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Une ouverture très prudente à l'irrigation des vignes
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Sécheresse
Une ouverture très prudente à l'irrigation des vignes

En Bourgogne, dans le Bordelais ou en Alsace, l’irrigation n’est pas envisagée comme une panacée, mais plutôt comme un moyen parmi d’autres de contrecarrer la sécheresse.
Par Christophe Reibel Le 31 octobre 2022
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 Une ouverture très prudente à l'irrigation des vignes
Elsa Matrot, vice-président de l'ODG Meursault - crédit photo : Domaine Matrot
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ne seule demande d’arrosage en 2019, trois en 2020, seize en 2022 : de plus en plus de vignes souffrent de la sécheresse à Pessac-Léognan. En 2016, cette appellation bordelaise a été la première de sa région à modifier son cahier des charges pour autoriser l’irrigation de ses vignes, « en cas de sécheresse persistante ». Toute demande doit être adressée au syndicat viticole avec la localisation de la parcelle et photos à l’appui.

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Jacques Lurton (crédit photo Domaine Lurton)

« L’objectif n’est pas de faire du sur-rendement, précise Jacques Lurton, président du syndicat viticole. Les viticulteurs arrosent leurs vignes pour qu’elles ne meurent pas, pour qu’elles s’enracinent. » Cet été, les demandes ont porté sur 80 ha de sols peu profonds alors que l'appellation couvre 1 850 ha.

Le bon sens pour un usage limité

Pomerol et Saint-Émilion sont sur la même ligne d'une ouverture très prudente à l'irrigation. La première de ces appellations a autorisé cette pratique l’an dernier. «Vu l’évolution climatique, nous ne devons pas écarter l'irrigation. Dans notre esprit, il s'agit d'assurer l'enracinement des vignes jusqu’à l’âge de 10 ans. Nous faisons confiance au bon sens des viticulteurs pour en faire un usage limité », affirme Jean-Marie Garde, président du syndicat viticole.

À Saint-Émilion, l’irrigation est autorisée depuis 2017. « Nous sommes engagés dans une démarche environnementale qui vise, notamment, à préserver l’eau. Nous avançons avec beaucoup de prudence sur ce sujet », enchaîne Franck-Olivier Binard, directeur général du Conseil des vins de Saint-Émilion.

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Franck-Olivier Binard (crédit photo Conseil des vins de Saint-Emilion)

Les viticulteurs peuvent demander à irriguer leurs jeunes vignes. Ils doivent préciser la parcelle exacte, le jour et l’horaire de l’apport. Le Conseil des vins transmet leur demande à l’Inao et à l’organisme de contrôle externe. En 2022, il a reçu une vingtaine de demandes pour un total de 35 ha. « C’est moins de 1 % de l’appellation qui couvre 7 500 ha », rappelle Franck-Olivier Binard pour souligner, là aussi, que l’autorisation de l’irrigation ne signifie pas généralisation.

"gestion de l'eau" plutôt qu'irrigation

En Bourgogne, Elsa Matrot, vice-présidente de l’ODG Meursault, préfère parler « de gestion de l’eau ». C'est dire si le sujet est traitée avec une extrême précaution. « Comme le vin n’est pas un produit de première nécessité, j’ai peur que nos concitoyens ne soient pas d’accord. Ils peuvent penser que l’apport d’eau est une question de productivité et pas de qualité », redoute la viticultrice.

Des domaines sont prêts à tester des apports « homéopathiques » d’eau en post-vendanges et au plus tard jusqu’au 1er mai. « Toute la profession soutient cette initiative, poursuit Elsa Matrot. Nos vignes dépérissent. Le 161-49 décroche de manière inexplicable depuis 2003. C’est un désastre. On ne peut pas laisser notre vignoble comme ça. C’est une question de survie du végétal ! »

Des apports post-vendange à titre expérimental

Sauf que le cahier des charges de l’appellation interdit l’irrigation et qu’il n’est pas question pour l’ODG de le modifier. L’idée est d'autoriser des domaines à tester ces apports post-vendange, à titre expérimental, sans perdre le droit à l'appellation, moyennent un accord avec l’ODG et l’Inao. Le projet prévoit qu'ils puissent irriguer au maximum sur 5 % de leur superficie avec un plafond de 1 ha. Le programme durerait cinq ans, le temps d’avoir assez de données pour statuer. Reste à obtenir l'accord de l'Inao.

En attendant, au printemps 2022, deux propriétaires de Meursault ont pris les devants dans des côteaux drainants en testant un apport d’eau par goutte-à-goutte sur 5 ares de chardonnay qu’ils ont nécessairement déclassés pour l’occasion.

