LE FIL

En délibéré

Valérie Murat, lanceuse d’alerte ou fossoyeuse des vins de Bordeaux ?

Vendredi 18 décembre 2020 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 21/12/2020 08:29:27

'CIVB = méthode Monsanto pour la vigne et les assos' clame une pancarte affichée lors de la manifestation du 17 décembre.
'CIVB = méthode Monsanto pour la vigne et les assos' clame une pancarte affichée lors de la manifestation du 17 décembre. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
La militante antiphyto est poursuivie devant le tribunal de Libourne par l’interprofession girondine et 25 opérateurs bordelais, qui veulent retirer ses communications ciblant les résidus de pesticides détectés dans des vins certifiés Haute Valeur Environnementale (HVE). Retour sur des plaidoiries enlevées.

Ce 17 décembre, le tribunal de Libourne étudie la poursuite en dénigrement lancée par le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) à l'encontre de l’Association Alerte aux Toxiques et de sa porte-parole, Valérie Murat. A l'ouverture de cette audience, « le tribunal a parfaitement conscience des enjeux » glisse Valérie Bourzai, la présidente de la chambre civile. L’attention est forte dans la salle d’audience, où se trouvent des représentants de la filière vin et les avocats des 25 intervenants s’étant liés à la cause du CIVB* pour demander une condamnation de 100 000 euros et le retrait du communiqué « analyses de résidus pesticides dans les vins, les résultats : la HVE encore gourmande en pesticides ! ». Publié le 15 septembre dernier et très repris dans la presse, ce dossier cible 19 vins bordelais sur 22 cuvées analysées.

La tension se ressent aussi à l’extérieur du tribunal. Avec une rue barrée par la police pour accueillir la manifestation d’une quarantaine de soutiens à Valérie Murat devant les grilles du tribunal. Ce rassemblement de militants antiphytos appuie un argument clé de la défense : les communications d’Alerte Aux Toxiques répondent à l’intérêt général de l’information des consommateurs sur les résidus de produits sanitaires dans les vins.

"Echapper au mécanisme de la diffamation"

Défense de Valérie Murat et Alerte aux toxiques maître Eric Morain demande à ce titre la requalification en diffamation de l’action du CIVB. L’avocat parisien estime que la jurisprudence des poursuites en dénigrement concerne essentiellement des produits et services dans un cadre de concurrence commerciale. Pour Eric Morain, « les demandeurs cherchent à échapper au mécanisme de la diffamation en allant sur le territoire du dénigrement », alors que la loi 29 juillet 1881 protégerait, pour lui, les lanceurs d’alerte. « Il n’y a pas un nom [de personnes] dans les propos litigieux, ce sont les produits qui sont visés » rétorque maître Eve Duminy, défendant le CIVB, qui rejette cette demande d’exception de nullité.

Lanceur d’alerte

Cette lecture conduit Eve Duminy à refuser le titre de lanceur d’alerte à l’association et sa porte-parole : « Valérie Murat n’alerte pas, elle dénigre. L’interdiction de dénigrer s’applique à tout le monde. Pas seulement aux acteurs économiques concurrents, mais aussi aux militants qui s’autodécrètent porteur d’une mission d’intérêt général. Ce droit de critique existe, il ne doit pas se confondre avec droit de dénigrer. »

« Madame Murat, vos dénigrements perpétuels sur les vins de Bordeaux sur le résultat d’une seule analyse non confirmée par une deuxième […] ce n’est pas honnête ce que vous faites » renchérit maître Jean-Philippe Magret, également défense du CIVB. Se posant en « président de l’association informelle des défenseurs des vins de Bordeaux », le ténor de la rive droite souligne que « les doses résiduelles que vous avez montrées sont de 1 % des doses admissibles par la législation. Ça c’est une vérité. »

"HVE"

