LE FIL

Adaptation à la sécheresse

Premières irrigations sous dérogation pour l’appellation Pessac-Léognan

Lundi 02 novembre 2020 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 04/11/2020 09:11:51

« Nous avons dans le cahier des charges la possibilité de demander à l’INAO une dérogation à l’irrigation dans un contexte exceptionnel de sécheresse» explique le vigneron Paulin Calvet.
« Nous avons dans le cahier des charges la possibilité de demander à l’INAO une dérogation à l’irrigation dans un contexte exceptionnel de sécheresse» explique le vigneron Paulin Calvet. - crédit photo : Syndicat Viticole de Pessac-Léognan
8 châteaux de l’AOC bordelaise ont bénéficié d’un droit exceptionnel à irriguer leurs terroirs soumis au stress hydrique du millésime 2020. Un nouveau signe du changement climatique, alors qu’en France, 32 autres AOC ont bénéficié cette année de cette dérogation, essentiellement sur le vignoble méridional.

« Du premier mai à la récolte », tous les vignobles AOC ont l’interdiction d’irriguer. Mais certains moins que d’autres. Il suffit de respecter l’article D645-5 du Code Rural, qui interdit bien l’irrigation pour les vignes aptes à l’AOC, sauf si « le cahier des charges de l'appellation d'origine contrôlée le prévoit, […] pour une récolte déterminée en compensation du stress hydrique dès lors que celui-ci est susceptible de remettre en cause la qualité de la production viticole ».

Avec un été 2020 particulièrement chaud et sec, le péril qualitatif d’un important stress hydrique conduit 33 AOC françaises à faire à appel à ce dispositif dérogatoire. Elles se trouvent essentiellement dans les vignobles méridionaux*, à l’exception d’une appellation à Bordeaux.

"Possibilité de demander une dérogation"

Dans le vignoble girondin, peu d’AOC possèdent actuellement ce cadre dérogatoire (comme Saint-Emilion, qui ne l’a jamais utilisé, ou Lalande-Pomerol, qui l’a sollicité en 2019). Pessac-Léognan est le premier syndicat viticole à l’avoir déployé à Bordeaux, ayant déposé des demandes en 2019 et 2020. « Il y a deux ans et demi, nous avons voté l’intégration dans notre cahier des charges de la possibilité de demander une dérogation pour irriguer » explique Philibert Perrin, le président du syndicat viticole de Pessac-Léognan.

Si la première demande de 2019 n’a pas été suivi d’effet, grâce aux pluies du début août, celle de 2020 conduit à ces premières irrigations bordelaises. Validée ce 23 juillet par l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO), la demande de dérogation portait initialement sur neuf exploitations, pour 75 parcelles représentant 86 hectares. Au final, les opérations d’irrigation réalisées concernent huit exploitations pour 47 parcelles et 26 ha. « Il y a plus de demandes du fait de craintes qui n’ont pas abouti » rapporte Laurent Fidèle, le délégué territorial pour la Nouvelle-Aquitaine de l’INAO.

Contrôles de terrain

Pour valider la demande, l’institut a diligenté des enquêtes de terrain afin de valider l’ampleur du stress hydrique. Qui a été « confirmé sur les sols filtrants sablo-graveleux. Le feuillage était flétri et jauni, avec un port retombant et des grains anormalement petits » indique Laurent Fidèle. « Il faut vraiment que la vigne soit en souffrance » confirme Philibert Perrin.

N’ayant lui-même pas à irriguer son vignoble (« j’ai fait tomber des raisins et vendangé en vert des jeunes vignes pour les faire respirer »), le président de l’AOC souligne que ce sont « généralement les jeunes vignes portant du raisin et ayant un système racinaire pas assez profond [qui] nécessitent cette irrigation. Au-delà de 10 à 12 ans, il n’y a plus besoin. Le climat a changé certes, mais nous n’en sommes pas encore à souffrir de la sécheresse. »

"Opération de sauvetage, avec un effet à la marge"

