LE FIL

Conflit Airbus-Boeing

Le vignoble excédé d’être l’otage de pirates de l’air

Jeudi 07 janvier 2021 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 08/01/2021 10:34:59

Pour sortir de cette spirale infernale, le vignoble espère que le départ du président américain Donald Trump facilitera les négociations entre les Etats-Unis et la Commission Européenne.
Pour sortir de cette spirale infernale, le vignoble espère que le départ du président américain Donald Trump facilitera les négociations entre les Etats-Unis et la Commission Européenne. - crédit photo : White House (Air Force One)
Prenant visiblement le dossier au sérieux, le gouvernement va étudier des mesures d’aides concrètes à la filière vin pour les annoncer dès la semaine prochaine et lui permettre de tenir bon face aux nouvelles mesures de rétorsion américaines.

Ce n'est plus de la forme mais un fonds de soutien qu'exigent les vins et spiritueux français. Haussant le ton sur les surtaxes américaines, leurs représentants semblent s’être fait entendre lors d’une réunion de travail avec le gouvernement, ce 7 janvier en visioconférence. Avec Bruno Le Maire pour l'Économie, Julien Denormandie pour l’Agriculture, Alain Griset pour les PME et Franck Riester pour le Commerce extérieur, pas moins de quatre ministres étaient autour de la table pour écouter les représentants de la filière et annoncer le lancement de groupes de travail interministériels dès ce vendredi 8 janvier. L’objectif étant de tenir une nouvelle réunion entre les ministres et la filière en début de semaine prochaine, pour finaliser des mesures dont les annonces sont attendues dans la foulée (au plus tard en fin de semaine prochaine).

« Les discussions sont en cours et les décisions seront prises la semaine prochaine. Ce qui est important, c’est le changement de tonalité [de l’exécutif], la situation est prise au sérieux, on ne parle pas de nouvelle réunion dans un mois » souligne Jérôme Despey, le président du conseil spécialisé vin de FranceAgriMer. Pour le viticulteur languedocien, des solutions rapides doivent être arrêtées pour maintenir la compétitivité de la filière viticole : « ce n’est plus soutenable pour les entreprises qui ont des vins bloqués dans les ports ou des expéditions qui ne partent plus. Il faut trouver des débouchés à ces vins qui ne se vendent plus [sur le marché américain]. On ne s’interdit rien : fonds de compensation, accès au fonds de solidarité, Prêts Garantis par l’Etat (PGE), mesures fiscales et sociales… Il faut des réponses rapides, ce n’est plus tenable. »

Nouveau tour de vis

S’insérant dans le conflit sur les subventions aéronautiques entre l’Union Européenne et les Etats-Unis (pour Airbus et Boeing), de nouvelles surtaxes américaines de 25 % seront en vigueur dès ce 12 janvier, touchant tous les vins tranquilles (quels que soient le degré alcoolique ou le format : en bouteille, en vrac, en BIB…), des vins mousseux (pression inférieure à 3 bars et gaz carbonique supérieur à 3,92 g/l), ainsi que certaines eaux-de-vie de vin français (contenant de moins de 4 litres pour une valeur au dédouanement supérieur à 22,8 dollars la bouteille de 70 cL à 40°).

Il s’agit d’un nouveau tour de vis pour les vins tranquilles français, alors que des surtaxes les touchent sur le marché américain depuis le 19 octobre 2019. « La parade des expéditions de vins en vrac ou au degré alcoolique supérieur à 14°alc n’est plus d’actualité » souligne Jean-Marie Fabre, le président des Vignerons Indépendants de France. Jusque-là épargnées, les eaux-de-vie de vin sont taxées à la condition que leur prix à l’entrée sur le marché soit supérieur à 23 $ la bouteille de 75 cl à 40°. Un seuil qui pourrait réduire l’impact de la taxe sur les cognacs, mais pas sur les armagnacs, tous restant inquiets sur l'évolution du dossier (voir encadré). Au final, seuls les champagnes et crémants sont épargnés par ces nouvelles taxes.

