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Même à Pomerol, la biodiversité l’emporte sur la "logique de mettre de la vigne partout où c’est possible"
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Vignoble agroécologique
Même à Pomerol, la biodiversité l’emporte sur la "logique de mettre de la vigne partout où c’est possible"

Au cœur de Libourne, le château Fayat propose une voie d’intégration paysagère et sociale des vignobles urbains face au changement climatique. Avec une priorité à la biodiversité coûte que coûte : en témoigne l’arrachage de 0,5 ha de vignes, ce qui n’est pas neutre avec un prix à 2 millions €/ha à Pomerol.
Par Alexandre Abellan Le 29 novembre 2022
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Même à Pomerol, la biodiversité l’emporte sur la
- crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
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ignoble urbain s’il en est, le château Fayat (11 hectares à Pomerol sous certification Haute Valeur Environnementale, HVE) fait partie intégrante du tissu urbain de Libourne entre la ligne de chemin de fer, le centre commercial E.Leclerc, le fast-food MacDonald’s… Sans compter le passage souterrain des divers réseaux d’eau, de gaz, d’électricité… Entre la pression urbaine (80 riverains en zone de non-traitement, ZNT) et le changement climatique (terroir de graves caillouteux et de sable), ce vignoble pourrait sembler cumuler les problèmes insolubles. Mais « c’est une pépite, une échappatoire pour la faune et la flore de la vigne » résume Elena Aroztegui, la responsable communication et marketing des vignobles Clément Fayat (possédant aussi les châteaux la Dominique, grand cru classé de Saint-Émilion, et Clément-Pichon, cru bourgeois en Haut-Médoc). « Dans un vignoble de ville on peut voir beaucoup de contraintes, mais aussi beaucoup de qualités et d’avantages » confirme Emeric Bossuet, le directeur d’exploitation du château Fayat.

Avec cette vision positive, la propriété s’est lancée depuis 2019 dans un projet agro-urbain devant pérenniser son activité et mieux l’implanter auprès des parties prenantes : riverains, employés, partenaires… Sur le terrain, ce plan passe par des plantations d’arbres et haies, réalisée par les équipes du château Fayat, désormais formés à la taille des arbres fruitiers. Se dotant d’un verger d’essences locales et d’une forêt comestible, le domaine a arraché 0,5 hectare de vigne. Ce qui n’a pas manqué de faire jaser dans l’appellation Pomerol au vu du prix du foncier (en moyenne 2 millions d’euros par hectare, d’après les chiffres 2021 de la SAFER). Si ce n’est pas neutre économiquement, ce ne sera pas neutre écologiquement pour la biodiversité pointe Emeric Bossuet.

Se passer d’un rang ou deux

Le château Fayat se dote également de haies en bordures de ses parcelles et de la voie ferrée (avec 500 mètres d’arbustes implantés l’an passé et 300 mètres cette année). D’autres plantations sont déjà prévues, pour créer des zones de biodiversité entre les parcelles, complétées par des jachères fleuries pour les pollinisateurs et un projet de mare. Cette dernière s’implanterait dans une zone non-exploitée, n’impliquant pas de perte de potentiel de production. Mais « peut-être que l’on se passera d’un rang ou deux dans des parcelles si cela peut avoir un apport thermique par rapport au risque de gel. Nous ne sommes plus dans une logique de mettre de la vigne partout où c’est possible » explique Emeric Bossuet.

Pour faire rentrer la biodiversité dans les parcelles, le domaine réfléchit à de l’écopâturage et va tester les plantations d’arbres au sein des rangs de vignes, ces essais de vitiforesterie devant permettre d’en connaître les effets économiques et écologiques. Le but n’étant pas de faire joli, mais efficace. Ainsi, si le château Fayat accueille des ruches, il s’agit d’abeilles sauvages pour « faire de la biodiversité, pas du miel » explique Elena Aroztegui, pointant que la propriété ne mise pas sur les hôtels à insectes, certes ludiques mais trop génériques, mais des habitats spécifiques à chaque insecte.

