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Biocontrôle viticole

Virulent, le mildiou 2018 pousse les traitements aux algues dans leurs retranchements

Jeudi 20 décembre 2018 par Alexandre Abellan

Prise ce 18 juillet dans le vignoble des côtes de Bourg, cette photo témoigne des contaminations enregistrées par les rangs traités avec ImmunRise en 2018.  Prise ce 18 juillet dans le vignoble des côtes de Bourg, cette photo témoigne des contaminations enregistrées par les rangs traités avec ImmunRise en 2018.   - crédit photo : DR
La forte pression climatique du millésime a soumis à rude épreuve le produit en développement de la start-up bordelaise ImmunRise. Qui valide un effet préventif, mais une nécessité de renforcer sa formulation et ses concentrations pour éviter les pertes de rendements en 2019.

Sans jouer au crash-test, c’est la vocation des essais : atteindre les limites pour réduire la casse en cas de sortie de route. Si l’on ne peut pas parler d’accidents, la dizaine* de tests du traitement anti-mildiou à base d’algues d’ImmunRise a montré ses limites en 2018 dans le vignoble aquitain. « Ce millésime a permis de monter le produit à ses limites » résume Laurent de Crasto, le cofondateur de la start-up bordelaise, ajoutant que « cette année met la barre très haut. C’est une bonne référence en termes de virulence et de climat. Maintenant, il faut monter la dose et revoir la formulation. » Moins bons qu’en 2017, les résultats de la deuxième campagne d’essais d’ImmunRise confirment une protection des vignes traitées face au mildiou, mais insuffisante face à un printemps chaud et pluvieux.

Début juin 2018, « on a vu des taches sur les vignes traitées aux algues. Par rapport aux témoins non traités, ces apparitions sont plus tardives d’une semaine à 10 jours. Elles surtout moins intenses et fréquentes. Mais ensuite, il y a un décrochage et des pertes de rendements » résume Laurent de Crasto. Pour assurer la protection complète de la vendange dans ces conditions, il aurait fallu le passage à une protection classique (qu’il s’agisse de cuivre ou de chimie). « Dans tous les terroirs, on a eu une résistance jusqu’à 45 mm de pluie cumulée entre deux traitements hebdomadaires » rapporte Laurent de Crasto, « mais on n’a pas pu tenir la cadence des précipitations. les contaminations de juin sur les feuilles et les grappes n’ont pas pu être rattrapées, comme le produit n’est pas curatif. »

Succès relatif

Sur le terrain, « les résultats sont compliqués… Le succès est relatif » confirme, non sans tact, Christophe Valtaud, le maître de chai des cognacs Martell, qui a testé pour la première fois les traitements ImmunRise sur 0,24 are en Borderies. Malgré l’application du protocole du Passeport Phytosanitaire Européen (PPE, imposant un traitement systématique chaque vendredi, sans prendre en compte les conditions climatiques), les résultats restent intéressants. « Les symptômes se développent le premier juin sur les témoins non traités, et apparaissent le 8 juin sur nos essais. Le 17 juillet, 3 feuilles sur 4 présentaient des taches. Aux vendanges, une grappe sur deux était marquée, mais la perte de rendement n’est estimée qu’à 10 %. C’est relativement contenu » souligne cependant l’expérimentateur charentais.

Cet optimisme prudent se retrouve aussi dans le Médoc, où « l’importance de l’attaque a pu être minimisée. Même si la protection a lâché avec l’algue seule » confirme Philippe Roux, le directeur technique du château Dauzac (grand cru classé en 1855 de Margaux). Pas affolé par ces résultats mitigés, le technicien bordelais juge même normale cette étape : « une année à forte pression nous permet d’avancer ». Testant la solution ImmunRise à volonté depuis trois ans (hors du protocole PPE), Philippe Roux a réalisé 13 passages entre la fin avril et le mois de juillet. Pour lui, « on est encore au début du produit. On n’en connaît pas la dose ou la fréquence, ni la résistance au lessivage de la matière active… On est en train d’acquérir de l’expérience. »

Développement participatif

Misant sur l’implication des vignerons pour finaliser son traitement d’algues, ImmunRise compte revoir sa formulation pour gagner en efficacité. « Les résultats actuels ne seront pas ceux dans 3 à 5 ans dans les champs, le produit est en développement » souligne Laurent de Crasto. Au-delà de la différence de climat, les essais 2017 ont été réalisés avec d’autres produits (notamment des biostimulants et traitements anti-oïdium), dont les coformulants ont pu jouer sur l’efficacité du traitement ImmunRise. « On a bénéficié d’effets positifs involontaires » reconnaît Laurent de Crasto, qui compte améliorer la tenue des algues sur les feuilles face au lessivage.

Un doublement de la concentration de matière active est également prévu par ImmunRise. « Les souches de mildiou prélevées sur le terrain se sont révélées au laboratoire deux fois plus résistantes que les témoins au traitement à l’algue. On s’en est rendu compte a posteriori, on était sous-dosé. On ne connaissait pas le vrai ennemi… » rapporte Laurent de Crasto, qui considère désormais qu’il n’existe pas un mildiou et des millésimes climatiquement différents, mais potentiellement des souches différentes selon les conditions.

"Retester"

Face à ces perspectives d’évolution de la formulation, « il faut continuer et retester » affirme Christophe Valtaud, « y compris dans des conditions plus raisonnées, en association avec d’autres produits ». En 2019, le réseau d’essais d’ImmunRise se composera de 14 propriétés. Si la formulation et la concentration du produit sont en cours de révision, la start-up compte également vérifier aussi précocement que possible la virulence des souches de mildiou présentes. « S’il est bien développé, notre produit atteindra une efficacité proche d'autres produits du marché » assure Laurent Crasto, reconnaissant en l’état qu’« il faut du temps, ce n’est pas simple… ». En phase d’homologation européenne de la substance active avec le protocole PPE, ImmunRise a toujours l’objectif de commercialiser en 2022-2023 son produit de biocontrôle. Malgré le midliou 2018, la start-up continue d’appuyer sur le champignon.

 

* : Les 10 essais suivis en 2018 ont été soumis à rude épreuve, 4 étant grêlés fin mai, les autres faisant face à un manque de production d’algues par rapport aux besoins.

 

De gauche à droite ce 18 juillet, les vignes Témoin Non Traité, celles protégées au cuivre et celles traitées avec Immunrise.

Pas d’impact des algues sur le moût

En parallèle des essais au vignoble, l’Institut des Sciences de la Vigne et du Vin (ISVV) vient d’examiner les résidus de matières actives et de composés aromatiques des moûts de raisins issus de vignes traitées jusqu’à fin août avec ImmunRise. En 2019, des tests sur la biodégradabilité de ce bioncontrôle seront conduits.
 

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