaucoup de fruits alors qu’on lui donne peu à manger et que nous l’avons planté à haute densité. En revanche il faut le récolter assez tôt pour éviter la pourriture. »

Le floréal, le voltis, et l’artaban sont arrivés l’année suivante. « Nous n’avons pas planté de vidoc car nous avions entendu qu’il donnait des vins tanniques et colorés, ce qui ne colle pas avec la production de « gris », mais depuis j’ai eu de bons échos de Provence » relate Laetitia Carbonell.

L’année prochaine, la directrice se rapprochera de l’Institut Coopératif du Vin (ICV) pour réaliser des microvinifications de ces variétés Resdur1. « Pour l’instant, nous sommes très contents du floréal. Malgré le sable il est bien vigoureux. En revanche, l’artaban n’a pas supporté le gel de l’hiver et la chaleur de l’été. »

Un avion pour repérer la flavescence dorée

« Nous sommes en zone de lutte obligatoire depuis trois ans et nous vivons avec deux gros foyers de flavescence à quelques kilomètres. Nous devons prendre le taureau par les cornes, d’autant plus que nous n’avons désormais plus que le pyrévert pour lutter contre le ravageur » pose Laetitia Carbonell.

La directrice des vignobles des Grands Domaines du Littoral a profité du confinement pour se mettre en relation avec la société Chouette Vision. Le 14 août dernier, un avion a survolé les quelques 1 500 hectares des propriétés qu’elle supervise sur le département du Gard. « J’ai été bluffée par la qualité des images » reconnait-elle. « Bien sûr, une caméra embarquée dans un avion ne peut pas être aussi précise qu’un drone et nous avons trouvé quelques faux positifs ou négatifs mais cela nous a permis d’envoyer notre personnel et les équipes de la FEDON dans des zones stratégiques » explique Laetitia Carbonell.

Membre du comité filière du Mas numérique, Laetitia Carbonell place également beaucoup d’espoir dans le développement des caméras embarquées sur les machines agricoles. « Cela nous permettrait par exemple de détecter la flavescence dorée au moment de la récolte, sans passage supplémentaire dans les vignes. »

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