Le doigt est sur la gâchette

Qu’ils soient plus ou moins touchés, tous les pans du vignoble français craignent de nouvelles surenchères dont elle serait une victime collatérale. « Le doigt est sur la gâchette, il faut retirer cette menace de notre tempe pour être plus sereins » résume Anthony Brun, le président de l’Union Générale des Viticulteurs pour l’AOC Cognac (UGVC). Toute occasion étant bonne pour faire passer les messages de la filière, l’interprofession du Cognac va ainsi rencontrer ce 8 janvier le conseil à l’Agriculture du président de la République, en marge des hommages à François Mitterand à Jarnac.

Les représentants de la filière se souviennent d’ailleurs de la promesse présidentielle du dernier salon de l’Agriculture : la création d’un fonds de compensation européen au plus vite. Un dispositif qui aurait été bloqué à Bruxelles. « On ne peut plus se faire balader avec la Commission Européenne, qui n’a pas débloqué de nouveaux fonds pour aider la ferme France face au coronavirus » tempête Jérôme Despey, qui a noté que les ministres français vont envoyer un courrier commun à Bruxelles pour faire changer les choses.

"Autel de la performance aéronautique"

« Le vignoble subissait déjà depuis onze mois des taxes, mais l’action de taxation de l’Union Européenne sur des brandies et spiritueux américains a induit cette riposte. Il faut un fonds d’indemnisation européen pour les conséquences directes que la Commission fait peser par sa politique sur notre filière. Sinon, l’Union Européenne aura sacrifié la filière viticole française sur l’autel de la performance aéronautique » renchérit Jean-Marie Fabre, qui reconnaît que les négociations sont actuellement difficiles avec une administration américaine sur le départ (celle du président Donald Trump) et une nouvelle administration qui n’est pas encore en poste (celle de Joe Biden).

1 milliard € de préjudice

« La situation doit amener de la part du gouvernement des réponses par la voie de la diplomatie européenne, pour essayer d’arrêter l’escalade des tensions commerciales bilatérales avec l’administration Biden. Nous pouvons tous faire le constat qu’avec l’administration Trump tout est possible, rien n’est sous contrôle » ajoute Jérôme Despey, appelant à travailler à la désescalade d’un conflit extérieur à la filière, mais lui imposant un préjudice estimé à un milliard €.

 

« Nous sommes pleinement mobilisés avec les filières vins et spiritueux, si importantes pour notre pays, pour limiter les effets économiques des sanctions américaines » indique sur Twitter Alain Griset, le ministre délégué chargé des Petites et Moyennes Entreprises. Crédit photo : Bercy.

 

Les eaux-de-vie de vin différemment touchées

D'après les premières estimations, que 50 % des exportateurs d’eaux-de-vie d'Armagnac sur le marché américain vont être touchés par ces nouveaux droits de douanes. Dans le Sud-Ouest, ces taxes constituent « une véritable bombe économique pour notre filière » alerte dans un communiqué Patrick Farbos, le président du Bureau National Interprofessionnel de l’Armagnac (BNIA), pour qui « de nombreuses entreprises ne se relèveront pas », car ce sont des PME expédiant « une très forte proportion d’armagnacs millésimés » (20 % des volumes et 34 % de la valeur des exportations 2019 d’Armagnac vers le marché américain).

Si les PME charentaises craignent également ces taxes sur leurs ventes de XO, le marché américain consomme essentiellement du VS et du VSOP de grandes maisons. A Cognac, la principale crainte concerne l'évolution de ces taxes, dont la version actuelle pourrait n'être qu'un tir de sommation. Contactée, la Fédération du Brandy Français indique qu’il est encore trop tôt pour estimer l’impact sur ses eaux-de-vie de ces surtaxes, mais précise que les brandies dépassent rarement le seuil de 22,80 $ au dédouanement et serait peu concerné.

Dans les Landes, le Gers et le Lot-et-Garonne, « cette annonce va anéantir notre filière. Les conditions d’application de cette nouvelle sanction s’adressent directement à nos armagnacs valorisés sur ce marché » résume Patrick Farbos. Crédit photo : Hauts De Montrouge.

RÉAGISSEZ A L'ARTICLE

Recopier le code :
Processing
Voir toutes les réactions
© Vitisphere 2021 - Tout droit réservé