Une commission stress hydrique en Alsace

En Alsace, l'irrigation est interdite depuis toujours. Mais l'Association des viticulteurs d'Alsace (Ava) veut y mettre fin. « Ce printemps, une majorité de délégués à notre assemblée générale s’est prononcée pour la levée de cette interdiction. La commission stress hydrique a constaté que la sécheresse menaçait de plus en plus la survie des jeunes vignes. Elle a proposé l'irrigation comme l'une des solutions après trente mois de réflexion », détaille Gilles Ehrhart, président de l’Ava. Les grands crus sont exclus de cet assouplissement. Dans les parcelles arrosées, la charge autorisée sera diminuée de 30 %.

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Gilles Ehrhart (crédit photo Domaine Ehrhard)

« L’idée est d’apporter de l’eau en petite quantité en fonction de la mesure du stress hydrique des plantes. Tout le vignoble alsacien ne va pas irriguer. Les prélèvements seront régulés et pilotés électroniquement. Seul le goutte-à-goutte a notre faveur. Nous serons très attentifs à la gestion de l'eau », prévient Gilles Ehrhart. Dans l’immédiat, les trois secteurs à faible réserves hydriques du Bollenberg, de Colmar et de Scherwiller pourraient se lancer.

Ouvrir les vannes, oui. De là à voir dans l'irrigation le seul remède au réchauffement, il y a une marge que toutes ces appellations refusent de franchir. « Nos règles ont été fixées alors qu'il pleuvait 800 à 1 000 mm/an. Elles répondent à la nécessité d’amener nos raisins à bonne maturité dans ce contexte climatique-là. Mais le climat a changé. À nous de changer également. Revoir la densité de plantation peut être un levier intéressant. En Espagne, c’est 1 900 pieds/ha. Il faut évoluer plutôt qu’arroser », analyse Jacques Lurton.

D'autres leviers

Charlotte Huber, directrice technique de la Confédération appellations et vignerons de Bourgogne, le rejoint. Pour cette dernière, « irriguer n’est pas la seule chose à faire. Il faut tester de nouveaux porte-greffes, des couverts végétaux, différents modes de taille, l’effeuillage, la plantation d’arbres et de haies, ou encore diminuer la densité. L’irrigation doit rester la dernière cartouche ».

 

Un essai sur jeunes vignes en Beaujolais

En Beaujolais, « le manque d’eau devient régulier. En 2022, il a amputé la récolte de 25 à 50 % selon les secteurs », signale Jean-Pierre Rivière, vigneron à Lachassagne, dans le Rhône, et président de la Sicarex Beaujolais, l'organisme local d'expérimentation qui travaille avec l'IFV. La profession envisage donc d'autoriser l'irrigation pour pallier cette évolution du climat. « On peut imaginer un réseau alimenté par la Saône ou des retenues collinaires partagées. Culturellement, ce ne sera pas choquant car l’irrigation est déjà pratiquée par d’autres secteurs. Mais ce sera compliqué, long et coûteux », prévient Jean-Pierre Rivière. Avant de trancher, l’interprofession et les ODG ont demandé un essai. Depuis cette année, la Sicarex et l'IFV testent des apports d'eau sur une parcelle de gamay de quatre ans, sur le porte-greffe SO4 et dans un terroir granitique peu profond à Blacé, dans le Rhône. « Nous avons effectué deux apports de 10 litres par cep, l'un fin juillet et l'autre début août », détaille Jean-Yves Cahurel, ingénieur de l’IFV chargé de l’essai qui doit encore traiter les résultats de cette première année. Et qui prévient : « Il faudra au moins trois campagnes avant de tirer des conclusions. »

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Tous les commentaires (1)
Leclerc Le 04 novembre 2022 à 18:20:58
Sollicitations de précisions : - M. REIBEL, vous introduisez vos interwiews en disant que : "en Bourgogne, Bordelais, Alsace, l'irrigation n'est pas envisagée comme une panacée, mais comme un moyen parmi d'autres de conttrecarrer la sécheresse". Merci de nous dire quelles régions, dans votre esprit, verraient l'irrigation comme une "panacée" ? Et ne mettraient en place rien d'autre ? D'autant que les espoirs d'irrigations nouvelles y sont très fragiles, calomniés de tous côtés .... - M. le Président Garde : à Pomerol, vous autorisez l'irrigation pendant 10 ans. Et vous dites faire confiance pour "un usage limité". Mais à partir de la 11ème année : vous faites toujours confiance pour l'enlévement de goutte à goutte ? Ou alors le cahier des charges prévoit des contrôes et des sanctions en cas de non-enlévement ? - M. Jacques Lurton : vous dites qu'en Espagne la densité est "de 1 900 pieds /ha". De quelle Espagne parlez-vous, SVP ? Sur la Mancha et la Carinena, un aréopage de 6 scientifiques français vient de dire des énormités . Ca rend prudent. Grand merci à tous les 3
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