LE FIL

Eau au vignoble

« Il faut préparer l’avenir et aider les exploitations viticoles au changement climatique »

Jeudi 19 août 2021 par Marion Ivaldi

'Le nombre de bouteilles produites à l’hectare diminuera inévitablement, même avec l’irrigation et surtout dans un contexte de rareté et de gestion optimale de la ressource en eau' estime Alain Deloire.
'Le nombre de bouteilles produites à l’hectare diminuera inévitablement, même avec l’irrigation et surtout dans un contexte de rareté et de gestion optimale de la ressource en eau' estime Alain Deloire. - crédit photo : Alain Deloire
Avec de nouvelles prévisions alarmantes, le nouveau rapport du GIECC confirme une nouvelle fois l’élévation de la température terrestre, et l’accélération du phénomène. Alain Deloire, professeur à L’Institut Agro, revient sur un élément essentiel pour y faire face : la gestion de l’eau.

Que retenir du nouveau rapport du GIECC concernant la culture de la vigne ?

Alain Deloire : Ce nouveau rapport ne fait que confirmer l’urgence de la situation qui à bien des égards ne change rien aux actions déjà entreprises en termes de Recherche & Développement par l’INRAE et autres Instituts de recherche. Les recherches entreprises sont pertinentes mais la planète fait face à un véritable dérèglement climatique difficile à anticiper d’un millésime à l’autre et la recherche de solutions cela demande du temps !  

"Il faut préparer l’avenir et aider les exploitations viticoles"

Il faut préparer l’avenir mais surtout aider les exploitations viticoles aujourd’hui et je dirai au jour le jour face à l’instabilité et la variabilité des millésimes, ce qui représente ici le problème majeur de la viticulture. Du reste 2021 en est bien l’exemple hélas type. Cette préparation nécessite des réponses sur le court (j’insiste sur la nécessité de pouvoir aider les vignerons à court terme et pas uniquement pour dans 15 ans ou plus et c’est possible !) moyen terme ainsi que sur le long terme.

Selon vous quel sera (et déjà est) le problème majeur posé par le changement climatique à la viticulture ?

A.D. : Il s’agit incontestablement de la sécheresse qui se pose pour l’agriculture en général. La vigne ne fait pas exception. La sécheresse est liée à la distribution des pluies qui a changé comme on l’a montré déjà en 2008 (Laget et al., 2008) et d’autres scientifiques avant nous. Elle est liée à l’augmentation des températures et aussi à l’augmentation de la sécheresse (VPD) de l’air donc même s’il y a de l’eau dans le sol, la transpiration des feuilles de la canopée est telle que les racines ne peuvent pas fournir l’eau nécessaire ce qui montre bien les limites de l’irrigation comme nous l’avons déjà dit dans vos colonnes. L’évapotranspiration d’un vignoble joue ainsi un rôle crucial dans la sensibilité de la plante à la sécheresse. Nous avons calculé que pour produire un litre de mout il faut entre 250 et 350 litres d’eau au vignoble et sur le cycle annuel de la vigne.

Il y a donc une nécessité de déployer l’irrigation et l’accès à l’eau du vignoble…

A.D. : Tout à fait. Mais où trouver l’eau ? La mise en œuvre d’une politique de rétention d’eau est une réponse à moyen terme. L’utilisation d’eau recyclée des villes est aussi une solution comme l’évoquent les travaux de recherche entrepris par l’Inrae de Pech Rouge. Ensuite, il faut avoir en tête les limites de l’irrigation. Néanmoins, l’apport d’eau ne permet pas d’augmenter les rendements fixés à la taille , d’assurer le maintien du volume des baies après l’atteinte du plateau de chargement en sucres, ni d’éviter l’embolisme qui conduit au dessèchement des feuilles et des baies. L’irrigation maitrisée est un outil palliatif permettant de gérer un rendement décidé à la taille d’hiver, une maturation optimale des baies, de garantir la pérennité du vignoble et de limiter l’expression de certaines maladies. En résumé, et pour certains terroirs, le nombre de bouteilles produites à l’hectare diminuera inévitablement, même avec l’irrigation et surtout dans un contexte de rareté et de gestion optimale de la ressource en eau.

La généralisation de l’irrigation passe par une plus grande flexibilité des règlementations qui régissent le vignoble. L’homme doit-il également évoluer dans son approche de l’AOP ?

A.D. : Il est probable qu’il faut revoir le cahier des charges des AOC en concertation (et dans la sérénité) et l’adapter rapidement au changement climatique. Il faut introduire de la flexibilité dans la gestion des vignobles.  Ici il n’y a pas de recettes, il faudra et il faut raisonner au cas par cas.

Flexibilité, adaptation et ouverture d’esprit. Le temps de l’histoire et des terroirs omniprésents et dernière nous de même que le temps de l’exception viticole française. La plupart des régions viticoles mondiales sont dans le même bateau face au dérèglement climatique.

Le changement climatique hélas est peut-être en train d’uniformiser les terroirs et la typicité des vins. Réfléchissions à cela en introduisant des cépages indigènes qui n’étaient pas adaptés en 1950 au climat mais qui le seraient  aujourd’hui. Il n’y a pas que les nouvelles variétés résistantes au mildiou et à l’oïdium comme solutions !

Les solutions possibles face à la sécheresse et l’augmentation des températures

· Apport et augmentation de la matière organique dans les sols ; Régénération de la biomasse et de l’activité microbienne des sols

· Adapter le travail du sol et les couverts végétaux

· Choix du porte-greffe

· Choix du cépage (attention : il n’existe pas de cépages résistants aux stress hydriques et thermiques). Donc à ce titre et même avec la combinaison cépage/porte-greffe ‘idéale’ les limites d’adaptation de la vigne ont été atteintes voire dépassées dans certains terroirs (sol x climat)

· Réduction de la densité de plantation

· Réduction de la surface foliaire par vigne (et donc par hectare)

· Choix de petits systèmes de conduite (type Gobelet, Palmette…)

· Réduction inéluctable en parallèle des rendements par cep et par hectare et donc du nombre de bouteilles de vin produite par hectare.

· Irrigation d’appoint et raisonnée de la vigne : suivant les situations, 50 à 100 mm d’eau sont suffisants (sur le cycle de la vigne) pour éviter un blocage physiologique de la vigne et du raisin

· Ombrage des vignes (ombrières de type filet, panneaux solaires…) qui permet de limiter l’interception du rayonnement et donc de réduire la transpiration et la consommation en eau d’un vignoble (évaptranspiration).

· Brumisation appliquée au-dessus de la canopée pour augmenter la teneur en eau de l’air (VPD) et diminuer la transpiration des feuilles et améliorer le microclimat des baies

 

Extrait de « Rappels sur la vigne et le déficit hydrique ; Quels leviers au vignoble à courts et moyens termes ? » Alain Deloire et Anne Pellegrino Université de Montpellier, L’Institut Agro (SupAgro), UMR LEPSE, France, in La revue des Œnologues et IVES Technical Review (soumis,  2021).

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