LE FIL

Chat pitre

Pour Phillipe Geluck, "Bordeaux fait beaucoup d’effort pour repopulariser ses vins"

Lundi 21 juin 2021 par Alexandre Abellan

« C’est vrai que j’ai beaucoup plus dessiné sur le vin que sur la bière. Il fallait que je vienne ici pour qu’on me le fasse remarquer » s’amuse Philippe Geluck, ce 18 juin à Saint-Félix-de-Foncaude.
« C’est vrai que j’ai beaucoup plus dessiné sur le vin que sur la bière. Il fallait que je vienne ici pour qu’on me le fasse remarquer » s’amuse Philippe Geluck, ce 18 juin à Saint-Félix-de-Foncaude. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Invité d’honneur de Bordeaux Fête le Vin 2021, le dessinateur belge évoque son incapacité à boire seul et l’inspiration humoristique que suscite en lui le vin. Interview au château de l’Orangerie, qui produit les cuvées dédiées à son personnage emblématique "à la gloire du Chat" (600 000 cols/an).

Dans votre production, le Chat parle beaucoup de vin*, avant même votre partenariat avec le château de l’Orangerie. Quelle est votre histoire avec le vin. Est-elle personnelle, familiale...?

Philippe Geluck : Alors familiale, pas du tout. Mes parents ne buvaient pas une goutte de boisson alcoolique. Mon père ramenait parfois des bouteilles de vodka de ses voyages en URSS, dont il importait des films en Belgique, du vin, jamais. J’ai découvert le vin tout seul, vers 16-17 ans quand j’ai commencé à boire des coups. J’ai tout de suite accroché, évidemment à l’époque avec des choses un petit peu basique et pas chères, mais bonnes néanmoins. Je suis un autodidacte de ce côté-là, j’ai essayé de préciser la chose, on m’a fait découvrir des vins.

Le Chat est né quand j’avais 28 ans, donc j’étais bien initié. C’est vrai que je lui ai toujours fait boire des coups. Pardon à mes amis de la région de Bordeaux, mais dans les débuts de sa vie, le Chat a surtout bu du Muscadet, avec la phrase au barman "Roger, un Muscadet". Ça vient de San Antonio de Frédéric Dard, il y avait un inspecteur, Pinaud, qui buvait du Muscadet, et ça m’a toujours fait rire parce qu’il y avait des scènes autour de ça. Je voulais faire une espèce d’hommage à Frédéric Dard à travers le coup de blanc du Chat.

 

Quel est votre plus grand souvenir de dégustation, qu’il s’agisse d’un vin ou d’un évènement en particulier ?

[Silence et réflexion] Je vois les personnes avec qui j’étais et j’oublie le vin. C’est tellement lié à la convivialité que ce sont des moments qui me restent dans la tête et dans le cœur. Des moments de partage, de joie et de rire. Je suis incapable de boire un verre de vin seul. Et d’ailleurs, sans vouloir faire de l’autocitation, j’ai fait dire au Chat "j’ai déjà bu du vin sans raison, c’était parfait. J’ai bu du vin sans soif, c’était très bien. J’ai bu du vin sans amis, c’était nul." Ça résume un petit peu. Comme quoi, le Chat c’est parfois un peu moi derrière lui.

 

Vos statues du Chat sont exposées sur les quais de Bordeaux (jusqu’au 4 octobre), hauts-lieux de la commercialisation historique des vins de Bordeaux. Quelle est votre vision des vins de Bordeaux ?

Je suis dans l’empathie pour ceux qui morflent, qui souffrent. Parce que je sais que la période est compliquée, que la pandémie n’a pas arrangé les choses, que le blocus [américain avec les surtaxes de 25 % sur les vins français] qui est en train de se lever est détestable. Ce que j’ai comme ressenti venant d’amis qui sont plus connaisseurs que moi, c’est que Bordeaux fait beaucoup d’effort pour repopulariser ses vins. Parce que j’ai l’impression qu’à un moment, certains se sont un peu endormis sur leurs lauriers, sur ce nom prestigieux qui est mondialement connu. Et que la belle endormie avait laissé s’assoupir certains du métier. Maintenant, il y a un vrai retour de l’envie de partager.

Évidemment, les grands crus ne sont pas accessibles à tous. J’ai un vrai problème éthique à me dire en buvant une gorgée : "oups, j’ai bu 80 € de liquide". Mais quand par bonheur je suis reçu par des gens qui m’en servent, je ne boude pas mon plaisir. La bouteille est ouverte, on ne peut pas lui faire cet affront. Je suis donc attiré par des vins de qualité. Je suis en recherche de tout ce qui se fait de bien en bio, en normes respectueuses de l’environnement, en biodynamie, etc. Je fais des découvertes merveilleuses. C’est le mouvement pour tous et une amélioration de l’environnement et de nos santés.