« Valérie Murat n’a pas remis en cause la composition légale des vins testés, mais indique [l’existence de résidus]. Comme les traces de potassium dans votre bouteille d’eau minérale » rétorque Eric Morain. L’avocat rappelle que le but du communiqué d’Alerte Aux Toxiques est de dénoncer le double discours de la « certification nouvellement à la mode, Haute Valeur Environnementale (HVE). En voyant ce logo, le consommateur comprend que HVE c’est le plus haut, la Rolls de la protection environnementale. Ce n’est pas vrai. »

Pour maître Alexandre Bienvenu, défendant 14 parties (les syndicats*), c’est l’interprétation des résultats d’analyse qui est faussée. A l’origine des 22 analyses, « le laboratoire Dubernet se désolidarise du communiqué d’Alerte Aux Toxiques. A tel point qu’il dit que l’on aurait pu trouver ces traces-là, qui sont infinitésimales, sur certains vins analysés, même s’ils étaient en bio. L’objet de l’association Alerte Aux Toxiques c’est d’informer de la toxicité des produits chimiques et des risques encourus. Si on veut être honnête, il faut informer aussi sur proportionnalité entre les doses infinitésimales et leurs conséquences sur les consommateurs. »

Dénigrement

Le manque de mesure des conclusions d’Alerte Aux Toxiques est également épinglé par Eve Duminy. L’avocate liste quatre critères prouvant à son sens le dénigrement d’Alerte Aux Toxiques. En premier lieu, les propos procèdent d’appréciations péjoratives au sujet des vins de Bordeaux (« association d’un risque de mort à la consommation, il n’y a pas plus dénigrant dans l’alimentaire »), les propos procèdent d’une intention malveillante (« l’objectif de Valérie Murat est de dissuader tous les consommateurs des vins de Bordeaux qui ne sont pas bio »), les propos sont formulés publiquement (« sur des dizaines et centaines de supports ») et les propos visent des produits spécifiques (« l’ensemble des vins de Bordeaux, qualifié de morticulture bordelaise »).

« On a voulu dire que Valérie Murat a une haine viscérale contre les vins de Bordeaux » réplique Eric Morain, qui s’appuie sur la première ligne du communiqué litigieux faisant état de vins de Bordeaux, de Champagne et du Languedoc. « Les vins de bordeaux ne sont pas les seuls, même s’ils sont majoritaires. Le Comité Champagne est de tous les procès et de toutes les mises en cause (à côté le CIVB est un enfant de chœur), mais ils ne sont pas là. Ni l’interprofession du Languedoc » souligne l’avocat.

"Préjudice colossal"

Revenant plusieurs fois sur l’utilisation sur les réseaux sociaux du mot clé « #tupeuxmourir », Eve Duminy alerte sur le préjudice concret subi par les vins de Bordeaux : « des réputations ruinées par les propos de Valérie Murat. Des consommateurs disent "plus jamais [de vin de Bordeaux]". » Défendant les Vignobles Grandeau, l’EARL Eynard Sudre et la SAS Coubris, maître Jean-Louis Fourgoux confirme que « ce qui est terrible avec ces affaires de dénigrement, c’est qu’on met des années pour construire une réputation, toujours très fragile, et il faut aux indélicats un temps très court grâce aux réseaux sociaux, massivement utilisés en l’espère, pour générer un préjudice absolument colossal. »

La somme de 100 000 € de demandée par la CIVB viendrait d’ailleurs d’une estimation par Kantar des dépenses en communication nécessaire pour être au même que les articles réalisés sur les analyses d’Alerte Aux Toxiques. « J’ai l’impression que l’on reproche à Valérie Murat de savoir communiquer gratuitement quand [le CIVB] est obligé de payer des pages entières de publicité » grince Eric Morain. Face aux montants demandés, l’avocat dénonce une « procédure bâillon » : « demander énormément d’argent par ceux qui ont le pouvoir et sont subventionnés à ceux qui n’ont que le pouvoir de s’exprimer. Que l’on soit clairs [madame la présidente], si vous condamnez purement et simplement Valérie Murat solidairement avec l’association aux demandes qui sont faires. Il n’y aura plus d’association, il n’y aura plus de Valérie Murat. »

La décision du tribunal est attendue ce 25 février 2021.

