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Pénurie
Viticulteurs recherchent plants désespérément

Face au manque de plants, des viticulteurs sont contraints de revoir à la baisse leurs projets de plantation ou de reporter leurs complantations. Ils témoignent de leur course d’obstacles pour arriver à leurs fins.
Par Christophe Reibel Le 08 février 2022
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 Viticulteurs recherchent plants désespérément
Boris Bression, viticulteur sur 6,5 ha à Dormans. n'a pas pu recevoir sa commande, passée il y a deux ans à son pépiniériste champenois habituel. - crédit photo : DR
«

 Il n’y a vraiment plus rien ! » Le constat de Thomas Pointurier, commercial des Pépinières Guillaume, à Charcenne, en Haute-Saône, est aussi celui de ses collègues dans toutes les régions. Entre un taux de reprise des plants historiquement bas et des besoins imprévus de renouvellement des parcelles qui ont trop souffert du gel, la demande en plants excède de loin l’offre.

« Depuis décembre, je reçois énormément de coups de fil du monde entier de personnes à la recherche de plants. On aurait pu vendre des centaines de milliers de plants supplémentaires de merlot, de chardonnay, de pinot noir ou d’autres cépages », poursuit Thomas Pointurier.

Des projets à revoir

En ce début d’année, quasiment tous les cépages sont sous forte tension, voire en rupture. Même en ayant pris les devants avec des précommandes, les viticulteurs sont obligés de s’adapter ou de décaler leurs projets.

« J’ai un programme de plantation important tous les ans : je suis donc rodé, explique Christophe Lardière, responsable des 80 ha de vignes de l’établissement Thunevin, à Saint-Émilion. Pour 2022, j’avais commandé 24 000 plants à mes deux pépiniéristes habituels, de quoi planter 2,80 ha de merlot et remplacer les manquants. Quand je les ai appelés en décembre, ils m’ont informé des tensions sur leurs disponibilités. Pour ma plantation, je voulais du merlot sur gravesac et sur SO4. Je n’en ai eu que sur SO4. Pareil pour les complants qui ne sont pas non plus greffés sur le porte-greffe souhaité. Ce n’est pas trop grave. Cela reste des petits volumes. »

Beaucoup de mauvaises soudures

À Villeveyrac, dans l’Hérault, Guilhem Vigroux a anticipé en commandant de quoi planter 3 ha de terret blanc dès le printemps 2021. En décembre, quand il a appelé son pépiniériste pour faire le point, il a compris le problème. « Je voulais planter 3 ha, je ne pourrai en planter que 2,5. Pour me fournir ces 10 200 plants, mon pépiniériste a dû en arracher 50 000 ! Son taux de reprise est extrêmement faible, avec beaucoup de mauvaises soudures. Je doute même de la qualité de certains pieds qu’il m’a livrés. Je m’attends à 10 % de casse. Mon pépiniériste m’a déjà prévenu qu’il lui sera impossible de me procurer des complants. J’ai contacté quatre de ses collègues. Mais n’étant pas un client habituel, je ne suis pas prioritaire. Mon fils a une piste pour 500 plants. Mais rien de certain. Je n’ai aucune marge de manœuvre. Au pire, il me faudra attendre 2023 pour remplacer les pieds qui n’auront pas repris. »

Les complants attendrons

En Champagne, Boris Bression, viticulteur sur 6,5 ha à Dormans, s’est retrouvé bien démuni début décembre quand son pépiniériste l’a informé qu’il ne pouvait pas honorer sa commande de 2 500 pieds du clone 121 de chardonnay sur 41B. Une commande passée il y a… deux ans ! « Je ne m’y attendais pas. Ma chance est de l’avoir su assez tôt !, dit-il. Un collègue était dans la même situation que moi, mais pour 5 000 pieds. À deux, nous avons passé des appels partout. Cela nous a pris deux jours pleins. Mais ça a payé. Un pépiniériste de Haute-Savoie, cherchant des débouchés en Champagne et l’un de ses voisins ont pu nous dépanner pour la totalité de nos besoins. Mais nous n’avons pas eu le choix : nous avons dû prendre les deux clones disponibles, le 76 et le 96, heureusement greffés sur 41B. On nous livre début avril. Une semaine plus tard, nous n’aurions plus trouvé ! Pour les complants, c’est compliqué. Les pépiniéristes privilégient les nouvelles plantations. Pour l’instant, j’ai 25 pieds alors qu’il m’en faudrait 300. »

A l'avenir j'anticiperai davantage mes commandes

Ludivine Sourdet, viticultrice sur 8,60 ha à La Chapelle-Monthodon, dans l’Aisne, s’est résolue à remplacer ses 500 manquants de meunier x 41B en deux fois : au printemps et à l’automne prochains. « J’ai appris la pénurie fin novembre. Mon fournisseur habituel n’ayant plus de disponibilités, je me suis adressée à un autre qui m’a proposé cette solution. À l’avenir, je vais anticiper davantage mes commandes. »

À Passy-Grigny, dans la Marne, Mathieu Fidaire a préféré faire l’impasse. « J’exploite 1,80 ha. J’ai 380 pieds de meunier sur SO4 à remplacer. Je vais décaler d’un an ce chantier et laisser ces plants à ceux qui veulent planter ! » À Scherwiller, dans le Bas-Rhin, Yves Dietrich est prêt, lui aussi, à différer le remplacement de 500 manquants, tous cépages confondus, car il a peu de chance d’en dénicher avec le porte-greffe qu’il souhaite. En revanche, il sera bien livré des 1 400 porte-greffes résistants à la sécheresse commandés au printemps 2021. Il les installera sur 25 ares avant de les greffer en place dans un an.

Des plants en pot pour dépanner

« Je fais confiance à mon pépiniériste. Je comprends son problème. Il a produit moins en 2021 alors qu’il a augmenté sa surface d’un hectare !, raconte Michel Renoud, 30 ha à Gimeux, en Charente. Il m’a appris en janvier que je ne recevrai que 4 300 pieds d’ugni blanc greffés sur 333EM et RU140 alors que j’en avais commandé 4 900 en mars. Et je n’aurai que les deux tiers des RU140 prévus. Il m’a donc dépanné avec 600 plants en pots greffés sur SO4 que je peux utiliser dans certains secteurs. »

Cette pénurie pousse à une hausse modérée du prix, mais aucun viticulteur ne s’en formalise. « Je n’ai même pas pensé à le demander ! », lâche Yves Dietrich. « Le carburant augmente beaucoup plus vite ! », commente Christophe Lardière. 

 

Des taux de reprise catastrophiques

« Les pépiniéristes subissent des pertes records en pépinière. Les taux de reprise moyens sont historiquement bas », alerte un communiqué du 13 janvier de la Fédération française de la pépinière viticole (FFPV). Le taux de réussite ne dépasse pas 30 % en Alsace et en Champagne, 40 % en Occitanie et dans les Charentes, contre 50 % en moyenne. En Centre-Est, il atteint 48 % au lieu de 60 %. Excès d’eau et mildiou sont passés par là en 2021. La pénurie touche quasiment tous les cépages : sauvignon blanc, merlot, cabernet-sauvignon, chardonnay… « Les porte-greffes RSB et RU140 ont à peine 20 à 25 % de réussite au lieu de 50 à 60 % !, témoigne Mickaël Lys, président des pépiniéristes du Cognaçais. Cette année nous avons augmenté de 5 % la production de plants pour répondre à la demande, mais cela ne suffira pas. »

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