LE FIL

En vrac et en hibernation

Les vins de Bordeaux patinent

Mercredi 12 décembre 2018 par Alexandre Abellan

Paysage d'hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux, tableau de Brueghel l’Ancien (1565).
Paysage d'hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux, tableau de Brueghel l’Ancien (1565). - crédit photo : Musée des Beaux-arts d’Anvers
Sur fond de guerre des nerfs entre producteurs et négociants sur le cours du millésime 2018, la commercialisation bordelaise atteint ses plus bas niveaux au tiers de la campagne.

La tendance se confirme, et s’accentue. En novembre 2018, les contrats d’achats de vin enregistrés à Bordeaux ont diminué de 57 % en vrac et de 63 % en bouteilles par rapport à l’an passé. « Il s’agit du plus faible niveau de la décennie » indique la dernière note statistique du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB). Sur les quatre premiers mois de la campagne 2018-2017, les échanges en vrac ont chuté à 247 000 hectolitres, en baisse de 52 %, alors que les premiers contrats de Bordeaux blancs et rosés 2018 commencent à se signer*.

Ce grippage de la commercialisation inquiète évidemment dans le vignoble, où les malo s’achèvent et les Cassandre émergent, prédisant déjà une crise des cours pour le début 2019. En témoigne le directeur commercial d’un fournisseur d’équipements d’embouteillage : « les principaux acheteurs du négoce bordelais n’annoncent pas d’achats avant janvier ou février. Ce qui attise les craintes d’un effondrement des cours. Qu’on soit verrier ou bouchonnier, on subit ce repli depuis trois mois. Les commandes sont en chute et annoncent de graves difficultés commerciales. »

Déficit 2017

« La situation n’est pas bonne, mais elle n’est pas catastrophique. Le prix du vrac va retomber après des tensions liées à la carence de volumes. Mais ce qui arrive n’est pas une surprise ! C’était prévisible, et on pouvait le prédire dès novembre 2017 » explique Christophe Château, le responsable de la communication du CIVB. S’il confirme que « plus rien ne se fait en vrac depuis trois mois », le porte-parole de l’interprofession présente une explication conjoncturelle à cette tendance : l’effet du petit millésime 2017.

Pour Christophe Château, la logique est mathématique : « avec -40 % de vendanges en 2017, il y a eu -40 % d’offre. La seule question que l’on se pose : quand le marché va-t-il redémarrer ? Au premier trimestre 2019 ? On espère que l’activité redémarre vite avec l’arrivée du millésime 2018. » Ainsi que les premiers chiffres officiels sur le niveau de la récolte bordelaise par appellation. Si le CIVB estime actuellement entre 5 et 5,2 millions hl la production girondine, tout l’enjeu est de connaître les rendements effectifs par appellation, alors que les situations sont particulièrement hétérogènes.

"Bordeaux est à l’arrêt"

« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur » raille le syndicaliste viticole Dominique Techer (Confédération Paysanne), citant Jean Cocteau. « Bordeaux est aujourd’hui une filière à l’arrêt. Il n’y a pas de marché ! Pourtant, il y a du volume à vendre chez les vignerons, même avec la petite récolte 2017… C’est un décrochage plus profond. L’interprofession est inconsistante comme un caramel : dure à froid, molle à chaud » s'emporte-t-il, critiquant ceux qui prédisent mais ne préviennent pas. Si les inquiétudes restent lourdes dans le vignoble, un certain fatalisme fait aussi écho à l’attentisme ambiant. « Le rythme est ralenti mais comme après chaque année avec une petite récolte » temporise ainsi un président de cave coopérative.

Attente 2018

La campagne d’échange vrac n’ayant passé que son premier tiers, « attendons donc. Le marché n’est pas lancé, on pourra le commenter quand il le sera. Nous ne sommes que début décembre… » rassure également Bernard Farges, le président du syndicat des Bordeaux et Bordeaux Supérieur. Le viticulteur girondin souligne que le marché est en retard dans d’autres vignobles : des Côtes-du-Rhône à l’Espagne. Globalement délicat, le contexte économique pèse sur les échanges mondiaux de vins vrac, qui sont annoncés en suspens suite aux hausses de production enregistrées en 2018 (cliquer ici pour en savoir plus).

Ne faisant pas exception à la règle, Bordeaux pâtirait en plus de bilans des foires aux vins d’automne particulièrement décevants, et de perspectives au grand export mises en difficultés par une concurrence exacerbée sur le marché chinois. Alors que la place de Bordeaux constate une hausse de ses stocks, avec des volumes conséquents de 2015 et 2016 dans ses entrepôts, des opérateurs prédisent une reprise des achats seulement à partir d’avril, une fois passé le nouvel an chinois.

"Pas de besoins immédiats"

Les équilibres réduisant les besoins, une baisse des prix pourrait relancer le marché entend-on à l’aval du marché. Sans que cela persuade les vignerons à répondre à des offres à 1 100 ou 1 200 euros le tonneau de 2018, quand le 2017 s’échangeait 1 400 à 1 500 €/tonneau. « Il y a des doutes sur le positionnement de prix. Comme il n’y a pas de besoin immédiat, on ne réussit pas à se positionner pour le Bordeaux rouge. Ce qui n’est pas anormal. La nouvelle vendange s'échange rarement avant janvier et chaque millésime de belle qualité connaît un démarrage très long » analyse Xavier Coumau, le président du syndicat des courtiers de vins et spiritueux de Bordeaux.

Pour l’expert, la logique voudrait un retour à 1 200 €/tonneau. Mais nul n’est capable de dire si les prix de départ seront à 1100, 1 200 ou 1 300 € le tonneau… « Je pense que pour relancer le marché, il faudrait un positionnement à 1 150-1 250 € le tonneau » avance Xavier Coumau, qui reconnaît que les propriétés ne sont pas mûres pour une telle baisse des cours, tandis que le négoce n’a pas de besoins immédiats et joue la montre… Depuis le printemps dernier. « Nous sommes dans un no man’s land depuis mai. C’est ce qui est inédit, tout a été acheté avant et rien ne se passe depuis » conclut le courtier. Nul besoin d’être Jérémie pour prédire que la chute des transactions va se poursuivre. L'inconnue étant bien le moment de la sortie d’hibernation de la place de Bordeaux.

 

* : 13 400 hl de Bordeaux rosé à 1 390 €/tonneau et 19 100 hl de Bordeaux blanc à 1 192 €/tonneau.
 

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Valérie Murat Le 14 décembre 2018 à 16:39:36
"la logique est mathématique" selon Christophe Chateau, porte-parole du CIVB. Tellement facile si peu empathique comme réponse pour un salarié du CIVB qui touchera son salaire intégral à la fin du mois, de l'organisme qui est censé promouvoir le travail de vignerons, qui pour la majorité ont presque ou tout perdu sur les deux dernières années et qui pour beaucoup vivent en dessous dus seuil de pauvreté, qui pour d'autres devront mettre la clé sous la porte, ou passeront à l'acte tant leur situation est désespérée. le CIVB pourrait lors d'un de ses prestigieux conseil d'administration inscrire au vote une aide financière exceptionnelle pour éviter les drames pour certaines de ces familles ???
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