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Doublant l'airén
Le tempranillo devient le premier cépage d'Espagne, et continue d’affaiblir la diversité variétale

Pour la première fois, la superficie du cépage rouge tempranillo dépasse celle de l’airén dans les vignobles espagnols. Au-delà de la volonté de rééquilibrer l’encépagement, historiquement orienté vers les blancs, cette suprématie soulève la question de la protection du patrimoine viticole en Espagne.
Par Sharon Nagel Le 14 mars 2022
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Le tempranillo devient le premier cépage d'Espagne, et continue d’affaiblir la diversité variétale
Juan Carlos Sancha rappelle qu’historiquement les vignobles étaient toujours implantés en coteau, et que c’est une anomalie que de les établir en plaine, « bonne à cultiver la pomme de terre ». - crédit photo : Bodega Juan Carlos Sancha
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’après les chiffres que vient de publier le ministère espagnol de l’Agriculture, le tempranillo s’étend désormais sur 202 917 hectares, soit près d’un quart du vignoble national. Cette superficie est à comparer à celle de l’airén, qui s’élève à 200 084 ha. Les deux cépages représentent ainsi à eux seuls plus de 41 % du total. Si ces chiffres illustrent l’appauvrissement de la diversité variétale outre-Pyrénées, ils cachent aussi un autre phénomène qui s’opère depuis quelques décennies : la disparition des vieilles vignes. « L’Espagne abrite le plus grand vignoble du monde, mais c’est aussi le pays qui a le plus arraché au cours des cinquante dernière années », a rappelé Juan Carlos Sancha, professeur d’œnologie à l’Université de la Rioja, lors d’une conférence en ligne organisée par The Old Vine Conference.

Près de 700 000 hectares ont été arrachés lors de cette période, sous l’impulsion des programmes européens de restructuration notamment. « Le problème, c’est que la plupart des ceps arrachés étaient de vieilles vignes », note Juan Carlos Sancha, qui est également à la tête de la bodega éponyme. « L’avantage des vieilles vignes, c’est qu’elles facilitent l’élaboration de vins de qualité, produisent davantage d’anthocyanines, induisant une plus grande stabilité de la couleur dans les vins et des couleurs plus soutenues, et elles s’autorégulent au niveau de la productivité ». Or, les clones de tempranillo qui ont remplacé les vieilles vignes de la Rioja – deux seuls clones représentent 95 % des replantations – sont beaucoup plus productifs, rendant nécessaire la vendange en vert, coûteuse, voire même de laisser des raisins sur pied. « C’est une absurdité ! »

Manque de rentabilité

Toute la difficulté réside dans la valorisation des vins issus de vieilles vignes, un problème qui touche de nombreux pays producteurs dans le monde. « Le prix moyen d’un kilo de raisins dans la Rioja tourne autour d’un euro, alors que pour travailler une vieille vigne – souvent de façon manuelle ou avec un cheval – cela coûte entre 1 et 3,50 € le kilo », détaille le professeur espagnol. De plus, les rendements sont loin derrière ceux des clones, avec seulement 1 500 à 3 000 kg à l’hectare contre 6 500 kg. Le Consejo Regulador a décidé de prendre les choses en main, lançant un système de valorisation des vieilles vignes, avec notamment la mention « Viñedo Singular » pour des vignes âgées de plus de 35 ans (et de plus de 50 ans en 2030). Si l’initiative est louable et dictée par une politique qualitative, elle ne fait pour l’instant que peu d’adeptes : en effet, sur les quelque 65 000 ha que compte l’appellation, seuls 200 ha sont concernés.

De son côté, Juan Carlos Sancha estime que l’initiative intervient très tardivement. « Moins de 10 % des vignes aujourd’hui dans la Rioja ont plus de 40 ans, et 71,5 % du vignoble a moins de 25 ans. C’est la même chose dans toutes les régions espagnoles. Les vieilles vignes n’ont pas disparu à cause des maladies du bois, mais parce que beaucoup d’argent de l’Etat et de l’Europe a été consacré à l’arrachage et à la replantation avec des clones productifs et les mêmes cépages – chardonnay, cabernet-Sauvignon, merlot etc. Or, les appellations devraient se focaliser sur les variétés autochtones ».

Dans la Rioja, l’encépagement est passé de 44 variétés en 1912 à seulement 7 en 2000, dont 3 représentaient 95 % du vignoble. Cette perte de diversité variétale continue d’être favorisée par les aides à la restructuration, alors que le changement climatique devrait provoquer une prise de conscience de la nécessité de la préserver. « Dans les années 1970, la Rioja avait plus de garnacha que de tempranillo », a rappelé le journaliste britannique Tim Atkin MW. « Aujourd’hui, le garnacha ne représente que 8 % de l’encépagement, alors qu’il est beaucoup plus résistant à la sécheresse, tandis que le tempranillo nécessite d’être irrigué ».

Les consommateurs prêts à payer plus cher

Pour Sarah Abbott MW, qui intervenait également, les vieilles vignes devraient être davantage prises en compte dans les politiques gouvernementales de restructuration du vignoble : « Il faut faire évoluer les modèles économiques et la réglementation dans ce sens ». Et de pointer l’initiative sud-africaine The Old Vine Project, dont les études ont démontré que les consommateurs sont disposés à payer plus chers des vins issus de vieilles vignes, « à condition que le message soit correctement communiqué ».

Encore faut-il faire évoluer les mentalités parmi certains professionnels aussi : « Les producteurs en Espagne pensent souvent qu’une vigne n’est plus viable économiquement au-delà de 25 ans. Or, elle peut vivre jusqu’à 400 ans, comme le montrent des exemples en Slovénie ». A une époque où le développement durable est une thématique clé au sein de la filière, les vieilles vignes vivront-elles enfin leur heure de gloire ? « Arracher et replanter un vignoble tous les trente ans ne s’inscrit pas dans le cadre du développement durable », a conclu Juan Carlos Sancha.

 

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