 

De nombreuses personnalités artistiques investissent dans le vignoble, notamment provençal. Est-ce un projet d’investissement qui vous tente ?

Jamais, je n’ai jamais investi dans rien (à part des projets solidaires, mais c’est du don). Honnêtement non, ce serait peut-être intelligent, mais ce n’est pas dans ma philosophie. Je pourrais, comme certains amis me prendre de passion pour ça, comme Pierre Richard, mais lui est viticulteur viscéralement. Vous savez, je dois emmener une exposition sur les routes* et ensuite faire un musée. Donc, je crois que je vais un petit peu me limiter à ça, et continuer à faire des albums et étiquettes. Il ne faut pas tout faire.

 

Comment a commencé votre histoire avec la famille Icard, propriétaire du château de l’Orangerie ?

Le Chat existe depuis 1983, il est publié dans le journal belge Le Soir et à partir de 1986 l’agence Opera Mundi distribue ses dessins dans le monde entier. Mon premier client à l’étranger est le journal Sud-Ouest. Je ne sais pas comment Jean-Christophe Icard découvre le Chat. Mais je reçois un jour un message me proposant de s’associer pour créer des étiquettes en me proposant de créer une cuvée « à la gloire du Chat ». Dès que l’on me parle comme ça, je ronronne. Il vient me rendre visite en Belgique, il m’apporte des bouteilles de vin, me parle du projet et la sympathie est immédiate. On fait tope-là. Je ne sais même pas si l’on a signé un contrat écrit. Cette collaboration dure depuis 21 ans. Quand on commence une collaboration comme celle avec le château de l’Orangerie, on se dit que ça va être sympa, on va faire deux-trois étiquettes. Et puis ça s’installe, ça se développe.

 

Le sujet de l’alcool étant sensible en France, est-ce que dans cette longue collaboration vous vous êtes déjà censuré dans une blague ?

L’étiquette en soi n’est pas censurable, elle fait la promotion du vin. Mais il y a une loi Évin (il a mal choisi son nom), qui interdit la publicité pour les boissons alcoolisées.  C’est très paradoxal, l’étiquette est très accrocheuse, soi dans sa tradition parce qu’elle donne une espèce de noblesse au produit, soi dans son côté innovant. Il y a un côté charmant, clin d’œil et sympathique dans le Chat. Je ne pense qu’il y a eu de censure. En général, je fais plusieurs projets pour une étiquette. Surtout à destination de Lidl, qui en commande de grandes quantités, et qui sélectionne celle qui leur convient.

Sur l’étiquette je ne peux pas faire de référence à la consommation excessive, je reste un petit peu politiquement correct. On ne peut pas oublier que l’on est dans un vecteur tout public. Dans un livre je peux me permettre tout ce que je veux, parce que la personne décide d’acheter et de lire l’album. Et si ça ne lui plaît pas, elle referme. Mais quand on est exposé dans des rayons de grande distribution, il y a tout de même une moralité à observer.

 

 

* : Les vingt statues en bronze vont ensuite être exposés à Genève rapport Philippe Geluck, indiquant avoir des contacts pour Marseille et Milan, avant d’aller dans le Luxembourg et peut-être envisager une traversée de l’Atlantique (Montréal et New-York sont en négociations) et Bruxelles au moment de l’ouverture du musée du Chat. Retour dans la ville natale, où nous dégusterons de très bons vins belges... Non, non, c’est terrible : il faut arrêter avec ça. On va nous faire boire du vin norvégien, il doit en exister. Tout le monde se dit qu’il peut produire du vin, mais ce n’est pas vrai. En Belgique on fait de la bière, excellente, je vous propose de continuer [en France] à faire du vin, et nous continuons à faire de la bière… Et des gags.


 

Mathias Icard : « on peut entendre autre chose que des mauvaises nouvelles à Bordeaux »

Inaugurant des bureaux flambants neufs ce 18 juin, la famille Icard marque une nouvelle étape dans son développement commerciale. Après l’acquisition en décembre 2020 du château Gandoy-Perrinat (100 ha de vignes), le château de l’Orangerie affiche désormais 250 ha de vignoble en propre et une sérénité intacte dans ses capacités de croissance. « Nous avons de nouveaux marchés et sommes toujours optimistes. On peut entendre autre chose que des mauvaises nouvelles à Bordeaux » note Mathias Icard, le responsable commercial du château de l’Orangerie. La propriété produit 2 millions cols sur son vignoble, et atteint 5 millions de bouteilles commercialisées avec les contrats d’approvisionnement passés (notamment auprès des coopératives que sont la cave de Sauveterre-Blasimon-Espiet et Caves et Caves et Vignobles du Gers). Si les cuvées du Chat représentent 600 000 cols vendus/an (en Europe, Chine et Amérique du Nord), la nouvelle gamme Smiley se lance progressivement (100 000 cols sur le premier semestre, avec un objectif de 250 000 cols sur l’année 2021).

 

 

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