Observatoire de chauve-souris

« L’enjeu d’un vignoble urbain est de préserver et attirer de nouvelles espèces » estime Emeric Bossuet, qui peut suivre l’impact de ses actions avec un inventaire de la biodiversité réalisé par l’antenne bordelaise de l’association HISA (Human Initiative to Save Animals). En l’état, le directeur technique note d’« agréables surprises : la présence d’oiseaux comme le chardonneret, le pison d’Europe, des hirondelles… Des colonies de chauve-souris (pipistrelle commune, mais pas seulement), des insectes… Malgré un vignoble de ville, il y a une diversité faunistique. » Pour accentuer cette diversité, des supernichoirs pour chauves-souris sont créés et maintenus. Par exemple en laissant des trous permettant le passage dans le bâti rénové cite Elena Aroztegui. Pour aller plus loin, le château va mettre en place un observatoire scientifique sur les chauves-souris avec l’association HISA. Des comptages vont pouvoir être réalisés dans des combles aménagées, afin de suivre la population et son effet sur les vers de la grappe (« il y a une corrélation directe entre population de chauve-souris et réduction de la pression d’euchylis et cochylis » déclare Emeric Bossuet).

En sortant de la monoculture viticole, le château Fayat compte renforcer sa résilience et réduire ses intrants. Alors que tous ses sols sont couverts (avec des semis en septembre/otobre de graminés et crucifères), le roulage en avril permet de constituer un paillis tenant du matelas isolateur et créant une porosité bénéfique à la vie du sol et au développement de la vigne (les sarments sont aussi restitués aux parcelles). Concernant le matériel végétal, Emeric Bossuet mène des essais de porte-greffe, testant notamment le 110 Richter sur du merlot depuis 10 ans. L’ensemble présente « une très forte tolérance à la sécheresse, avec un merlot plus tardif (pour le risque de gel, pour la fraîcheur des vins…). Nous avons 9 jours de décalage avec le 3 309 Couderc » témoigne le directeur technique, notant qu’« il y a beaucoup d’essais : de tests, d’échecs. On se ramasse parfois avec un effet de millésime. Comme sur nos derniers essais de couverts végétaux (face à la canicule du millésime 2022). Notre idée de départ reste de pérenniser le vignoble par rapport à la pression urbaine et au changement climatique. »

Pédagogie

Si ce vignoble est pollué par la ville (un salarié fait chaque semaine le tour des pollutions plastiques qui se logent dans les parcelles), le château essayer surtout de s’adapter à son environnement pour vivre en bonne intelligence : notamment ses 80 riverains en ZNT. Pour les traitements phytosanitaires à proximité des habitations, le domaine n’utilise que des produits homologués pour la viticulture biologique avec une pulvérisation confinée rapporte Emeric Bossuet, qui annonce les traitements par SMS aux voisins le souhaitant. « Ça demande de la pédagogie » note le directeur technique, se rappelant d’un voisin pour qui la culture bio se fait sans traitement des vignes.

Pour Emeric Bossuet, « il faut beaucoup de pédagogie pour tout expliquer. Certains voisins sont contents, et se disent chanceux d’avoir des vignes comme voisinage. Mais il faut faire attention, la vigne est une activité économique, avec des passages de tracteurs, des odeurs (soufre et purin)… Nous nous adaptons aux impératifs d’horaires de certains voisins, nous évitons de traiter le mercredi comme il y a les enfants à la maison… C’est du bon sens. » En cas d’alertes au gel de printemps, 150 voisins demandeurs sont contactés par SMS s’il y a déclenchement de ventilateurs et de la pose de bougies à paraffine végétale. « Plus on s’entend bien, mieux c’est. Pour les alertes gel du millésime 2022, nous avons reçu des réponses de "bon courage". Ce soutien est important, ce sont nos meilleurs ambassadeurs » ajoute Elena Aroztegui.

Réduction des impacts

Un rôle de porte-parole alimenté par les vendanges, où nombre de voisins sont embauchés. Ainsi que des jeunes de l’agglomération de Libourne grâce à un système de navette indique Emeric Bossuet. Alors que la pénurie de main d’œuvre se généralise dans le vignoble, « être en ville permet d’avoir une équipe assez jeune » note Elena Aroztegui. Qui conclut ce tour d’horizon de la démarche durable du château Fayat par le travail des équipes commerciales pour écoconcevoir les bouteilles (capsule sans étain, étiquette aux papiers/encres durables, arrêt de la dorure à chaud, passage à la caisse en carton moins lourde que le bois…).

 

 

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