LE FIL

Véronique Hombroekx

"Il faut une réponse immédiate à la crise, mais le vignoble bordelais doit accélérer sa conversion environnementale"

Jeudi 28 mai 2020 par Alexandre Abellan

 « N’oublions pas le cap, sinon ce sera un coup dans l’eau » note Véronique Hombroekx.
« N’oublions pas le cap, sinon ce sera un coup dans l’eau » note Véronique Hombroekx. - crédit photo : Baron Philippe de Rothschild
Pilotant la gamme Mouton Cadet, la directrice générale du pôle marques de Baron Philippe de Rothschild reconnaît la nécessité d’une distillation de crise pour apurer les stocks de vins de Bordeaux. Militant d’un soutien efficace à la relance commerciale, la négociante souligne l’importance stratégique pour la viticulture girondine de prendre le virage du développement durable. S’orientant vers le 100 % HVE, Mouton Cadet se pose en pionnier dont les résultats commerciaux actuels ont également de quoi faire réfléchir la place de Bordeaux.

Humainement et managérialement, comment vivez-vous cette pandémie de coronavirus ?

Véronique Hombroekx : Cette épidémie nous a tous touchés, sur tous les plans : personnel, organisationnel et professionnel. Même si Baron Philippe de Rothschild n’a pas été touchée par cet horrible virus, la Covid-19, cette pandémie nous a fait prendre conscience de certaines valeurs de vie et entreprises. Très rapidement, à l’annonce du confinement, le conseil d’administration a décidé la fermeture du Centre Vinicole Mouton Cadet (de Saint-Laurent-du-Médoc). Nous ne pouvions garantir la sécurité, ce qui aurait mis à mal la qualité et nous n’avons même pas considéré la productivité.

Après trois semaines de réflexion, le centre a rouvert le 14 avril, avec des mesures de réorganisation de flux (y compris l’arrêt des pauses cigarette), d’équipements (gants, masques…) et de sécurité (prise de température deux fois par jour). Aujourd’hui nous ne travaillons pas à 100 %, mais à 60 % des effectifs (47 employés au lieu de 88) avec deux lignes ouvertes (sur trois). Nous avons organisé le télétravail et mis en place un fonctionnement virtuel [pour les autres postes].

 

Commercialement, avez-vous ressenti cette crise sanitaire dès les premiers soubresauts asiatiques ?

Notre premier trimestre 2020 est très positif pour Baron Philippe de Rothschild, il est au-dessus du premier trimestre 2019. Malgré l’installation de la crise sur les marchés asiatiques, nos jolies performances sur l’Europe ont compensé ces répercussions. A partir du mois d’avril, tout est devenu très compliqué… Et ça le reste aujourd’hui. Je suis aujourd’hui incapable de projeter sur l’année 2020 l’évolution de nos ventes. Je pense que pour le deuxième trimestre nous pourrions enregistrer des baisses de 25, 30 ou 35 %... Nous restons dans l’incertitude des grandes inconnues : comment les marchés vont-ils se remettre en marche ? Comment se passera la reprise de la consommation ? Comment les circuits avec lesquels nous travaillons vont-ils surmonter leur vulnérabilité ? La semaine passée nous recevions des commandes qui s’accumulaient, on sentait la reprise : aujourd’hui, nombreuses sont annulées. Nos partenaires distributeurs cherchent un nouveau point d’équilibre.

Tant que l’on navigue dans le brouillard, il faut y aller doucement et progressivement. Et surtout ne pas faire de grands changements de cap.

 

Parmi les phares qui guident votre navigation, l’engagement dans le développement durable reste-t-il votre balise ?

Plus que jamais ! Ça reste d’actualité. Nous avons des signes encourageants sur le marché français, stratégique pour nous. Sur le premier trimestre en grande distribution, les vins de Bordeaux ont été très malmenés (-9 %), alors que Mouton Cadet est en croissance (+7 %). C’est encourageant, cela montre que nous ne nous sommes pas trompés. Notre marque se porte bien grâce à tous les efforts de nos viticultures partenaires et à l’implication de nos œnologues. Même dans ce climat d’incertitudes, on trouve quelques lueurs d’espoir.

En 2019, nous avons produit 60 % du millésime sous certification Haute Valeur Environnementale (HVE) et les blancs/rosés Mouton Cadet affichent déjà ce label en rayon (le rouge 2019 arrivera en linéaires dès septembre prochain). Malgré la crise que nous vivons, nous maintenons l’objectif d’avoir 100 % de notre millésime 2020 en HVE. Je ne remettrai pas en cause nos fondamentaux : nous devons évoluer vers une viticulture plus responsable environnementalement et continuer l’effort de produire un vin sain et bon.

 

Parmi les aides nationales et régionales sur la table pour passer la crise, comment appréhendez-vous la distillation de crise, le stockage privé, les exonérations de charge..?

Dans cette crise, comme pour beaucoup de choses, il n’y a pas une seule réponse. Il y a un excédent de stock sur le marché qui fait tomber les prix à un niveau indécent. Ce n’est pas durable. Ce surstock n’est pas près d’être écoulé, il faut à la fois une distillation, pour intervenir fortement sur le marché par une aide au déstockage, et un soutien aide au commerce du vin, pour lui redonner de la dynamique sur les marchés français et export.

 

Êtes-vous partisane d’une refonte du fonctionnement des aides à la promotion de FranceAgriMer ?

Il faut fluidifier et simplifier l’accès à ces aides, qui sont si rigides et pénalisantes aujourd’hui. Il faut se concentrer sur ce que les aides peuvent apporter aux opérateurs pour redynamiser un secteur économiquement important.

 

Demandez-vous la mise en place d’un fonds de compensation aux taxes américaines de 25 % sur les vins français (en rétorsion des aides Airbus) ?

Alors que je suis de nature optimiste, je ne le suis pas sur le sujet du marché américain… Les Etats-Unis sont un pays producteur de vin, pour convaincre le consommateur de choisir Mouton Cadet, il faut investir. Cette taxe de monsieur Trump visait à augmenter le degré de complexité pour accéder aux consommateurs américains. Aujourd’hui, même si des aides venaient pour compenser ces taxes, le consommateur américain a déjà enregistré que les vins français sont plus chers. Ce sera compliqué de lutter contre cette perception.

 

Des plans d’arrachage ou d’incitation à la contractualisation sont-ils nécessaires pour relever le vignoble girondin ?

Je ne sais pas. Je vois que notre modèle fonctionne à petite échelle, sur les 1 500 hectares que nous gérons. C’est peut-être possible à plus grande échelle, mais je laisse ceux plus qualifiés que moi en juger.

Certes il faut une réponse immédiate à la crise, mais je pense personnellement que l’ensemble du vignoble bordelais doit évoluer plus rapidement et accélérer sa conversion environnementale. Cette prise de conscience environnementale s’associe à la production de vins plus aromatiques et accessibles, ce qui correspond à un besoin de consommation instantanée pour les jeunes consommateurs.

 

Pour renouer avec les jeunes consommateurs, le profil des vins de Bordeaux doit-il évoluer ? Notamment en termes de sucrosité dans le cahier des charges ?

L’image des vins de Bordeaux reste associée à des vins complexes de connaisseurs. Tant mieux, le style de Bordeaux doit garder un certain sérieux. Mais à côté des grands châteaux, des vins doivent être plus accessibles, avec un profil aromatique qui pourrait être adapté aux jeunes consommateurs. Je n’ai pas dit qu’il faut tout faire changer, mais il faut des évolutions. Ça doit être travaillé ensemble.

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