 

 

*: A l’attaque initiale du CIVB s’ajoutent celles de trois fédérations : la section Nouvelle-Aquitaine de la Fédération des Coopératives de France, la Fédération des Grands Vins de Bordeaux (FGVB) et la Fédération des Négociants de Bordeaux et Libourne (Bordeaux Négoce). Onze syndicats viticoles se sont également déclarés : les AOC Bordeaux et Bordeaux Supérieur, Côtes de Bourg, Entre-deux-Mers, Graves et Graves Supérieures, Margaux, Médoc, Haut-Médoc et Listrac-Médoc, Pessac-Léognan, Saint-Julien, Saint-Emilion, Saint-Emilion Grand Cru et Lussac-Saint-Emilion, Sauternes et Barsac, et enfin l’Union des Côtes de Bordeaux (UCB). Dix domaines étaient représentés à l’audience : la S.C.E.A. Vignobles Vincent, la société civile Château Fonréaud, la société civile d’exploitation Dominique Haverlan, la SCF Château Vieux Cassan, la S.C.E.A. Vignobles Grandeau, l’EARL Eynard Sudre, la SAS Coubris JLC, le GAEC reconnu de l’Enclos, la S.C.E.A. des Vignobles Jean-Marie Carrille, l’EARL Jullion. Un négociant intervient également, la SA Maison Sichel.

 

"Vous qui êtes propriétaire [...] même pas en bio"

Lors de sa plaidoirie, maître Jean-Philippe Magret interpelle Valérie Murat : "vous qui êtes propriétaire, il ne faut pas l’oublier, d’une exploitation viticole à Pujols-sur-Dordogne, même pas en bio ; s’il vous plaît, arrêtez vos attaques injustes et dénigrantes contre vos voisins dont vous savez la souffrance actuelle".

RÉAGISSEZ A L'ARTICLE

Recopier le code :
Processing
VOS RÉACTIONS
Richou1 Le 19 décembre 2020 à 16:51:57
Je suis solidaire et je soutiens Valérie Murat sur les dangers des pesticides. "Les pesticides, les fongicides, les herbicides, les insecticides, les............, sont des génocides de l'homme et de la nature".
gz Le 18 décembre 2020 à 20:02:44
il va falloir utiliser rapidement les 100.000 € gagnés pour faire de la com pour revaloriser l'image du HVE!... mais peut être qu'en serrant un peu la visse sur les critères du HVE (bannissement des CMR par exemple...) on serait plus efficace coté communication...
Nab Le 18 décembre 2020 à 18:23:52
Cet article est rédigé avec les pieds. Et si le civb mettait tout l'argent qu'il utilise pour mettre en place ce cirque -afin de dévier le vrai sujet de débat- pour aider les vignerons à passer en bio?
Jean Le 18 décembre 2020 à 11:59:23
A force de dénigrer la HVE, les viticulteurs vont se voir une fois de plus incriminés. Dès lors, à quoi sert il de se mettre en conformité si dès le départ cette avancée est critiquée? La HVE est un système évolutif qui tend vers le meilleur, il est même assez contraignant à mettre en pratique. Des forces idéologiques critiquent ce système sur le seul motif d'avoir la possibilité de pouvoir appliquer avec raisonnement (IFT, panneaux récupérateurs...) des produits de synthèse! L'état, le ministre doivent prendre des mesures. Soit on interdit les produits de synthèse, soit on fait savoir à Valérie Murat que sa parole constitue un trouble à l'ordre public!
Voir toutes les réactions
© Vitisphere 2021 - Tout droit réservé