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Pour les vigneronnes, congé maternité rime aussi avec difficulté à recruter
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Galère de remplacement
Pour les vigneronnes, congé maternité rime aussi avec difficulté à recruter

Témoignant d’une tension croissante sur la main d'œuvre, l’expérience de Mathilde Savoye dans le vignoble champenois est emblématique des difficultés de recrutement et de la charge administrative qui s’abattent sur les opérateurs de la filière vin.
Par Alexandre Abellan Le 03 février 2022
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Pour les vigneronnes, congé maternité rime aussi avec difficulté à recruter
« Nous ne sommes que début février, ce n’est pas la pleine activité des vendanges, mais si l’on cumule du retard maintenant, il sera difficile de le rattraper après » indique Mathilde Savoye. - crédit photo : EARL Savoye et filles
A

yant suscité l’émoi sur les réseaux sociaux, le message de la vigneronne champenoise Mathilde Savoye est tout sauf un message de détresse d’une femme enceinte sans solution d’entretien de ces vignes à quelques jours de son accouchement : c’est un témoignage représentatif du « sujet plus profond du manque de main d’œuvre qualifiée et de la charge administrative [dans la filière vin] » indique la principale intéressée. Stoppant ce vendredi 28 janvier la taille d’une parcelle de ses 3,4 hectares de vignes sur la commune de La Neuville-aux-Larris (Marne) pour prendre la parole dans une vidéo publiée sur Instagram, Mathilde Savoye indique, qu’à la veille de son terme et de l’arrêt des travaux en extérieur, elle n’a pas de solution pour continuer à préparer ses vignes pour la prochaine saison. Ayant fait appel au Service de Remplacement de la Marne, l’ouvrier viticole qui est venu sur son exploitation n’est plus revenu travailler depuis 2 semaines. Un abandon de poste qui conduit à de fastidieuses déclarations auprès de la Mutualité Sociale Agricole (MSA) pour lancer une procédure de rupture de contrat et pouvoir imaginer le recrutement d’un nouveau remplaçant.

« On nous impose un processus juridique, qui est normal comme il s’agit de droit du travail, mais qui nécessite plusieurs semaines de délais administratifs (courriers recommandés, etc.). Ce qui est incohérent quand on travaille la nature » regrette Mathilde Savoye. Ayant depuis son installation en 2017 sur le domaine familial le projet d’être indépendante et de pouvoir gérer seule son vignoble*, la vigneronne se trouvait dans l’impasse, jusqu’à ce que le service de remplacement trouve une solution : un ouvrier qualifié a pris le relai depuis ce mercredi 2 février pour tout le mois. « J’ai de la chance, ma situation se débloque » indique Mathilde Savoye, qui devra cependant trouver une solution dès mars pour la suite de son congé maternité (16 semaines en tout).

Manque de candidats

« Pour un remplacement, il faut un salarié autonome. C’est compliqué d’en trouver et nous avons mis quelques jours pour y arriver [dans ce cas]. Il n’y a pas assez de candidats (avec des compétences techniques et une proximité géographique) » explique Mickael Jacquemin, le vice-président du service de remplacement de la Marne. Avec 19 équivalents temps plein pour toutes les filières agricoles sur les structures complémentaires du service de remplacement (pris en charge par la MSA) et de groupement d’employeurs (pour les surcroîts d’activité), « il faudrait doubler ce potentiel pour répondre aux demandes exprimées. Mais nous n’avons pas assez de candidats » indique l’exploitant en polyculture (céréales, élevage porc et apiculture basé à Lignon).

« On voit ces dernières années un déséquilibre réel pour le recrutement. Il y a plus d'offres que de demandes. Cela pose régulièrement des problèmes » confirme Christophe Pernet, le président de la délégation des employeurs du Syndicat Général des Vignerons de Champagne (SGV). Notant que la viticulture n'est pas le seul secteur concerné (bâtiments et restauration le sont aussi), le vigneron note que les tensions touchent tous les métiers : « cela concernait plus les postes techniques de chauffeurs d'engins (avec les départs à la retraite et l'augmentation du travail du sol), désormais cela tombe aussi sur les catégories plus manuelles (demandant des personnes qualifiées, comme pour la taille). »

Belles carrières dans le vignoble

Impliquée dans la commission emploi et transmission de la section jeune du SGV, Mathilde Savoye souligne que le problème du recrutement de main d’œuvre qualifiée est plus large. Qu’il s’agisse en général du remplacement des professions libérales pendant un congé maternité (elle reçoit de nombreux témoignages d’autres secteurs d’activité : élevage laitier, coiffure, boulangerie…), et en particulier du vignoble : avec l’enjeu de la longueur des procédures et du manque de candidats qualifiés. « Les jeunes doivent savoir qu’il existe des formations professionnelles ouvrant à de belles carrières dans le vignoble » indique la vigneronne.

Ayant des responsabilités sur le sujet de l’emploi aux niveaux régionaux et nationaux, Mickael Jacquemin se veut confiant à moyen-terme grâce à « la hausse des inscriptions en formations initiales agricoles. Dans 2 à 3 ans, il y aura de jeunes agriculteurs et salariés. Mais à court-terme, il faut sourcer des personnes en reconversion : c’est compliqué actuellement de remplir les formations continues. On est en train de gérer de la décroissance, c’est affligeant. » Pour l’élu de la Fédération Départementale des Syndicats d'Exploitants Agricoles de la Marne (FDSEA 51), il y a actuellement deux pistes « qui ne sont pas des gros mots : réinciter gens dans zone de confort chez Pole Emploi et s’il n’y a pas assez de salariés français, il faudra aller chercher de la main d’œuvre étrangère ». Pour Christophe Pernet, les solutions résident dans le renforcement des formations, dans des actions de communication, dans l'accroissement de l'attractivité des métiers. Ce qui implique des valorisations salariales au sein des entreprises viticoles, mais aussi des politiques d'aménagement du territoire rural (pour faciliter les mobilités entre zones rurales et urbaines).

Solidarité vigneronne

Ne cherchant pas à embaucher, Mathilde Savoye reçoit de nombreux messages de solidarité venant d’autres exploitants. Si cette solidarité vigneronne peut être une solution à court-terme, ce soutien ne peut qu’être ponctuel, comme les personnes aidant aux travaux viticoles sont non déclarées : « être solidaire fait prendre des risques légaux » prévient Mathilde Savoye, qui souligne que des solutions existent avec les outils de remplacement (pour les vacances, les arrêts maladies, les congés maternité et paternité…). Reste à les renforcer pour alléger la pression pesant sur les vigneronnes et vignerons.

 

* : Avec un virage agroécologique passant notamment par l’arrêt du désherbage chimique, la mise en place d’un couvert hivernal et du travail du sol.

 

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