LE FIL

Lame de fonds immobilier

Les Carmes Haut-Brion, le chai qui valait bien 10 millions

Lundi 27 juin 2016 par Alexandre Abellan

Planté dans l’appellation Pessac-Léognan, le chai fend le parc du château les Carmes Haut-Brion, lui même entouré de vignes et du tissu urbain bordelais.
Planté dans l’appellation Pessac-Léognan, le chai fend le parc du château les Carmes Haut-Brion, lui même entouré de vignes et du tissu urbain bordelais. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Rubis sur l’ongle, le magnat de l’immobilier Patrice Pichet vient d’inaugurer le nouveau chai de son château de Pessac-Léognan. Epoustouflant, l’outil de travail ne laissera pas indifférent.

Le pli est pris, à chaque année son nouveau cuvier bordelais signé par un grand nom de l’architecture contemporaine. Inauguré ce 24 juin par ses concepteurs, rien de moins que l’architecte Luc-Arsène Henry et le designer Philippe Starck, le nouveau chai du château les Carmes Haut-Brion espère bien faire oublier le souvenir des châteaux Margaux (signé par Norman Foster), La Dominique (Jean Nouvel) et autres Cheval Blanc (Christian de Portzamparc). Conforme aux plans présentés il y a deux ans, l’ouvrage tient bien de l’impressionnant navire de béton, fendant un cours d’eau pour mieux y déployer une cuverie dernier cri (qui se permet quelques excentricités, comme des cuves perchées sur un seul pied, voir diaporama ci-dessous).

On peut raisonnablement en douter, mais, selon ses créateurs, il ne faut pas chercher le moindre geste architectural dans ce chai mirobolant. « C’est un non-bâtiment, une lame enfoncée dans l’eau, comme un soc de charrue irriguée » résume Philippe Starck. Aussi lyrique que son pantalon est kaléidoscopique, il ajoute qu'« il a fallu avoir le courage de fuir le beau geste. C’est tout un travail de faire le minimum ! »

"Ce que vous voyez n’est pas vraiment un bâtiment, c’est une émotion avant d’y rentrer et de déguster le vin"

« La forme est partie du strict respect du programme technique, faire du vin suivant la gravité » renchérit Luc Arsène-Henry. Qui va jusqu’à revendiquer une absence d’architecture dans ce chai. Quoiqu’il en soit, le bâtiment s’étire sur quatre niveaux aux surfaces dégressives : au sommet un belvédère tenant du pont d’embarquement, au premier étage une mezzanine technique clairsemée de hublots, au rez-de-chaussée un cuvier qui tient de la salle des machines, et au sous-sol un chai d’élevage enterré donnant l’ivresse des profondeurs.

L’ensemble est marqué par l’épure souhaité par Philip Starck : « le bâtiment est tellement collé à sa raison d’être qu’il n’est que vérité. Tout y a une fonction, c’est une garantie de durabilité et un signe d’intemporalité. » Défi technique au moment de la construction (ne serait-ce que pour contrecarrer la poussée d’Archiméde), l’immersion du chai confère un avantage thermique pour ce bâtiment passif. Dans le chai, la température est maintenue à 15 degrés grâce à l’effet tampon bassin (ainsi qu’au vide d’air ménagé entre la gangue de béton intérieure et l’armature extérieure).

Un outil avant tout technique

Représentant un investissement de 10 millions d’euros*, ce nouveau chai était obligatoire pour « transformer la pépite en bijou » annonce Patrice Pichet, le propriétaire du groupe immobilier Pichet et du château des Carmes Haut-Brion depuis 2010. Qui se donne vingt ans pour vérifier que son « achat plaisir » tient bien de l’« achat de raison ». Pour les équipes techniques du château, cette mise à niveau de la cuverie était obligatoire, l’existant n’étant plus adaptée à la propriété, que ce soit qualitativement (pour suivre la mode des vinifications gravitaires et parcellaires) ou quantitativement (le vignoble est passé de 4 hectares de vigne, à une dizaine actuellement).

"Il n’y a pas de réponse unique pour l’élevage"

Dans le chai, l’oeil du vinificateur s’arrêtera moins sur les originalités du design que sur l’éclectisme des contenants dans leurs matériaux et leurs formes. Les cuves tronconiques restent dominantes dans le cuvier, vinifications en grappe entière oblige il est utile de faciliter le pigeage. Dans le chai d’élevage, les traditionnelles barriques bordelaises et autres foudres sont accompagnées de contenants plus exotiques : des jarres en terre cuite.

« C’est un mélange d’expérimentation et de conviction. On essaie de minimiser l’impact du bois neuf » explique Guillaume Deschepper, le directeur technique de la propriété. « Les barriques sont très adaptées sur des cabernet et du merlot dans leur jeunesse, mais pour la deuxième partie d’élevage, les jarres sont intéressantes pour arrondir les tannins quand les arômes se fatiguent. » Avec 24 jarres, l’essai utilise tout de même 26 hectolitres de vin, soit 10 % de la production du château en 2015 (les rendements ayant été particulièrement faibles).

 

* : sans subventions précise Guillaume Pouthier, le directeur d’exploitation du château.

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