LE FIL

Allan Sichel

"Les vins français n’ont pas à se réjouir des taxes chinoises à l’importation de vins australiens"

Jeudi 03 décembre 2020 par Alexandre Abellan

Les mesures de rétorsion chinoises sur les vins australiens pourraient avoir des conséquences en chaîne sur d'autres marchés alerte Allan Sichel.
Les mesures de rétorsion chinoises sur les vins australiens pourraient avoir des conséquences en chaîne sur d'autres marchés alerte Allan Sichel. - crédit photo : Maison Sichel
Le malheur des uns peut-il faire le bonheur des autres ? Alors que leurs pâtissent depuis un an des taxes Trump, au profit de la concurrence italienne, certains exportateurs français voient avec intérêt le renversement de situation des vins australiens en Chine. Mais les guerres commerciales ne constituent jamais une bonne nouvelle prévient le négociant Allan Sichel, le vice-président du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB).

Totalement exemptée de droits de douanes depuis 2019, la filière australienne est désormais sous le coup de droits de douanes anti-dumping aussi massives (entre +107,1 et +212 %) que temporaires (au plus quatre mois). Ces surtaxes présentent-elles un atout compétitif pour les vins français en général, et ceux de Bordeaux en particulier ?

Allan Sichel : Je relativiserai quand même. Cette imposition de taxes à l’importation extrêmement élevées sur les vins australiens s’inscrit dans une montée en tensions progressive depuis le début de l’année. L’Australie a demandé une enquête internationale sur l’origine du covid, en pointant du doigt son foyer en Chine. Les taxes anti-dumping sont un prétexte pour répondre à une situation politique tendue.

Les vins français ont connu la même situation en 2014*, au sujet des panneaux solaires européens [et l’ouverture d’une enquête anti-dumping et anti-subvention concernant les vins français]. Monter un dossier avait coûté cher à la filière [1,2 million €], mais il n’y avait pas eu de suite. Avec l’Australie, la Chine règle des tensions dans le Pacifique, sur l’origine du covid et sur les positions du premier ministre australien, Scott Morrison. Mais on sait que la Chine est un énorme débouché économique pour l’Australie, au-delà des vins. La situation ne va pas durer longtemps, il va y avoir une réaction pour rétablir les relations, qui n’étaient pas si mauvaises entre les deux pays il n’y a pas si longtemps, quand ils avaient signé un accord de libre-échange.

 

Les vins français ne peuvent donc pas parier sur cette crise géopolitique pour regagner les parts de marché perdues ?

Je ne vois pas cette situation comme étant une grosse opportunité pour les vins de Bordeaux et de France. Si certains pourront profiter du vide momentané laissé par les vins australiens, ces taxes vont déstabiliser le marché. Les vins australiens qui ne seront pas vendus en Chine le seront ailleurs. La marque Penfolds annonce réorienter ses volumes. Cela va accroître les tensions et la concurrence sur d’autres marchés. Ce n’est pas sur le marché domestique australiens que ces vins seront écoulés. Ça peut conduire à des baisses de prix pour écouler les stocks. Les vins français n’ont pas à se réjouir des taxes chinoises à l’importation de vins australiens. C’est détrimentaire pour tous.

 

Cette perturbation du marché tombe sur deux années de repli des importations chinoises, exacerbées par la pandémie de coronavirus. Quelles sont les perspectives pour les ventes de vin en Chine ?

Cela fait deux ans que les volumes de vin importés en Chine sont en contraction. Il y a un phénomène de plateau, avec des stocks à écouler, et un effet de crise économique, avec des consommateurs faisant attention [à leurs dépenses]. Mais les perspectives à 10-15 ans restent positives. Au-delà des hauts et des bas conjoncturels, des études indiquent que le marché chinois est appelé à croître. Il y a encore de belles perspectives en Chine.

 

Avec l’approche du nouvel an chinois, les expéditions repartent-elles pour les vins de Bordeaux ?

La reprise a été très lente à se faire. Nous sommes contents de voir un retour à une situation quasi normale par rapport à la crise du covid. Mais pour l’instant les importations de vins de Bordeaux montent lentement en puissance, en deçà des niveaux précédents. Nous voyons que les commerciaux présents en Chine vendent bien, mais que ceux travaillant à distance ont plus de difficultés. L’incapacité à se rendre dans le pays rend complexe la reprise des ventes à l’exportation.

 

A votre connaissance, les négociations pour aboutir à un accord de libre-échange entre l’Union Européenne et la Chine avancent-elles ?

Je n’ai pas de nouvelles. Notre volonté est de bénéficier d’un tel accord, nous le demandons fortement. Mais nous n’avons pas de perspectives.

 

 

* : A l'époque président du CIVB, le négociant Georges Haushalter se souvient d'un difficile parcours politique pour enrayer cette machine infernale. « Aujourd'hui l'Australie est perdante, peut-être que la France sera gagnante par contre-coup, mais ce n'est ni réjouissant, ni durable, comme il s'agit d'une atteinte artificielle à la concurrence. Ce n'est pas de bon augure que le vin soit toujours la victime collatérale de conflits géopolitiques. Nous avons en tête les taxes aux USA (-32 % pour les vins de Bordeaux à août) » souligne Georges Haushalter, qui veut cependant voir le positif dans les effets de l'accord de libre échange avec le Japon (+34 % en septembre).

 

La grille de lecture de la FEVS

Reprenant le bilan des dernières statistiques sur les expéditions de vin en Chine (voir tableau ci-dessous), la Fédération des Exportateurs de Vins et Spiritueux (FEVS) indique à Vitisphere qu’« il reste difficile de savoir quelle sera l’évolution de ces chiffres dans les mois à venir en raison de la situation très particulière que traverse le marché du vin en Chine (comme ailleurs) avec la crise du Covid-19, du fait que les taxes chinoises ne concernent que les vins tranquilles en bouteilles originaires d’Australie, du fait également que les taxes chinoises sont, pour l’heure, des droits provisoires dont la durée maximale ne peut être supérieure à 4 mois ».

 

   

11/2015 - 10/2016

Market Share

11/2016 - 10/2017

Market Share

11/2017 - 10/2018

Market Share

11/2018 - 10/2019

Market Share

11/2019 - 10/2020

Market Share

Monde

EUR

2 105 421 824

 

2 391 203 816

 

2 525 656 772

 

2 165 483 069

 

1 714 727 791

 

Australie

EUR

498 904 267

23,7

607 752 975

25,4

675 837 980

26,8

739 556 931

34,2

703 403 967

41,0

France

EUR

921 273 387

43,8

944 952 973

39,5

970 870 400

38,4

635 777 745

29,4

449 050 319

26,2

Source : FEVS/TDM

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