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Marché mondial

Les échanges de vin en vrac suspendus... jusqu’en février 2019 ?

Vendredi 30 novembre 2018 par Sharon Nagel

Les nuages à l’horizon pourraient se densifier si les premiers signes d’une belle récolte 2019 dans l’Hémisphère sud se confirmentLes nuages à l’horizon pourraient se densifier si les premiers signes d’une belle récolte 2019 dans l’Hémisphère sud se confirment - crédit photo : AWRI
Les campagnes de vrac se suivent mais ne se ressemblent pas : celle 2018-2019 est calme pour l'aval, voire anxiogène pour l'amont. Un constat amplement démontré pour les dix ans du salon World Bulk Wine Exhibition, qui s'est tenu à Amsterdam cette semaine.

Pas de démarrage avant février

Attentisme. S’il y a un mot qui décrit le sentiment général sur le marché du vrac à l’heure actuelle, c’est bien celui-là. Mais il s’accompagne aussi d’autres qualificatifs : compliqué, calme, voire anxiogène pour les producteurs. « Le marché est très calme en ce moment », confirme un courtier français. « Les acheteurs attendent des baisses de prix et ne se positionnent pas encore. Il faudrait que quelques gros contrats se signent pour démarrer la campagne ».

Ces contrats se seront-ils signés pendant le salon des vins en vrac dans la capitale néerlandaise ? Rien n’est moins sûr. « Les acheteurs savent qu’il y a à la fois qualité et quantité et achètent uniquement pour couvrir leurs besoins les plus immédiats », affirme Sonia Carolo, responsable export de la maison de courtage italienne Patric Lorenzon, qui n’anticipe pas de démarrage réel du marché avant le mois de février. « Les besoins pour Noël sont déjà couverts. Le mois de janvier est une période post-fêtes. La situation ne devrait donc changer qu’en février ».

 

Une spirale à la baisse sans fin en Espagne

D’ici là, les producteurs mettent en place des stratégies pour réduire le volume de vin entrant sur le marché afin de stabiliser les prix. Pour Caves et Vignobles du Gers, les 100 000 hectolitres de volumes supplémentaires cette année par rapport à 2017 serviront à alimenter des filières industrielles. « Nous les avons orientés vers les brandies et vins de base pour mousseux. Il le fallait », explique le directeur commercial de CVG, Éric Lanxade, pour qui cette stratégie s’inscrit dans une politique volontariste. « Il faut être en mesure de ne pas subir le marché. C’est pour cela que nous avons fait le forcing sur le brandy. Notre volonté est de redonner confiance dans le prix des vins car aujourd’hui il y a une déconnection – on assimile forte récolte à baisse des prix ».

De l’autre côté des Pyrénées, et malgré des tentatives pour retirer des vins du marché, c’est bien l’effondrement des prix qui est constaté. Certes, cette chute fait suite à des hausses importantes l’année dernière, mais pour l’instant les producteurs s’inquiètent de la poursuite de cette spirale à la baisse. « L’année dernière, nos tarifs tournaient autour de 6,50 euros le degré hectolitre », précise Maria Antonia Carrillo Guapo, responsable commercial de Vinedos Castilla La Mancha qui regroupe dix caves coopératives dans la région pour une production de 64 millions de litres cette année contre 45 millions en moyenne. « Les prix sont déjà passés de 4,20€ à 3,50 € dans le meilleur des cas pour les rouges, ou encore 3,80 € le degré hectolitre pour les DO et vins bios. Mais nous n’avons aucune idée du prix plancher – on préfère d’ailleurs ne pas y penser ! »

 

Hausse continue du potentiel de production à La Mancha

La chute est liée, du moins en partie, à une production qui serait plus près de 50 millions d’hectolitres que des 47 Mhl annoncés officiellement, contre 35 Mhl l’an dernier. « La Mancha a sans doute récolté 28 à 29 millions d’hectolitres, soit 10 Mhl de plus que l’an dernier. Les opérateurs vont devoir se démener pour les vendre ! », confiait un courtier français. Pour ce dernier, la situation est d’autant plus inquiétante que le potentiel de production dans la région de Castille La Mancha reste toujours sur la même lancée. « Où va La Mancha avec ses volumes ? Les zones les moins productives ont été arrachées pour implanter des vignes dans des secteurs plus productifs et irrigués ». Par conséquent, cette année, certains producteurs voient apparaître le spectre de la distillation, mais pas dans les mêmes conditions que celles évoquées par Éric Lanxade.

