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"Les Espagnols ne savent pas placer leurs vins sur les marchés, par rapport à la France ou à l’Italie"
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Miguel Torres
"Les Espagnols ne savent pas placer leurs vins sur les marchés, par rapport à la France ou à l’Italie"

Le nom de Miguel Torres se confond avec l’histoire récente de la filière vitivinicole espagnole. Œnologue de formation, il a rejoint l'entreprise familiale éponyme en 1962, créant une cave au Chili en 1979 puis « s’expatriant » de sa Catalogne natale vers d’autres vignobles espagnols au fil des ans. Mais c’est en tant que défenseur de pratiques vitivinicoles respectueuses de l’environnement et de lanceur d’alerte sur les dangers du changement climatique qu’il milite désormais au niveau mondial. En cette fin d’année 2022, il nous a accordé un grand entretien.
Par Sharon Nagel Le 05 janvier 2023
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Œuvrant pour la modernisation et l’internationalisation du secteur vitivinicole espagnol depuis plus de soixante ans, Miguel Torres a un regard unique sur son évolution, mais aussi sur l’impact du changement climatique - crédit photo : Familia Torres
V

ous avez rejoint votre entreprise familiale il y a 60 ans. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la filière vitivinicole espagnole pendant cette période ?

Miguel Torres : Il y a eu beaucoup d’améliorations dans la qualité des vins espagnols pendant cette période. Les appellations d’origine ont fait un bon travail et de nouvelles régions qui n’existaient pas il y a trente ou quarante ans font désormais d’excellents vins. Du point de vue de la complexité et du niveau de qualité des vins, l’Espagne s’est beaucoup améliorée. Ce qui reste à faire, à mon sens, se trouve au niveau des exportations : les Espagnols ne savent pas placer leurs vins sur les marchés, par rapport à la France ou à l’Italie. On constate que la France et l’Italie avancent mais que l’Espagne avance très peu par rapport aux autres pays.

Il y a plusieurs raisons à cela. Il est difficile d’obtenir le prestige engrangé par d’autres pays au fil des années. Nous n’avons pas l’excellent niveau de marketing dont disposent les vins italiens. Les Italiens arrivent très bien à placer leurs vins sur le marché international, en partie grâce à la présence de restaurants italiens partout qui permettent de promouvoir leurs vins. Il en est de même pour la France, il y a des restaurants français partout dans le monde. L’Espagne, en revanche, a très peu de restaurants. Dans les grandes capitales du monde, on peut les compter sur les doigts d’une main, ou parfois deux. Il y a donc encore beaucoup à faire.

 

Etes-vous optimiste pour l’avenir des vins espagnols ?

Je ne suis pas trop optimiste. Il reste beaucoup encore à faire et ce n’est pas facile parce que la France et l’Italie, surtout, font un travail formidable. Nous n’arrivons pas à les suivre.

 

Vous avez récemment décerné les "Torres & Earth Awards". Comment qualifierez-vous les progrès accomplis par la filière en matière de développement durable, en Espagne et ailleurs ?

Je pense qu’on n’est pas encore rendu au point où la plupart des caves font du développement durable un élément indispensable de leur politique vitivinicole. Il y a quatre ans, nous avons fondé un groupe intitulé International Wineries for Climate Action. Ce groupe représente un bon thermomètre pour montrer qu’il reste encore beaucoup à faire. Néanmoins, nous avons déjà une quarantaine de membres et presque chaque semaine, nous observons des nouveautés positives à ce niveau-là. Il est clair qu’il y a des progrès qui ont été accomplis, mais il faut aller encore plus loin.

 

Vous avez dit que le changement climatique représente un défi pire que le phylloxera pour le secteur vitivinicole. Pensez-vous qu’il y a désormais une grande prise de conscience de ce défi ?

Il y a une sensibilité dans le sens où on s’aperçoit des résultats du changement climatique – les gelées du printemps, la sécheresse, les coups de chaud, en Espagne, mais aussi en France et en Italie. Je pense que les gens commencent à voir les résultats catastrophiques du changement climatique, qui sont les plus visibles en Méditerranée. Pour réagir, je pense qu’il faut une implication politique. Je pense que les politiciens devraient avoir des attitudes plus positives. J’ai déjeuné récemment avec le chef de l’opposition du gouvernement espagnol, et j’ai proposé d’établir un accord avec le gouvernement – comme cela s’est fait en Suède – parce que, s’il n’y a pas d’accord entre la droite et la gauche, le gouvernement et l’opposition, cela sera presque impossible. Je n’ai pas eu de réponse, bien sûr, mais j’espère qu’un jour on votera en sachant que nos politiciens prennent cela au sérieux. Il faut prendre des mesures impopulaires. Il faudrait arrêter la croissance économique et viser plutôt la décroissance mais pour l’instant, aucun politicien ne veut en parler. En Espagne, nous n’avons pas de parti écologiste, comme il y en a en France ou en Allemagne. Les consommateurs aussi doivent réagir et choisir des vins et des produits qui affichent une préoccupation pour le changement climatique.

 

En matière de développement durable, vous avez souvent critiqué par le passé les pratiques biologiques pour leur impact sur l’environnement. Quel regard y portez-vous aujourd’hui ?

Ce que l’on souhaite, c’est qu’on puisse arriver à remplacer le cuivre par un autre produit. Ma fille Mireia, qui s’occupe de l’innovation chez Torres, travaille là-dessus et elle m’en parle souvent. On attend aussi l’arrivée des tracteurs électriques pour réduire les émissions dans les vignobles bios. Désormais, la viticulture régénératrice permet d’améliorer la qualité des sols et il a été prouvé que cela permet de stocker une certaine quantité de carbone. Peut-être qu’un jour, on pourrait compenser une chose avec l’autre. Peut-être qu’on aura une viticulture biologique où on pourra conserver la qualité des sols grâce à la viticulture régénératrice.

 

Vous n’avez donc pas l’intention d’abandonner la viticulture biologique…

Non, pas du tout. La viticulture biologique a pris de l’élan. Dans notre cas, elle représente environ la moitié de nos vignobles.

 

Après de nombreuses années d’efforts et d’investissements déjà consentis pour le développement durable chez Torres, quels sont vos projets désormais pour l’avenir ?

On va continuer à faire de notre mieux. Parmi nos projets, nous allons planter des arbres, en Catalogne mais aussi en Patagonie au Chili. Nous en avons déjà planté et notre objectif est d’atteindre 2 millions d’arbres plantés d’ici 2030. Si tout le monde se mettait à planter des arbres, on pourrait compenser une grande partie des émissions de gaz à effet de serre qui sont à l’origine du changement climatique.

 

Enfin, vous avez récemment reçu la "Gran Cruz de la Orden Civil del Mérito Alimentario" de la part de l’Etat espagnol. Quel souhait nourrissez-vous pour l’avenir ?

J’espère que le vin d’Espagne pourra trouver sa place, et tant mieux s’il joue la carte du développement durable. J’aimerais que ce souhait devienne une réalité. Je voudrais que le vin espagnol trouve sa vraie place au niveau international.

 

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