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Droit de suite

Que nous disent, vraiment, les résidus phytos du vin de Bernard Farges ?

Mardi 27 février 2018 par Alexandre Abellan

Basé à Nîmes, le laboratoire Phytocontrol, qui a réalisé ces analyses, n’a pas souhaité répondre aux sollicitations de Vitisphere.Basé à Nîmes, le laboratoire Phytocontrol, qui a réalisé ces analyses, n’a pas souhaité répondre aux sollicitations de Vitisphere. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Il y a un mois, Vitisphere donnait écho aux attaques de militants antiphytos sur une analyse d’un vin de la figure vigneronne de « la réduction, voire la sortie, des phytos ». Explication de ces données restées, jusque-là, trop brutes.

C’est un euphémisme : l’attaque de l’association Alerte aux toxiques ! contre une cuvée du viticulteur girondin Bernard Farges, le président du syndicat de l’AOC Bordeaux et de la Confédération Nationale des producteurs de vins AOC, a marqué les esprits. Et l’article de Vitisphere sur le sujet les a carrément enflammés. « Attaquer un élu d'un collectif en s'en prenant à son outil de travail personnel est une confusion des genres qui me déconcerte, et que je ne peux pas comprendre » accuse ainsi un célèbre négociant rhodanien, estimant qu’il s’agissait d’une agression personnelle, concoctée par la rédaction de Vitisphere contre Bernard Farges.

Ayant cherché à donner équitablement la parole aux parties en présence, l’auteur de ces lignes n’a souhaité que donner l’ensemble des informations permettant de comprendre le débat qui a fait rage (jusqu’à son dénouement apaisé). Dans l’article original, il manquait cependant une explication détaillée à la liste de résidus citée. La voici.

25 à 5 450 fois en dessous des LMR

Il faut d’abord poser que la cuvée de 2014 en question respecte la réglementation européenne en vigueur, et ne peut chronologiquement être opposée à la volonté de sortie des produits Cancérigènes, Mutagènes et Reprotoxiques annoncée par Bernard Farges en 2017. Il faut ensuite rappeler que dans la norme européenne, il n’existe pas de Limite Maximale de Résidus de pesticides (LMR) pour les produits transformés. Et donc pour les vins (une lacune réglementaire que Bernard Farges demande d’ailleurs de combler). Mais comme il existe des LMR pour les raisins de cuves (distincts des raisins de tables), cette norme est actuellement utilisée par les laboratoires d’analyse comme référence (les taux de transferts dans les vins de ces molécules étant estimés entre 10 et 50 %, les LMR seraient réduites d’autant). D’après les analyses en question, les résidus du vin de Bernard Farges se trouvent 25 à 5 450 fois en dessous des LMR pour raisins de cuve.

« Les niveaux de cette analyse sont très bas. La plupart des molécules se retrouvent à des concentrations bien inférieures à 0,3 % de leur LMR » analyse Stéphanie Prabonnaud, œnologue au laboratoire languedocien Natoli. Ajoutant qu’« il est évident qu'avec les progrès de sensibilité des méthodes d'analyse, on pourra détecter des valeurs toujours plus faibles des molécules recherchées. Faut-il pour autant amplifier la peur liée à ces molécules ? Le débat reste ouvert, mais il est important de replacer ce type d'analyse dans un contexte réglementaire; aujourd'hui ce sont les LMR raisins européennes qui font foi. »

"Encourager et pas polémiquer"

En quantité, le plus important résidu est le phtalimide, un produit de la dégradation du folpel. Il se trouve lui-même à 4 % de la LMR du raisin de cuve de cet anti-mildiou. Les autres concentrations les plus élevées correspondant logiquement à des anti-Botrytis*, ces produits visant les raisins à une date plus rapprochée de la récolte. « Il y a de nombreux résidus dans ce vin, à des doses faibles et largement en dessous des LMR raisin. Il y a sans doute moyen de faire mieux, mais il faudrait pour cela comparer plusieurs millésimes, et noter que 2014 a été un millésime particulièrement humide » pondère Sylvie Biau, la directrice du service analytique de Sovivins (Martillac, Gironde). Qui souligne que « le vignoble bordelais a engagé un effort notable de réduction de l’utilisation des phytos. Il ne faut pas s’essouffler, il en va de la protection des applicateurs et de l’environnement. Il faut encourager les producteurs, pas créer des polémiques. »

