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Soutien d'état
La Crimée, une pièce maîtresse dans l'échiquier du vin russe

Entre l'adoption d'une nouvelle loi vitivinicole fédérale en 2020 et la toute récente appropriation de l'appellation Champagne au profit des succédanés russes, l'intention du gouvernement russe est claire : mettre le turbo sur le développement du secteur vitivinicole national.
Par Sharon Nagel Le 09 juillet 2021
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La Crimée, une pièce maîtresse dans l'échiquier du vin russe
Plusieurs milliardaires russes ont investi dans le vignoble criméen, impulsant le développement des nouvelles plantations comme ici, au domaine historique de Massandra - crédit photo : Massandra
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aradoxalement, l’usurpation éhontée de l’appellation Champagne intervient au moment où s’exprime une volonté de développer les indications géographiques et vins de terroir en Russie. Cela, dans le cadre d’un programme de développement du vignoble national entamé il y a quelques années, puis accéléré suite à la réintégration de la Crimée au sein de la Fédération de Russie. « La Crimée jouit d’une réputation et d’une image imparables aux yeux des Russes », affirme Yann Chabin, enseignant-chercheur auprès de l’Université de Montpellier, et tout nouveau président du Réseau d’Affaires Montpellier-Occitanie-Russie-CEI. « C’est la Côte d’Azur des Russes, qui accueille quelque 8 millions de touristes par an ».

C’est aussi une zone viticole de renom, où l’implantation de la vigne remonte à l’Antiquité, avec des caves datant du 19ème siècle pour certaines – comme la célébrissime Massandra, réputée pour ses vins liquoreux – et créées sous l’impulsion des tsars. Mais depuis cette période illustre, elle a connu bien des déboires. Sous le régime communiste, la superficie de son vignoble a atteint quelque 150 000 hectares, mais le phylloxera et une loi promulguée en 1985 sous Gorbatchev pour limiter les problèmes d’alcoolisme ont sérieusement entamé ses ambitions viticoles. Jusqu’à récemment. Le rattachement de la Crimée à la Russie a donné un élan indéniable à son secteur vitivinicole. Une étude publiée par l’Université de Simferopol énumère les aides apportées par l’Etat russe pour soutenir le secteur : de 78,3 millions de roubles (888 000 €) en 2014, elles sont passées à 235 millions (2,7 M€) en 2017. Ces aides visent, entre autres, à faire évoluer la superficie du vignoble, estimée actuellement à quelque 20 000 ha. L’objectif annoncé est d’atteindre 100 000 ha d’ici 2025, toujours selon les chercheurs russes.

Le soutien des oligarques

Les financements ne proviennent pas que de l’Etat. Impulsés par ce que le journaliste et consultant russe Igor Serdyuk qualifie « d’enthousiasme patriotique », des oligarques très en vue investissent à leur tour, offrant « des exemples personnels, qui transforment la production et la commercialisation de vin en activité à la mode ». Yann Chabin corrobore cette analyse : « La tendance s’accélère. Il y a eu des opérations d’acquisition  importantes en Crimée, en particulier le rachat de la plus grande cave d’effervescents Noviy Svet et plus récemment de la célèbre cave de Massandra pour la somme de 5,3 milliards de roubles (60 millions d’€), toutes deux désormais propriétés de la banque Rossiya dans le cadre du "Projet Sud". Le prix du terrain dans certaines des zones côtières les plus prisées comme Yalta, « frôle celui de la côte d’Azur », mais cela n’a pas dissuadé les investisseurs.

Vignobles de centaines d’hectares en coteaux, hôtels 4 étoiles, salles de dégustation et autres installations d’élevage et de conditionnement sont sortis de terre : « ils sont en train de préparer l’avenir de la filière vitivinicole russe, notamment avec l’intention de servir les marchés asiatiques », analyse le chercheur montpelliérain. Le chemin risque d’être, sinon long, du moins ardu. « Globalement, la gestion du vignoble est encore assez archaïque, peu mécanisée. On voit encore des babouchkas dans les vignes mais les sollicitations de conseils techniques extérieurs s’accélèrent », note Yann Chabin. Puis il y a les questions climatiques : certes la Crimée a bénéficié du réchauffement climatique mais les gelées sont encore bien présentes, tout comme la sécheresse, qui soulève le problème des ressources hydriques, détenues en partie par l’Ukraine.

Un moteur important de l’économie locale

Toujours est-il que l’antériorité de la production viticole criméenne se traduit par un encépagement très varié – comportant quelque 70 cépages internationaux et autochtones – et que le secteur est prisé pour sa contribution à l’économie locale, directement, et indirectement, par le tourisme. « La Crimée est une région viticole passionnante avec une diversité phénoménale de microclimats et de sols, permettant d’y élaborer tous les grands profils de vins », se réjouit Igor Serdyuk. Cette vocation viticole n’a pas échappé aux professionnels du monde entier, y compris les Français, Espagnols et Italiens, malgré les contraintes imposées par l’Union européenne. Mais dans l’immédiat, ce sont les Russes qui entendent bien s’emparer des joyaux de la Crimée, pour assouvir leurs ambitions vitivinicoles.

 

Un potentiel encore non exploité

En décembre 2020 dans le cadre d’une vente aux enchères, la banque Rossiya a pris possession de la cave de Massandra, dans la suite logique de son  « Projet du sud » (Southern Project). Massandra possède 4 000 hectares de vignes, peut produire jusqu'à 19 millions de bouteilles de vin, et dispose de 7 000 hectares de terres en potentiel, notamment pour des extensions de vignoble. La valeur de la marque Massandra a été estimée par des experts à au moins 10 millions de dollars (8,5 M€)

 

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