« Nous ne voulons aucuns stocks en fin de campagne car nous n’aurons pas la place de les conserver aux côtés d’une nouvelle récolte », concède Maria Antonia Carrillo Guapo. « En dernier ressort, si nous voyons que les vins ne sont pas vendus, nous les transformerons en brandies. Mais ce sera vraiment en dernier recours car le prix tomberait alors à 2,30 € le degré hectolitre ». La responsable commerciale de la structure coopérative prédit une année difficile, et constate que « les acheteurs jouent là-dessus », sans que ce soit forcément justifié : « La qualité est correcte, certains vins sont même très bons et il ne restait pas une goutte de vins dans les caves de l’an dernier ». Malgré cela, elle affirme que « nos gros acheteurs ne sont pas venus à la WBWE. C’est normal, on les appelle tous les jours ! Ils savent qu’ils peuvent définir les prix et que nous enverrons des échantillons dès qu’ils en feront la demande ».

La tension était palpable dans les allées de la WBWE cette semaine à Amsterdam

Des pratiques peu commerciales

Luis Miguel Borras, directeur export de la cave Cherubino Valsangiacomo dans la région de Valence, estime pour sa part que les attentes des acheteurs ne correspondent pas à la réalité. « Ils profitent de la situation. La qualité ne peut pas suivre les baisses de prix qu’ils demandent ». Les vins de la nouvelle récolte sont déjà passés de 70 € à 45 € l’hectolitre pour des vins à 12°, note-t-il. « Les acheteurs pensent que les prix vont encore baisser. Moi aussi, mais uniquement sur les blancs ». Refusant d’indiquer les fourchettes de prix pratiquées cette année par la cave, qui a élaboré 1,1 Mhl, soit un volume dans la lignée de sa production normale, Luis Miguel Borras estime que « ce serait dangereux de le faire. Il y a des années comme ça ». Il illustre bien la fébrilité ressentie au sein de la filière espagnole : « Tout le monde attend. Le premier qui sortira un prix servira d’étalon ». Dans le même temps, il montre du doigt le comportement de certains producteurs l’an dernier, « qui ont vu que les prix augmentaient et ont gardé des vins pour les vendre en fin de la campagne », mais aussi les caves coopératives cette année, « qui sont pleines et vont vendre comme elles veulent ».

 

Les prix italiens « plus réalistes »

C’est bien là, l’un des objectifs du comité mixte franco-espagnol. « Il faut que nous fassions bloc pour maintenir les prix face aux metteurs en marché », martèle Joseph Martinez, président de la cave coopérative La Vendémiaire à Fleury d’Aude. Ayant déjà entamé des discussions officieuses sur la campagne actuelle avec ses homologues espagnols, en amont de la rencontre officielle prévue le 4 décembre, il est optimiste quant au rôle joué par ce comité. « Cela ne résout pas tous les problèmes, certes, mais cela aide. D’ailleurs, les Italiens s’en sont rendu compte et ils veulent rejoindre le comité mixte ».

