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Vignerons grêlés en quête de solutions et de solidarité à Bordeaux
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Après les orages
Vignerons grêlés en quête de solutions et de solidarité à Bordeaux

Le point sur les dispositifs, propositions et réflexions pour soutenir un vignoble girondin multisinistré après les orages massifs de ce lundi 20 juin, qui fragilise des entreprises déjà en grande difficulté.
Par Alexandre Abellan Le 23 juin 2022
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Vignerons grêlés en quête de solutions et de solidarité à Bordeaux
Les vignerons sont appelés à faire remonter leurs dégâts subis et à partager leurs idées pour résoudre les difficultés qui s’annoncent. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
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ecouée de larmes ravalées, une voix vigneronne tremble jusqu’à gronder ce mercredi 22 juin à Coutras lors de la réunion publique de crise faisant suite aux derniers orages de grêle sur la Gironde : « je suis viticultrice sur la commune de Galgon et on a perdu quasiment 80 % de la récolte lundi. Est-ce que l’on peut partir de cette réunion en ayant quelques pistes de solutions pour voir la lumière au bout du tunnel. Ou est-ce que l’on doit se débrouiller tout seul ? On parle de solidarité, je pense à celle de l’ensemble de la filière : l’interprofession, le syndicat, les négociants… Tout le monde n’est pas sans savoir que c’est un peu compliqué, que ce soit en catastrophes (gel, mildiou, grêle…), que ce soit en commercialisation… Il faut que vous soyez conscients que certaines propriétés peuvent mettre la clé sous la porte avec ce qui vient d’arriver. »

« On y travaille, malheureusement j’aimerais avoir une solution. Mais ce soir je ne suis pas sûr que l’on ait beaucoup d’annonces » répond franchement Stéphane Gabard, le président du syndicat des Bordeaux et Bordeaux Supérieur, confirmant que « la petite différence par rapport à la séquence de sinistres que l’on a d’année en année, c’est qu’en 2017, lorsque l’on a eu le premier sinistre majeur avec le gel, nos exploitations n’étaient peut-être pas en très bonne santé, mais l’on avait un marché et des coûts de production moindre. Aujourd’hui, c’est la double peine. Cette sanction arrive dans un marché déjà très compliqué. Sans cet épisode de grêle, la plupart d’entre nous aurions des difficultés à continuer à trouver des acheteurs et marchés (vrac, export…). »

Cotisation de solidarité

« Je vais essayer de faire une proposition. On est nombreux, cela va m’engager » ajoute Bernard Farges, le président du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB). Notant qu’avec l’enchaînement « peut-être inédit » des 4 000 hectares grêlés lors de la Pentecôte et les 10 000 ha touchés cette semaine, « le changement climatique, on y est (avec la dimension de ces orages). Les outils que l’on a ne suffisent plus », ce qui impose de « raisonner différemment nos récoltes, nos réserves de vin, nos réserves financières » et de « poser le sujet de la solidarité entre nous ». Indiquant ne pas avoir beaucoup de propositions en la matière tant qu’il n’y a pas de concertation de la filière bordelaise, Bernard Farges lance l’idée de créer une cotisation de solidarité au profit des vignes les plus en difficulté.

Un dispositif qu’il connaît bien, pour l’avoir déployé au sein du syndicat des Bordeaux après le gel de 2017, via une taxe volontaire de solidarité s’élevant à 11 € par hectolitre de Dépassement du Plafond Limite de Classement (DPLC, sur le millésime 2016). Ayant concerné 42 200 hectolitres de vin AOC Bordeaux, cette cotisation avait permis de lever 504 151,45 euros HT. « Je vais soumettre ça à nos collègues viticulteurs et négociants », en sachant que « ça ne résoudra pas tout », car « avec 500 000 € on ne sauve pas 500 viticulteurs. Mais [avec cette idée] un collègue vigneron (Rémy Villeneuve) avait été imaginatif. Il faut que l’on fasse des propositions » précise Bernard Farges, qui appelle à la solidarité nationale, régionale et départementale pour amorcer l’aide aux sinistrés. « Des fonds de solidarité sont à monter entre vous, avec l’État… Pour que personne ne soit en slip quand ça arrive » renchérit Stéphane Le Bot, conseiller départemental du Nord-Médoc.

Aides classiques

Après la violente nuit de grêle du lundi 20 juin (tombée sur une partie du Médoc, du Blayais et du nord Libournais), la demande de solidarité est forte parmi la grosse centaine de vignerons, maraîchers et éleveurs venus ce 22 juin à l’UCVA (Union Coopératives Vinicoles d'Aquitaine). Les prises de parole et chuchotement y évoquent pêle-mêle la nécessité d’une reconnaissance en catastrophe naturelle, le besoin d’une remise supplémentaire sur le GNR, l’engagement des banques à soutenir les trésoreries… En réponse, les représentants de l’État proposent actuellement peu de dispositifs autres que les « aides de droit commun » (Taxes sur le Foncier Non Bâti, cotisations MSA, gestion du personnel*…). À l’issue du recensement des vignobles touchés par la grêle (en même temps que la sollicitation des assurances pour les vignes et bâtiments touchés), des demandes seront effectuées pour activer les dispositifs d’achat de vendanges (moûts et raisins entre viticulteurs sans statut de négociant), de Convention de Mise à Disposition (CMD vendange)…

