LE FIL

Avec la réselle

Les pépinières Mercier mettent un pied dans les cépages résistants

Mardi 04 décembre 2018 par Alexandre Abellan

Exemple de la résistance au mildiou en 2018 d’un rang non traité de réselle (à gauche) face à un rang témoin de sauvignon blanc (à droite). Exemple de la résistance au mildiou en 2018 d’un rang non traité de réselle (à gauche) face à un rang témoin de sauvignon blanc (à droite). - crédit photo : Domaine de la Colombette
Le premier producteur français de plants de vigne a obtenu le titre de sélectionneur de vigne, lui permettant d'envisager la diffusion de nouvelles variétés résistantes. À commencer par la réselle, soutenue avec force par le vigneron languedocien Vincent Pugibet.

Lentement, mais sûrement, les pépinières Mercier se positionnent comme un futur acteur de la sélection, de la prémultiplication et de la diffusion de nouveaux cépages résistants au mildiou et à l’oïdium. Cette arrivée du premier pépiniériste français (commercialisant 15 millions de plants par an) ouvrirait le champ de l’offre aux vignerons français, qui sont actuellement limités aux obtentions françaises Résistance Durable (ResDur) de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) et aux variétés issues d’Allemagne et d’Italie qui ont été classés en France. Encore balbutiante, la diffusion de cépages résistants aux maladies cryptogamiques dans le vignoble français suscite un intérêt proprement intarissable.

En témoigne, lors du dernier salon Vinitech, le succès des échantillons mis à la dégustation par les pépinières Mercier. Que ce soit la rupture de stock pour les vins de cépages résistants allemands, muscaris et souvignier gris, ou l’intérêt pour une variété suisse précoce et issue d’un croisement sauvignonxriesling, connue sous le nom de code le cal 06 04, et baptisé réselle. « S’il y avait eu des bouteilles disponibles, on aurait proposé les vins des cépages ResDur 1 (Artaban, Floréal, Vidocq et Voltis) » précise Olivier Zekri, le responsable R&D de Mercier. Qui lève d’emblée tout malentendu avec l’arrivée d’un opérateur privé sur un terrain quadrillé par la recherche publique : « on ne s’oppose pas à l’INRA. Au contraire, on devient une force de proposition complémentaire. »

"Partenariats avec des hybrideurs"

Pour développer sa propre gamme de cépages résistants, les établissements Merciers sont officiellement devenus en 2018 un organisme de sélection pour les plants de vignes. « Nous ne ferons pas de création dans un premier temps, mais allons établir des partenariats avec des hybrideurs du monde entier. Nous créons une sélection privée » résume Olivier Zekri. Cette initiative s’inscrit forcément dans un pas de temps large, ne serait-ce que pour suivre, voire défricher, les modalités et délais français d’inscription et de classement d’une variété. Comme le montre l’exemple frappant du Cal 06 04/réselle. Cet été 2018, les pépinières Mercier ont signé un contrat de partenariat avec l’obtenteur Valentin Blattner pour avoir l’exclusivité de mise en marché de ce cépage blanc.

CTPS : DHS & VATE

À l’heure actuelle, la réselle est loin d’être commercialisable. Ce qui ne devrait pas évoluer avant la fin de l’année prochaine au moins. Mainteneur de la variété suisse, le vigneron languedocien Vincent Pugibet (domaine de la Colombette, à Béziers) en porte depuis 2013 la demande d’inscription au catalogue en liste A1 et au classement en raisin de cuve. Étant le seul dossier privé traité par la section vigne du Comité Technique Permanent de la Sélection (CTPS), le bouillonnant expérimentateur s’impatiente des délais et retards administratifs des études de Distinction, Homogénéité et Stabilité (DHS) et de Valeur Agronomique Technologique et Environnementale (VATE).

