LE FIL

Fact-checking

Ce que disent, réellement, les analyses de résidus phytos de Tutiac [actualisé]

Vendredi 12 avril 2019 par Alexandre Abellan

Sur 139 molécules recherchées dans la cuvée Unique, 6 ont été détectées significativement par ce phytobilan.
Sur 139 molécules recherchées dans la cuvée Unique, 6 ont été détectées significativement par ce phytobilan. - crédit photo : DR
Dans le viseur des associations girondines anti-phyto, la première cave coopérative bordelaise a vu la composition de l’un de ses vins nature décortiquée. Vérifications des faits.

Alors que la campagne de traitement phyto ne va pas tarder à débuter, une autre campagne fait rage : celle sur la communication. Si le Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux (CIVB) affiche sa volonté de faire de l’environnement un sujet de réussite et plus de critiques (avec son slogan « rouge, blanc, rosé… et vert »), ces preuves d’améliorations des pratiques viticoles sont la cible de choix des associations girondines s’opposant aux pesticides de synthèse*. Revenant à la charge ce 10 avril, les militants antiphytos ont dévoilé l’analyse de résidus de la cuvée Unique 2017 de l’union coopérative de Tutiac, qui affiche les logos sans sulfites ajoutés, sans OGM et vegan. Car « ce n’est pas en repeignant les bouteilles en vert, en leur accrochant des étiquettes alléchantes que l’on va rassurer les consommateurs, les travailleurs de la vigne, ou les riverains » estime un communiqué.

Phtalimides

Se basant sur une analyse de résidus réalisée par un laboratoire certifié COFRAC (les laboratoires languedociens Dubernet), les conclusions tirées ce printemps par les associations antiphytos bordelaises s’éloignent parfois des commentaires figurant sur ces analyses (réalisées en décembre 2018). Ainsi, les antiphytos dénoncent dans la cuvée de Tutiac la présence « des résidus de Folpel, un fongicide Cancérogène, Mutagène et Reprotoxique (CMR) en quantité impressionnante alors que la pression du mildiou en 2017 n’est pas des plus fortes ! » Cette interprétation virulente est pourtant pondérée par Vincent Bouazza, l’ingénieur en chimie analytique ayant réalisé les analyses. L’expert explique à Vitisphere qu'il n'a pas détecté de Folpel dans l'échantillon, mais du phtalimide, l'un de ses métabolites de dégradation, qui peut cependant provenir d'une autre source de contamination. Ce qu'il a d'ailleurs précisé dans ses conclusions : si « le phtalimide est le produit de dégradation du Folpel, [il peut aussi] avoir d’autres origines ». Les concentrations de Folpel relevées par les associations sont donc issues des seules quantités de phtalimide, multipliées par deux selon les modalités actuelles de calcul réglementaire. Ce qui réduit la critique sur les résidus liés à ce fongicide, même si les autres sources de contamination restant pour l’instant inconnues (cliquer ici pour en savoir plus).

"LMR"

Concernant les sept résidus phytos détectés, « les teneurs relevées restent faibles au regard des Limites Maximales de Résidus de pesticides (LMR) respectives » précisent les notes du laboratoire Dubernet, qui se basent sur les LMR du raisin de cuve. Puisque « le vin a beau être un produit alimentaire, il n’existe pas de LMR et encore moins d’obligation d’indiquer ces valeurs de résidus de pesticides sur les étiquettes » critiquent les antiphytos. Qui utilisent les Concentrations Maximales Admissibles de phytos dans l’eau potable pour s’alarmer des résidus de Folpel dans le vin de Tutiac analysé (« 1 550 fois la dose maximale admise »). Cette analyse semble cependant biaisée, alors que les LMR sont définies en fonction de la dangerosité des molécules étudiées, mais sont également pondérées par l’exposition des individus à chaque aliment. Ces seuils de risque sont en effet calculés selon un régime alimentaire moyen, où le rythme de consommation de vin n’est pas aussi quotidien que celui de l’eau potable.

Précisant qu'en l'absence de LMR vin, un facteur de transfert égal à un doit être utilisé par rapport à la LMR raisin de cuve, Vincent Bouazza ajoute que « les vins ne dépassent jamais les LMR. Ce qui n'est pas le cas de nombreux fruits et légumes... » L'expert ajoute que les analyses du vin de Tutiac ne sont globalement « ni catastrophiques, ni excellentes, mais dans la moyenne de la région. C'est le profil d'un vin conventionnel. » Faisant le choix de réaliser les analyses des antiphytos, le laboratoire Dubernet explique essayer ainsi d'échanger avec les associations pour leur donner des clés d'analyses. Ce qui n'est pas toujours couronné de succès, les cadres de lecture étant pour le moins divergents.

Bordeaux engagé

La publication de cette analyse ne tient pas du hasard, le CIVB dévoilant ce 11 avril ses premiers trophées de « Bordeaux, vignoble engagé » à la Cité du Vin. Une « énième tentative de convaincre la société civile, de la bonne volonté des institutions viticoles bordelaises et médocaines, de sortir d’une viticulture intensivement dépendante des pesticides issus de la chimie de synthèse » taclent les antiphytos, prônant la conversion à la viticulture biologique.

 

* : Alerte Pesticides Haute Gironde, Alerte Aux Toxiques, Alerte Médecin Pesticides, Info Médoc Pesticides, Générations Futures…

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VOS RÉACTIONS
NSG Le 03 mai 2019 à 07:50:03
Merci à Claire pour son objectivité. Maintenant que l’on sait l’implication des pesticides sur notre santé alors, il est insupportable et inacceptable de voir à 50 mètres de son habitation, perdurer l’usage de ces produits et brûler les pieds arrachés de 3 ha de vignes, imbibés de ces produits pendant plus de 20 ans, sans scrupules et sans respect de nos vies de la part du viticulteur qui avait demandé l’autorisation mais ne l’avait pas quand il a fait ce feu gigantesque et empoisonneur. Les viticulteurs n’en feraient-ils qu’à leur tête? A quand la prévention, les contrôles, les directives de l’Etat pour faire cesser l’empoisonnement de notre terre et de notre atmosphère, de notre santé ?
Claire LAVAL Le 21 avril 2019 à 12:17:48
Débarrasser la viticulture de sa dépendance actuelle aux substances CMR (cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques) devrait être l'objectif réunissant tous les viticulteurs et auquel les pouvoirs publiques, les interprofessions, les chambres d'agriculture devraient apporter leur concours diligent. C'est ce que demande la société, inquiète des conséquences de la diffusion de ces pesticides dangereux. C'est un objectif atteignable, à condition d'y mettre les moyens d'accompagnement. Au lieu de quoi, on assiste à une stratégie de brouillage du message. La Haute Valeur Environnementale, prônée par toutes les autorités en place, n'empêche nullement l'usage des substances les plus dangereuses.. L'exemple de Tutiac est une belle illustration du phénomène. Sous un étiquetage fleurant bon le naturel (sans soufre, VEGAN...), 1550 fois la dose admissible dans l'eau potable d'un métabolite du Folpel (de quelle autre source pourrait-il provenir?), pesticide CMR, roi de la lutte anti-mildiou dans tout le Bordelais et ailleurs. "Faisant le choix de réaliser les analyses des antiphytos, le laboratoire Dubernet" se voit quasi obligé de se justifier ( les "anti-phyto"devraient-ils même avoir le droit de faire analyser quoique ce soit qui puisse déranger la nomenclatura viti-vinicole?). Que ceux qui boivent 1550 fois plus d'eau que de vin leur jette la première pierre! Claire Laval viticultrice à Pomerol (Gironde)
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