l n’y aura pas de procès pour les phrases « depuis quelques mois Tutiac est au cœur d’une tourmente judiciaire », « l’idée c’est acheter du vin français et de faire des documents pour que ça devienne des vins français. C’est une pratique probablement plus courante que ce qu’on souhaiterait », « victimes ou escrocs, personne n’a très envie de parler de fraude dans le bordelais »... Fin de nullité et de partie pour la plainte pour diffamation de l’union coopérative des Vignerons de Tutiac, 450 hectares de vignes pour 380 adhérents en Gironde, et de son président, Stéphane Héraud, à l’encontre de la présidente et de trois journalistes de France Télévision*, pour la diffusion le 14 décembre sur France 2 de Complément d’enquête ("Bordeaux, champagne : quand les escrocs s’attaquent à nos bouteilles !") et de ses extraits au journal télévisé de 13h ("Quand les escrocs s’attaquent à nos bouteilles").
Ce 30 octobre 2025, la chambre des appels correctionnels de la cour d’appel de Bordeaux valide le jugement du tribunal judiciaire de Bordeaux du 6 mars 2025 et fait droit aux demandes de nullité des poursuites de France Télévisions en arguant des incertitudes sur le support poursuivi et des imprécisions sur les propos poursuivis, ce qui nuit dans les deux cas à l’exercice des droits de la défense pour la juridiction. Dénonçant une procédure bâillon, le service public audiovisuel pointait lors de la procédure des irrégularités dans la rédaction de l’acte de citation directe, des imprécisions sur les supports poursuivis (en direct à la télévision ou en rediffusion sur internet) et un trop grand nombre de citations attaquées (l’intégralité des propos sur la séquence concernant Tutiac**). Comme il n’y a pas eu de pourvoi en cassation par Tutiac et Stéphane Héraud, ce jugement est définitif. La plainte en diffamation n’étant possible pour un titre de presse que dans les 3 mois qui suivent la diffusion, il n’est plus possible pour Tutiac et son président d’attaquer à nouveau ces propos en diffamation. « Le droit de la presse est particulier » précise à Vitisphere Louis-Marie Droux, l’avocat de France Télévisions, estimant que si la procédure s’arrête sur des points formels, le service public n’avait pas peur d’aller sur le fond du dossier « chez Complément d’enquête ils font un travail extrêmement sérieux d’investigation ».
Attaque dès le lendemain
Ce que ne partageaient pas les plaignants, qui avaient ouvert la procédure avec fracas. « Les images utilisées, le montage et la narration donnent à penser aux téléspectateurs que la coopérative Tutiac serait l’instigatrice et la bénéficiaire d’une fraude sur l’origine du vin. C’est totalement faux » déclaraient dans un communiqué Tutiac et Stéphane Héraud le 15 décembre 2023, dès le lendemain des diffusions, pour dénoncer le lien fait dans les émissions entre la coopérative et une fraude massive aux vins d’Espagne (130 camions citernes pour 34 587 hectolitres de vin francisés entre 2014 et 2016 pour plus d’un million d’euros de bénéfices) réalisée par le directeur d’une filiale de la cave (le négoce Cellier Vinicole du Blayais). Mais ce dernier « a toujours dit avoir agi seul, de sa propre initiative. Il n’a jamais mis en cause ses responsables hiérarchiques dans la cave coopérative de Tutiac, qui est l’entité au-dessus de CVB » indiquait lors de l’audience du 7 octobre 2022 la présidente de la quatrième chambre correctionnelle du Tribunal Judiciaire de Bordeaux.
Des précisions et précautions qui n’ont pas été reprises par les émissions diffusées. Concrètement, le sujet de France 2 indiquait à 13heures qu’« à l’approche des fêtes de fin d’année, vous êtes peut-être en train de choisir vos bonnes bouteilles : attention aux bordeaux, certaines pratiques font réfléchir ». Et Complément d’Enquête déroulait en fin de soirée que « Tutiac est la plus grande coopérative de Gironde mais depuis quelques mois au cœur de la tourmente judiciaire […] en 2013 la région est frappée par la grêle […] la coopérative se retrouve incapable d’honorer commandes : 4 millions de bouteilles prévendues. »
Annonçant porter plainte dès le lendemain de ces diffusions, Tutiac indiquait alors n’avoir « jamais [été] incriminée par l’enquête ni condamnée par la justice dans une ancienne affaire de fraude, [mais] est pourtant accusée dans Complément d’Enquête ». Se disant « profondément choqué par la gravité des accusations portées contre nous », Stéphane Héraud estimait « c’est un assassinat pur et simple ». Dans son communiqué d’alors, la cave ajoutait que « le tribunal a confirmé que les actions frauduleuses ont été perpétrées en amont du processus d'achat et qu’elles étaient indétectables par la coopérative ».
Contactés, les représentants de Tutiac indiquent ne pas souhaite réagir sur un « sujet désormais juridiquement clos ».
* : Soit Delphine Ernotte Cunci, la présidente de France Télévisions poursuivie comme directrice de Publication, la journaliste Cécile de la Guerivière comme voix off du journal de 13h, le journaliste Tristan Waleckx comme présentateur de Complément d’Enquête à 23h et le journaliste Dominique Mesmin comme auteur de l’enquête.
** : « La diffamation doit concerner des faits précis, portants atteinte à l’honneur et à la considération, susceptibles de faire l’objet d’un débat contradictoire. On doit savoir exactement ce qui est reproché » indiquait début 2025 maître Louis-Marie de Roux, l’avocat de France Télévisions, pointant que dans les procédures similaires, « habituellement, il y a une, deux, trois phrases, avec une très grande économie et minutie. On ne prend pas des filets dérivants pour une émission que l’on sait sérieuse, qui n’a pas eu une condamnation sur ce programme, qui est souvent attaquée. Et j’en sais quelque chose. »