Se posant la question de la gestion de leurs vignes grêlées (voir encadré), les vignerons souhaitent également pouvoir prévenir les futurs orages. Et la foule de gronder de reproches sur des générateurs qui n’ont pas été allumés ou de fusées qui auraient démontré leur efficacité… « Aucun système n’est efficace à 100 %. Il n’est pas possible de désintégrer un nuage. L’orage qui est passé ici, c’est une bombe atomique. Quand ça monte à 8 km de hauteur, vous pouvez faire ce que vous voulez » réplique Philippe Abadie, le directeur du pôle des entreprises de la Chambre d'Agriculture de Gironde (CA33). « Sur le dispositif de protection à l’iodure d’argent. Je suis sûr que dans la salle il y en a un tiers qui est convaincu que ça marche, un tiers qui pense que ça ne marche jamais, un tiers qui ne sait pas… On ne va pas se convaincre les uns les autres » résume malicieusement Bernard Farges, qui propose d’en avoir le cœur net en menant pendant plusieurs années des essais (en renforçant le maillage du réseau, en testant des canons automatiques…) : « mettons le paquet, si ça ne marche pas au bout de 7 à 8 ans, on en tirera les conséquences ». Au-delà de l’aide du département et de la cotisation du vignoble, la filière bordelaise espère que les assureurs participeront à ce projet dont ils auraient eux-mêmes à tirer profit (avec la réduction des dégâts personnels et professionnels).

Assurance récolte et PGE

En termes d’assurance climatique, la demande de réforme de la moyenne olympique est réaffirmée. Bernard Farges portant la proposition de la filière de ne pas toucher à la moyenne olympique, mais de ne calculer le potentiel de production de référence qu’à partir des années hors aléas climatiques amputant la récolte. « On ne veut pas assurer plus que ce que l’on peut produire, mais sans prendre en compte les aléas. Parce que les aléas sont le malus du mauvais conducteur pour un viticulteur qui n’est pas mauvais » explique Bernard Farges, qui en appelle également à la rallonge des remboursements du Prêt Garanti par l’État (PGE). Ces deux sujets restent ouverts pour le ministre de l’Agriculture, qui a validé lors de visites dans le vignoble (dans le Gers et en Loir-et-Cher) la nécessité de réformer la moyenne olympique (avec des soutiens européens pout un sujet de l’Organisation Mondiale du Commerce) et la possibilité de reporter les remboursements PGE (selon des arbitrages budgétaires en juillet).

Au terme de la réunion, les vignerons restent visiblement sonnés. « Moi j’étais venu pour être rassuré, je ne le suis pas vachement. Personne n’est au courant de rien… C’est génial » soupire un vigneron, regrettant que les mesures proposées ne fassent que décaler les échéances, sans résoudre les problèmes. « Recensez l’ensemble des besoins et coconstruisons pour répondre aux problématiques d’aujourd’hui et anticiper les problèmes de demain » conclut Mathieu Doligez, le sous-préfet de Libourne, notant que la mission-flash demandée par le ministre de l'Agriculture, Marc Fesneau, doit être conclue d'ici deux semaines pour chiffrer les dégâts et proposer des aides adaptées.

 

 

 

* : Pour les vignerons n’ayant plus de travail pour leurs employés, il existe des modalités « pour les permanents de chômage partiel et pour les saisonniers de raccourcissement des contrats (avec ou sans indemnisation selon les conditions) » indique Jean-Samuel Eynard, le président de la Fédération Départementale des Syndicats d’Exploitations Agricoles (FDSEA33). Dans ces procédures de droit du travail, « faîtes-vous accompagner et aider, par la FDSEA 33, la CA 33, un avocat… » alerte Laurent Rousseau, le président du conseil des Prud’hommes de Libourne, rapportant qu’aujourd’hui, des employeurs sont condamnés pour ne pas avoir correctement réalisé leurs procédures de chômage partiel lors de la crise covid.

Les gestes conseillés sur les vignes grêlées

« Que faire après la grêle ? » pose Étienne Laveau, conseiller viticole à la CA33. Tout dépend des pertes de récolte répond-il. S’il reste feuillage et grappes, il faut assurer la protection phyto pour amener la récolte à terme. Si la vigne est mise à nu, il faut préparer les bois pour l’année suivante. Dans ce cas, le conseiller préconise de laisser la vigne pousser et de ne pas tailler (sauf avec une prétaille en cas de longues baguettes, pour éviter que la vigne ne s’épuise à relancer tous les bourgeons). « Pour compléter cette non-taille, on est à un stade très avancé de la vigne, la préfermeture de la grappe, l’initiation de la grappe est déjà bien entamée dans les futurs bourgeons. Il vaut mieux garder les bois, même abîmés, sur lesquels vous taillerez l'hiver prochain pour avoir de la récolte. Si vous taillez, les bois qui vont se former seront peu ou pas fructifères. Vous risquez de perdre une récolte l’année prochaine » précise Marie-Charlotte Michaud, conseillère viticole de la CA33. Qui ajoute : « vous n’avez rien à faire pendant 15 jours », évoquant les vignes grêlées de Saint-Foy qui sont revenues au stade des 3 feuilles étalées.



Grêlées ce 20 juin, les baies brunissent et se flétrissent ce 23 juin sur la commune d'Abzac.

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