 

* : Par familles, il s’agit d’anti-mildiou (ametoctradine, benthiavalicarb-isopropyl, dimethomorphe, phtalimide, d’iprovalicarbe, mandipropamide et benalaxyl), d’anti-botrytis (cyprodinil, fenhexamide, fludioxonil, iprodione, pyrimethanil et carbendazime), d’anti-oïdium (boscalide, fluopyram et tebuconazole) et d’un insecticide (chlorantraniliprole). « La présence de soufre étonne. Elle ne peut pas être d’origine viticole, son taux de transfert du raisin au vin étant nulle (la paroi des levures l’absorbant). Il doit s’agir d’une contamination en caves, par une pompe » analyse Stéphanie Prabonnaud.

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VOS RÉACTIONS
Dominique Le 04 mars 2018 à 17:05:48
Cher LCHAMBRIARD, Puisque le sujet porte sur ce « que nous disent, vraiment, les résidus phytos du vin de Bernard Farges », revenons-y. Voyez-vous, ces résidus ne sont pas des produits qui ne concernent que les amateurs de vin, qui jugeraient librement de savoir si leur santé est en danger ou non en buvant ce vin. Dans l'étape précédente, il y a eu des gens en chair et en os qui ont travaillé manuellement dans ces vignes, pour des salaires souvent ridicules, souvent payés à la tâche. Ils ont taillé, tiré les bois, épampré, levé les fils, etc. Ils sont en contact physique permanent avec la végétation. Et donc, bien des choses m'interpellent dans l'analyse du vin de Bernard Farges. D'abord, cette façon d'abriter des pratiques dangereuses derrière un beau label Terra Vitis, sans contenu véritable mais susceptible d'influencer le consommateur dans son choix. Ensuite et surtout, il faut revenir sur les 405µg de phtalimide détectés. Ce composé est un métabolite du folpet, molécule cancérigène. A ce niveau, elle a été visiblement utilisée sans retenue. J'en ai vu des analyses, mais des comme ça, non ! Et ceci sans parler des autres molécules retrouvées. Là où je m'inquiète, et c'est ce que disent vraiment ces résultats, c'est que les salariés qui sont intervenus ont été exposés de façon anormalement élevée. Le délai de ré-entrée officiel après un traitement au folpet est de 48h. Mais ce délai est fixé au doigt mouillé, sans base expérimentale. C'est en fait un délai de rentrée simplement « économiquement acceptable ». Les résultats des tests menés à Bordeaux par l'équipe du professeur Baldi, avec pose de patch sur les vêtements et mesures de pesticides à suivre, montre une CONTAMINATION PENDANT LES 12 JOURS SUIVANT LA PULVERISATION . Contamination égale pour chacune de ces 12 journées à celle de l'opérateur qui a préparé, fait la pulvérisation et nettoyé le pulvérisateur. Si on devait décider d'un délai de rentrée véritablement « sanitaire », ce produit serait concrètement non utilisable. Voilà donc ce que signifient ces résultats : ces chiffres sont les marqueurs indélébiles d'un désastre sanitaire, social et environnemental. Ceci n'est pas une attaque personnelle. Nous sommes dans un système complexe et chacun a le droit à l'erreur. Mais la réaction et le changement doivent être à la mesure de l'importance de l'erreur commise. Errare humanum est, perseverare diabolicum, comme on disait il y a quelques siècles.
Xavier Coumau Le 03 mars 2018 à 23:11:18
Au lieu d’invectiver et stigmatiser gratuitement des personnes passionnées par leur travail, ne serait-il pas temps, comme me l’a soufflé dans l’oreille un sage parmi les sages, de mener une sérieuse et méticuleuse étude d’une cartographie dans les vignobles et milieux urbains des taux de mortalité, de maladies graves, etc... Il serait bien de s’appuyer sur des études sérieuses et indépendantes avant de crier au loup et de faire croire qu’il est désormais plus dangereux de vivre au milieu des vignes que dans les centres villes....
LCHAMBRIARD Le 02 mars 2018 à 18:56:38