Exaspéré par le temps de traitement de sa demande, Vincent Pugibet remet en cause l’impartialité des organismes en charge de l’évaluation des cépages (qui s’en défendent, voir encadré). Pour Vincent Pugibet, la réselle a autant fait ses preuves, si ce n’est plus, que les variétés ResDur 1. Comme en témoignent les essais réalisés dans son domaine biterrois (ainsi qu’à Bordeaux dans les vignobles Ducourt* et le château Chasse Spleen), la réselle montre au vignoble des résistances intéressantes au mildiou, à l’oïdium et même au black-rot (en comparaison au sauvignon blanc). Sans oublier des parcelles présentes en Allemagne (« plusieurs centaines d’hectares »), des médailles obtenues en concours… Et les dégustations organisées par Mercier, qui témoignent d’un vif intérêt, pour ne pas dire impatience, viticole.

"Nous sommes en retard"

« Pour les cépages résistants, on avance à un rythme français, pas pressé… On laisse les concurrents s’installer » regrette Jacques Gravegeal, le président de l’interprofession des vins de Pays d’Oc IGP, qui milite pour une diffusion accélérée de ces nouveaux cépages. Le vigneron languedocien estime qu’en l’état, le processus français de classement n’a aucune « considération économique pour les entreprises ou leur compétitivité. Ce sont les ego de chercheurs et des enjeux économiques d’obtenteurs qui priment. Nous sommes en retards, comme pour les copeaux à l’époque… »

Sans être un chamboule-tout, l’arrivée d’un nouveau sélectionneur comme Mercier devrait fluidifier les procédures. Ne serait-ce qu’en diversifiant l’offre et en l’ouvrant à une nouvelle forme de concurrence. À la recherche de cépages résistants à l’échelle internationale, Olivier Zekri souligne que les pépinières Mercier se comporteront comme un ayant droit, n’ayant pas vocation à fournir tout le vignoble, mais ouvrant sa sélection à d’autres pour la diffuser. Un positionnement à pas compté, mais millimétré pour compter dans un avenir sous le signe des cépages résistants.

 

* : Ayant planté du cabernet jura (1,7 hectare), du muscaris (3 ha), du souvignier gris (3 ha) et de la réselle (1,6 ha), le vigneron Jérémy Ducourt souligne que « la réselle présente la meilleure résistance. Et ce malgré la pression mildiou que l’on a connu en 2018 ». En témoigne un rendement de 70 hl/ha ce millésime. L’expérimentateur est impatient de voir la réselle classée pour l'expérimenter en AOC (dans le cadre des cépages à fin d’adaptation).

Le CTPS n’accepte pas que Vincent Pugibet lui passe un savon

Aussi rebelle à l’administration que résistant à toute ingérence dans son désir d’entreprendre, Vincent Pugibet estime qu’il y a trop de déférence et de précaution dans le système français de classement et d’inscription. Pour lui, « ce n’est pas extraordinaire de changer l’encépagement. Mon grand-père a transmis un vignoble d’aramon et de carignan, mon père m’a légué des parcelles de grenache et de chardonnay, moi je plante des cépages résistants… » Dans le cas de la réselle, le vigneron se plaint ainsi d’un flou dans le protocole et de délais retardés : « nous avons le sentiment que des variétés ont des passe-droits. Comme les Resdur2 qui annoncent déjà leur assurance d’être inscrits… »

Face à « des perceptions personnelles », Laurent Mayoux, le secrétaire technique de la section vigne du CTPS rétorque que « toutes les règles des règlements techniques ont été respectées dans le déroulement des choses ». L’expert précise qu’« il faut trois ans observations pour des essais VATE. Avec une visite du comité d’experts avant la quatrième vendange, que l’on couple avec la dégustation des trois millésimes. La commission d’experts rend son examen, la section vin de FranceAgriMer (FAM) donne un avis au Ministère de l’Agriculture qui tranche. » Laurent Mayoux ajoutant que la réselle suit le même processus que dans le cas de Resdur1. Les plantations expérimentales des cépages de l’INRA ayant commencé en 2011-2012 sur 5 sites, avec des mesures réalisées en 2014-2016. La commission a fait sa visite et sa dégustation en août 2017, avant de finaliser son examen fin 2017, l’arrêté ayant été pris cet été 2018.