Contrôlée en amont, cette irrigation exceptionnelle est également suivie avant la récolte. « Il s’agit de vérifier avant vendange que les rendements ne sont pas excessifs » explique Paulin Calvet, le vice-président du syndicat viticole. Ayant irrigué des bouts de parcelles de jeunes vignes, le vigneron explique que les « résultats ne sont pas magiques. Cela se passe dans des conditions de dernière minute. C’est une opération de sauvetage, avec un effet à la marge. Il n’y a pas de miracle, mais avoir mis 7 à 8 litres d’eau par pied permet à des jeunes vignes très stressées de passer l’année et de préserver leur croissance. »

Dans la pratique, les vignerons ayant irrigué ont eu recours à des solutions portatives (les systèmes fixes étant interdits), comme des citernes portées par un tracteur dont partent des tuyaux d’arrosage dans les parcelles. « C’est un chantier, nous ne sommes pas équipés. C’est lourd à mettre en place » rapporte Philibert Perrin, qui souligne que cette pesanteur est avant tout administrative « Ça prend deux semaines de monter le dossier et d’avoir le passage de l’organisme de contrôle [NDLR : voir encadré pour les précisions de l'INAO]. Alors que la demande est posée quand le besoin se fait sentir » rapporte le président d’AOC.

Changement de paradigme

Alors que le dérèglement climatique dicte son tempo, le recours, au moins ponctuel, à l’irrigation semble inéluctable dans les vignobles ne l’envisageant pas jusque-là. Ce qui demande un vrai changement de paradigme, même s’il passe par un système dérogatoire contraignant. « Des AOC se sont interdites par principe l’irrigation, mais elle devient inévitable avec les effets du changement climatique sur les terroirs filtrants » prévient Laurent Fidéle.

Dans le vignoble bordelais, « il existe un questionnement général pour les jeunes vignes face au changement des conditions climatiques et aux étés particulièrement secs. Ce serait une erreur de ne pas se poser de question » confirme Jean-Marie Garde, le président de la Fédération des Grands Vins de Bordeaux. Pour le vigneron de Pomerol, « nous sommes au début de l’interrogation, mais il faudrait rester groupé et ne pas aller en ordre dispersé dans les modifications de cahier des charges ».

 

 

* : 33 demandes de dérogations ont été déposées et délivrées en 2020 par l’INAO. Qui liste en Vallée du Rhône les AOC Châteauneuf du Pape, Gigondas, Vacqueyras, Duchés d’Uzès, Lirac, Rasteau, Tavel, Côtes du Rhône, Côtes du Rhône Villages, Costières de Nîmes, Clairette de Bellegarde, Cairanne, Luberon, Ventoux, Grignan-les-Adhémar, Muscat de Beaumes de Venise et Beaumes de Venise. En Provence, les AOC Côtes de Provence, Coteaux d’Aix en Provence, Les Baux de Provence, Cassis et les Coteaux varois en Provence. En Languedoc Roussillon les AOC Corbières, Côtes du Roussillon, Languedoc, La Clape, Terrasses du Larzac, Clairette du Languedoc, Minervois, Minervois La Livinière, Pic-saint-Loup et Saint-Chinian. En Nouvelle-Aquitaine, seule l’AOC Pessac-Léognan bénéficie de cette dérogation sur le millésime 2020.

"Loin des 15 jours évoqués" : droit de réponse de l'INAO (mise à jour du 4 novembre)

Dans un courriel, Laurent Fidèle rappelle le déroulé de la demande pour assurer que les services de l'INAO sont "pleinement mobilisés pour accompagner les filières et plus particulièrement en cas de difficultés climatiques". L'INAO précise avoir "reçu un premier contact de l'ODG par téléphone le 20/07/2020 accompagné par la demande formelle de dérogation à l’interdiction d’irrigation transmise par mail le 20/07/2020 en fin d'après-midi. Réponse de l'INAO par mail le 21/07/2020 sur la nécessité d’informations complémentaires et programmation d’une visite de terrain. Visite de terrain par une ingénieure de l'INAO le 22/07/2020. La décision de dérogation a été accordée par la délégation territoriale de l'INAO  le 23 juillet 2020. Nous sommes donc loin des 15 jours évoqués."

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