En tant que médecin, vous devez probablement savoir que la molécule la plus dangereuse dans le vin est l'alcool (Cancérogène, Mutagène et Reprotoxique avéré pour l'homme). A ce jour, aucun produit phytosanitaire n'a un tel classement. En tant que médecin vous avez très certainement pris connaissance de l'étude Agrican que je vous invite à lire ou relire (disponible sur le site de l'ANSES et de la MSA).Voici quelques données : meilleurs espérance de vie de la cohorte Agrican par rapport à la population générale. Sous mortalité par cancer de la cohorte Agrican par rapport à la population générale. Sur une quarantaine de localisation de cancer étudié seul deux sur incidences apparaissent dans la cohorte Agrican : le Mélanonme de la peau chez la femme et le Myélome multiple chez l'homme. En Gironde, ces deux sur incidences n'apparaissent pas. En tant qu'agronome vous ignorez apparemment qu'il n'y pas de viticulture sans traitements et qu'il n'y a pas de traitements sans inconvénients . Nous sommes tous d'accord pour réduire le recours au produits phytosanitaire et limiter leurs impacts. Pour ce faire il n'est pas nécessaire d'agiter les peurs et de provoquer des polémiques inutiles.
Dubourdieu franck Le 27 février 2018 à 20:36:01
A la lecture de votre article qui semble vouloir déresponsabiliser Mr Farges, ancien Président du CIVB, puisque son vin, bien que contenant une quinzaine de pesticides de synthèse dont plusieurs sont Cancérigènes, Mutagènes, Reprotoxiques, chacune ne dépassant pas la L M R (Limite Maximum Résidus) autorisée, j'aimerais apporter les précisions suivantes. C’est la commission européenne spécifique (E f s a) qui autorise l’utilisation de la matière active puis chaque pays membre accorde l’autorisation de la mise en marché (A M M) des préparations commerciales (la matière active plus les adjuvants de pénétration) délivrée en France par l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l'Environnement et du Travail (A N S E S). Ces commissions travaillent sur la foi des études fournies par les firmes chimiques concernant les effets toxiques de la matière active, sans les adjuvants, sur quelques générations de souris. A partir d’une extrapolation à l’homme, sont définies la dose journalière acceptable (D J A) pour les utilisateurs et la limite maximale de résidus contenus dans les aliments (L M R), calculée en fonction d’une consommation moyenne. L’industrie doit démontrer que, dans les conditions normales d’utilisation et de protection d’une part, de consommation journalière des aliments d’autre part, on ne dépasse pas la D J A et la L M R et que, de ce fait, les risques sont "acceptables ". Ce bouclier mis en place par l’état présente de nombreuses failles quant à l’évaluation de la dangerosité effective des molécules comme pour le suivi de la prévention des risques. Les effets à long terme, l’accumulation de petites doses et l’effet cocktail ne sont pas pris en compte. Des maladies graves apparaissent souvent après un temps long, parfois lorsque l’agriculteur a pris sa retraite. Tout est mis en place pour cacher ou ignorer le lourd tribut que payent les personnes exposées y compris les riverains des parcelles et les consommateurs d’aliments pollués. Sans parler du coût environnemental des pesticides. Se retrancher derrière la C M R n'est pas tolérable depuis que l'on connaît l'épidémiologie des maladies liées à l'usage des pesticides chez les utilisateurs (ouvriers agricoles, riverains et bientôt chez les enfants des écoles proximales). Je vous invite à lire la liste des maladies graves qui touchent avec une fréquence accrue les agriculteurs dans mon billet "Pesticides - L'enfermement français" sur mon blog www.bordeauxclassicwine.fr. http://bordeauxclassicwine.fr/2016/10/pesticides-l-enfermement-francais.html Pour ne pas dépasser cette C M R les viticulteurs multiplient les molécules offrant à la nature autant qu'aux humains des cocktails des plus délétères, tel celui qui a été découvert dans les vins (2014) de de l'ancien Président du CIVB de l'époque qui avait déclaré sa volonté de "sortir des pesticides" !! Comme par hasard, les millésimes suivants ne semblent pas disponibles dans le commerce... Franck Dubourdieu Médecin (membre de AMP Association des Médecins contre les Pesticides), agronome, oenologue
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