Des éléments qui n’apaisent pas Vincent Pugibet, pour qui les membres du CTPS sont trop liés au milieu de la recherche variétale, et de leur diffusion, pour être pleinement indépendants : « est-ce que l’on accepte en France que ce soit Renault qui donne l’agrément de vente à Fiat ? » conclut-il.

 

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craoux Le 10 décembre 2018 à 11:35:00
Comme je l'ai déjà écrit, je n'ai pas d'avis qualifié pour me permettre d'avoir une opinion fondée sur l'expérimentation et ses arcanes en France. Je peux comprendre que d'aucuns s'impatientent ou réagissent parce qu'ils se sentent lésés devant la lourdeur (voire .. l'opacité) des procédures en matière de recherche, d'expérimentation et de délais d'inscription des nouvelles variétés au catalogue. Mais qui peut à ce jour garantir sérieusement qu'un tel emballement à vouloir dépoussiérer (dynamiter ?) les fondamentaux actuels de nos procédures d'expérimentation et de recherche ne cacherait pas un biais ... dont les conséquences ne se traduiraient que sur un pas de temps long ? ... En tant que contribuable, je n'accepterais jamais qu'en cas de GROS soucis il y ait un plan de lutte financé sur fonds publiques, RAS le Bol de la mutualisation du risque si en amont les décisions sont inconséquentes ! La filière française s'était dotée au milieu des années 50 - aux frais des contribuables - de tous les outils et instruments utiles et nécessaires en vue d'assurer son contrôle et la qualité du matériel végétal en circulation (Administration dédiée, cadastre, IVCC, contrôle des pépinières, recherche et expérimentation encadrées ...). Si des temps nouveaux dictent leurs lois - et pour quoi pas ? - bah alors, ok, mais que la filière l'assume. Et financièrement aussi.
Breton Loic Le 09 décembre 2018 à 23:30:00
Exactement l' inscription d' un ou des cépages Européens résistants en France ressemble pour un obtenteur privé du parcours du combattant. On restera toujours surpris qu' un cépage résistant venant de notre honorable institution soit classé immédiatement avec un numéro et non un nom. Vincent Pugibet a raison de se poser des questions. Ces cépages Européens résistants sont inscrits dans de nombreux pays Européens avec leur noms originaux et bien significatifs pour le viticulteur et le consommateur. Ces noms ont été agrées par le C.P.O.V. au niveau international et Européen . Egalement ils viennent d' être inscrits dans les pays tiers dont les Etats Unis. Les vins produits à partir de ces raisins sont déjà sur le marché. En Italie 300 hectares sont déjà plantés et en 2019 il va s' en planter 600 hectares de plus. Au dernier Vinitaly en Avril 2018 des bouteilles étaient présentes. Notre réglementation ne doit pas empêcher les viticulteurs Français à produire des vins issus de cépages résistants autres que ceux de notre institution et qui ont fait leurs preuves et appréciés par les consommateurs. La demande est là !! On a perdu le marché des vins de table, des bulles avec le succès du Prosseco et du Cava, ne perdons pas le marché des vins issus des cépages résistants de toute origine européenne pour des raisons d' égo. Loic BRETON Directeur de VCR FRANCE
craoux Le 06 décembre 2018 à 10:13:45
Je comprends que Vincent Pugibet réclame la liberté d'entreprendre ... Je ne suis pas qualifié pour avoir une opinion tranchée sur sa dénonciation d'un fonctionnement opaque des instances et des procédures en France. En revanche, je n'ignore pas que la filière privée de production des Bois et Plants bénéficie d'une singularité coûteuse pour le contribuable à savoir que ses productions sont certifiées sur les agents de FranceAgriMer : à l'heure des économies de tous ordres à faire quand le service public n'est plus justifié, est-il encore acceptable que la certification des pépinières viticoles - secteur privé - soit financée sur fonds publiques ?).
