LE FIL

Juliane Vernaudon

"La féminisation de la filière vin est sur la bonne voie. Sauf dans le vocabulaire"

Lundi 04 janvier 2021 par Alexandre Abellan

« Le Droit viticole est révélateur de la place de la femme dans les sociétés dans lesquelles le vin est bu » pose Juliane Vernaudon dans son mémoire.
« Le Droit viticole est révélateur de la place de la femme dans les sociétés dans lesquelles le vin est bu » pose Juliane Vernaudon dans son mémoire. - crédit photo : DR
Dans son imposant mémoire, Femme et féminité en droit viticole, la diplômée du master 2 de droit de la vigne et du vin de l’université de Bordeaux pointe l’implication croissante des femmes dans la filière, tout en soulignant les idées reçues qui pèsent encore sur elles. Juliane Vernaudon suit actuellement la formation International Hospitality Management de l’EM Lyon et de l’Institut Paul Bocuse.

Vous êtes partie d’un constat, les femmes représentent les trois quarts des dernières promotions du master 2 de droit de la vigne et du vin, pour vous poser la question des relations entre les femmes et la filière du vin. Tout en soulignant qu’« aucun de [vos] camarades n’auraient l’idée d’écrire sur la situation singulière qu’occupe l’homme dans la filière ».

Juliane Vernaudon : J’ai relevé beaucoup de petites choses, de détails, lors de nos visites dans le bordelais et le cognaçais. Dans les petites exploitations, on sent encore aujourd’hui que les viticulteurs sont très attachés à leurs terres et que leurs femmes travaillent dans l’administration et dans la communication. Pendant les guerres, il est assez intéressant de voir que les femmes avaient montré les mêmes compétences que les hommes absents. Elles pouvaient les développer si la possibilité leur était donnée.

Il y a quand même une évolution dans le fait qu’autant de femmes s’intéressent aux carrières qui concernent le vin. A une certaine époque, les femmes s’interdisaient même d’approcher le produit. Il n’y a plus ce tabou. Même si ce n’est pas abouti, la féminisation de la filière vin est sur la bonne voie. Sauf dans le vocabulaire du vin. Je suis toujours étonnée pendant mes formations d’entendre parler de "vins féminins"…

 

Votre mémoire se penche en effet sur l’utilisation de cette expression (avec les idées de vin subtil, délicat, floral, léger, frais, fruité, élégant…) et sur son opposition à des cuvées masculines (corsés, robustes, charpentés, puissants, ont plus de corps…). Alors que dans les deux cas, les termes sont flous et sans autres fondements que des poncifs.

J’ai fait l’expérience : quand on dit "vin féminin" à quelqu’un, personne ne sait le définir, mais tout le monde en a une idée. Ces idées reçues sont tellement inscrites dans la société qu’il est compliqué de s’en défaire. Chez un caviste, on proposera à madame un vin blanc sucré, comme du Sauternes, et à monsieur un vin rouge, comme un Médoc. Implicitement, le rapport blanc/rouge se retrouve dans le genre des cépages. Parmi les cépages rouges, il n’y en a qu’un qui soit féminin, la syrah. C’est un élément de société.

 

En termes d’offres commerciales, vous évoquez les vins conçus pour plaire aux femmes : les vins aromatisés et les packagings girly.

Pas seulement, le marketing est développé pour cibler certaines clientèles. Avant, on estimait que les femmes aimaient le côté sucré des vins liquoreux. On remarque maintenant que ce sont les vins moins sucrés qui les visent. Comme les champagnes bruts, jusque-là ciblant plutôt les hommes, qui ont maintenant des pubs mettant des couleurs et des ambiances semblant conçues pour les femmes et leur désir de ne pas prendre de poids.

 

Vous relevez l’évolution de la place des femmes dans les publicités du Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux : absentes dans les années 1940, objets de désir dans les années 1980 et réellement actives à partir des années 2000.

Cette évolution est permise par l’évolution même du droit, grâce à la loi Evin. Si la loi Evin n’est pas très bien acceptée par la filière, avec ses nombreuses contraintes, elle donne une nouvelle place aux femmes. Avec la loi Evin, beaucoup de choses ne sont plus permises, comme de lier la femme au glamour. Si une femme est représentée, elle doit être à sa place dans le terroir et ne plus être un objet.

 

Malgré des avancées dans les métiers de la filière, vous notez que l’intégration n’est pas un signe de parité. Voyez-vous le verre à moitié plein ou à moitié vide ?

Je vois le verre à moitié plein, mais j’insiste sur le fait que les évolutions et récalcitrances sont perceptibles en dehors du monde rural. Mon sujet de mémoire a pu surprendre mes camarades. Mais il y a de plus en plus d’hommes qui sont féministes et qui remarquent les petits détails à corriger. Mon diplôme [de master 2 de droit la vigne et du vin] est avant tout un diplôme de droit, avant d’être un diplôme de vin. Nous avons beaucoup étudié la fiscalité, et même s’il y a moins de garçons dans ma promotion, ils auront plus de facilité à avoir des postes dans la fiscalité. Les métiers qui touchent à l’argent et aux chiffres sont plus masculins.

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