Du côté italien, certains opérateurs semblent plus sereins que leurs homologues espagnols. C’est le cas du docteur Luca Sabatini, directeur export de la Cantine Soave. « Notre production s’inscrit en hausse de 20 % par rapport à l’an dernier », reconnaît-t-il, « mais cela ne pose pas de problème particulier pour la commercialisation de nos vins car nous reprendrons nos habitudes d’il y a deux ans ». L’année dernière, cette cave importante a dû refuser des clients faute de volumes, ou bien réduire les quantités allouées à ses clients existants. « Certains sont allés chercher des vins en Europe de l’Est et en Moldavie mais les prix dans ces pays-là sont montés en flèche en raison d’une forte demande sur le pinot grigio. L’Italie est désormais plus réaliste donc les clients reviennent ».

Des baisses de 20 % sur le prix du pinot grigio italien et jusqu’à 30 % sur les génériques en rouge comme en blanc, ont effectivement rendu l’offre italienne plus attractive que celle de pays comme la Moldavie, sortie en masse cette année à Amsterdam pour tenter de poursuivre sur sa lancée. Mais avec des prix souvent annoncés autour des 60 centimes le litre, il y a des chances pour que plusieurs d’entre eux soient rentrés du salon bredouilles.

 

Une pression sur les prix en Australie

Il reste à savoir s’il en est de même pour d’autres pays producteurs présents sur le salon, comme l’Australie dont la présence se renforce d’une année sur l’autre. « Les attentes des producteurs de raisins sont élevées cette année, mais les vins sont moins chers ailleurs », constate Jim Moularadellis, directeur de la société de courtage Austwine, qui note par ailleurs un ralentissement de la demande chinoise. « Elle représente quand même 1 milliard AUD sur les 2,7 milliards que totalisent nos exportations, mais elle est freinée, en partie par une absence de croissance des plantations nouvelles ». Peut-être plus pour longtemps car la vigne étant redevenue rentable, par rapport à d’autres cultures en vogue comme les agrumes ou les amandes, la roue pourrait de nouveau tourner.

« Les prix des raisins sont en hausse de 20 à 25 % pour 2019 », confirme Jared Shattock, responsable du service conditionnement de la deuxième maison familiale du pays après Casella, Kingston Estate, « mais ceux du marché ne pourront pas suivre dans les mêmes proportions ». Néanmoins, dans un climat positif suscité notamment par la Chine, « les gens commencent à envisager de planter des vignes de nouveau ». Pour l’heure, la filière australienne ne prévoit pas pour autant une récolte abondante pour 2019, comme l’explique Jared Shattock : « On s’attend à une baisse de 5 % de la production 2019 à l’heure actuelle », tout en soulignant le frein que représentent l’accès à l’eau et son prix, ainsi que leur impact sur la compétitivité de l’Australie. « Le coût de l’eau a plus que doublé depuis l’an dernier alors que les prix du marché sont stables. De plus, étant donné la concurrence exercée par d’autres cultures comme les amandes, le coût de l’eau pourrait continuer à augmenter, ce qui ne fera qu’aggraver la pression sur les prix l’an prochain ».

 

De bonnes perspectives de récolte pour 2019

D’autant plus qu’ailleurs dans l’hémisphère sud, les perspectives s’annoncent d’ores et déjà bonnes pour la récolte 2019. « Il y a eu quelques orages cette année, notamment des orages de grêle mais causant des dégâts localisés. Désormais nous sommes à l’abri des gelées et l’état du vignoble est plutôt normal », note Leonardo Olazabal, directeur de Tierra del Huarpe en Argentine qui produit environ 10 millions de litres de vins et de moûts par an. Il en est de même en Afrique du Sud : « On prévoit une belle récolte dans la région de l’Orange River », affirme Charl du Plessis, directeur général d’Orange River Cellars dont la production totalise 75 millions de litres de vins, jus et moûts. « Les années précédentes, nous avons subi des dégâts liés aux gelées mais cette année nous avons été épargnés. De plus, les températures ont globalement été très favorables à l’évolution de la vigne ».

Si une belle récolte quantitative se confirme dans l’Hémisphère sud, après celle de l’Hémisphère nord, l’anxiété déjà palpable en amont de la filière ne pourra que se renforcer en 2019.

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