craoux Le 05 décembre 2018 à 19:21:59
Et que pense Vincent Pugibet de le certification de la pépinière française par FAM, donc aux frais des contribuables ? ... c'est insensé que le contrôle des productions de bois et plants de sociétés privées soit financé sur fonds publique, non ?
Pugibet Vincent Le 05 décembre 2018 à 14:32:10
Cet article a le mérite d’ouvrir le débat à quelques jours de la réunion annuelle du CTPS. J’aimerai rajouter trois exemples parlants. Il y a 10 ans quand j’ai voulu réaliser les premières plantations à titre expérimental, les mêmes personnes qui ralentissent aujourd’hui les inscriptions ont refusé de simplement appliquer l’article 120 bis du règlement européen. Alors que les allemands plantaient librement il m’a fallu 2 ans pour obliger FAM et le Ministère d’appliquer simplement ce règlement. Depuis ils n’ont cessé de limiter les possibilités d’expérimentation. D’un article européen de 4 lignes, on a abouti à 2 arrêtés et 2 décrets de 10 pages chacun soit 40 pages !!! Sur les fiches techniques des variétés Resdur, il est noté que les essais VATE ont été financés par FAM. Hors FAM est responsable à travers la direction de la section vigne du CTPS et du CS de FAM des propositions d’inscription et de classement. Il y a là un conflit d’intérêt évident. A l’heure où l’on parle de séparation du conseil et de la vente sur les phytos, il serait important que le ministère regarde aussi attentivement ces processus de décision. Enfin, on peut à minima s’étonner des lenteurs de classement des cépages italiens de VCR. La France sera certainement un des derniers pays européens à intégrer ces cépages à son catalogue. La qualité des créations et le dynamisme de l’entreprise n’est pas en cause. Il est évident qu’en France, la recherche publique et les pépiniéristes ont peur de cette concurrence. Lorsque j’ai décidé de me lancer dans l’inscription d’une variété, c’était pour me confronter réellement au processus d’inscription et de classement. Après ces années de démarche, force est de constater qu’il y a une certaine opacité. Si on veut que la France soit un acteur fort de la création variétale, il faut que nos institutions acceptent la pluralité. Je n’ai rien contre une recherche publique. Elle a sa place, mais elle ne doit pas combattre les initiatives privées comme c’est le cas aujourd’hui. L’an prochain, de ce que j’en sais, des élections devraient avoir lieu au CTPS. Il faut absolument que les têtes changent. Nos représentant syndicaux doivent travailler à cela pour avoir une filière forte et indépendante.
Edouard LOISEAU Le 05 décembre 2018 à 12:16:21
Encore un exemple criant des blocages générés par les Instituts français ; trop jaloux pour reconnaitre les bonnes initiatives quand elles viennent du privé. Ils préfèrent faire crever les producteurs que d'accepter que des privés ont une solution que eux n'ont pas su trouver. Comment scier la branche sur laquelle ils sont assis... une forme d'Hara Kiri à la française, l'Honneur en moins !
Robert G Le 04 décembre 2018 à 13:41:48
au dela de la question (deja trop problematique!) du systeme francais de classification des cepages etrangers (on peut vraiment parler de selection, mais pas au sens le plus scientifique, Mr Gravegeal a bien indique les problemes en place), cette technocratie inra/ifv/ctps veut nous interdire tout noms porteurs pour ces nouvelles varietes : en interdisant les references a leurs géniteurs comme cabernet ou merlot. on ne se tire plus la balle dans le pied, mais directement dans la tete! les vignerons sont quand meme les financeurs de ces institutions: que font les representants de la filiere pour que ces chercheurs reviennent dans le bon sens economique?
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