LE FIL

Face à la crise sanitaire

"L’inquiétude et l’angoisse au quotidien" des vignerons alsaciens

Mercredi 18 novembre 2020 par Alexandre Abellan

« Aujourd’hui, force est constatée qu’à part l’aide au stockage, les viticulture n’a absolument rien obtenue » regrette Francis Backert, ne mâchant pas ses mots, ni son ressentiment.
« Aujourd’hui, force est constatée qu’à part l’aide au stockage, les viticulture n’a absolument rien obtenue » regrette Francis Backert, ne mâchant pas ses mots, ni son ressentiment. - crédit photo : Synvira
Sans effets de manche ni retenue, Francis Backert, le président du syndicat des caves particulières d’Alsace, s’alarme franchement du manque du soutien apporté au vignoble qui se trouve toujours plus enfoncé dans une impasse économique.

Pour les viticulteurs, l’inquiétude du premier confinement s’est transformée en angoisse au reconfinement de cet automne. « Pourquoi la vigne continue-t-elle à ne pas être prise en compte [par les politiques] ? Pourquoi est-ce que l’on considère que le vignoble va encore bien ? » s’interroge avec lassitude Francis Backert, le président du Syndicat des Vignerons Indépendants d’Alsace (Synvira), lors d’une visioconférence de presse ce 17 novembre. Si le vigneron reconnaît que « nous sommes des dizaines de milliers à se poser cette question dans toute la France » avec la crise sanitaire actuelle, le vignoble d’Alsace souffre particulièrement, cumulant au coronavirus une crise structurelle depuis 2016.

Dans le contexte de reconfinement national, Alain Renou, le directeur du Synvira, estime qu’un adhérent sur trois aura prochainement un souci de trésorerie. « En septembre, un vigneron indépendant sur deux a fait appel au Prêt Garanti par l'État (PGE). Jusqu’au début 2021 ils ont de la trésorerie, les dégâts se verront au printemps » alerte Alain Renou. Listant les aides actuelles du gouvernement*, le directeur du Synvira note qu’à part les aides au stockage disponibles depuis ce premier novembre (724 €/hl pour 6 mois ou 968 €/hl pour 8 mois), les mesures prévues ne sont pas d’un grand secours pour le vignoble. Alain Renou en veut pour preuve l’accès au fonds de solidarité, limité aux entreprises affichant des pertes de 80 % de leur chiffre d’affaires durant le premier confinement (15 mars-15 mai) ou de -50 % pour octobre.

"Cachet à un mourant"

« Soutenir les entreprises qui ont perdu 80 % de leur chiffre d’affaires, c’est mettre une perfusion sur une jambe de bois, c’est donner un cachet à un mourant » soupire Francis Backert. Pour le vigneron de Dorlisheim (Bas-Rhin), « 80 % de perte de chiffre d’affaires sur plusieurs mois, c’est une entreprise condamnée. Même à 50 % de perte, l’entreprise est au moins sous perfusion bancaire et totalement dépendante de ses créanciers. » Avec des chiffres d’affaires évoluant sur l’année de -60 à +30 % (des entreprises réussissant ponctuellement à développer le marché national ou l’export), la situation alsacienne est plus que préoccupante pour le Synvira.

« Le sentiment qui domine en ce qui me concerne c’est l’inquiétude et l’angoisse au quotidien. Honnêtement, ce n’est pas une formule » déclare Francis Backert. Pour lui, la solution actuelle du PGE n’est pas durable : « emprunter de l’argent pour remplacer du chiffre d’affaires est insidieux, c’est même vicieux. Le secteur bancaire le reconnaît, nous n’aurons pas la possibilité de rembourser avant trois ans. »

Distillation, arrachage…

Demandant des exonérations de charges marges ou des reports sans frais de cotisations, le président du Synvira annonce que « si la situation n’évolue pas très rapidement, nous saurons réduits à demander une nouvelle distillation en 2021… » En 2020, l’Alsace aurait distillé 70 000 hl, ne permettant que d’apurer les lots les moins qualitatifs et de générer un peu de trésorerie. L’idée d’un arrachage définitif n’est pour l’instant qu’évoquée dans les réunions de travail de la filière. Sans être envisagée souligne Francis Backert, qui indique que des arrachages individuels ont lieu actuellement, selon des stratégies d’entreprises « réduisant leur potentiel de production dans l’immédiat pour se redonner les moyens produire dans 3 à 5 ans. Quand la situation sera revenue à la normale. »

L’attente de la fin de la pandémie de coronavirus pèse d’ailleurs sur le moral. « Ce qui angoisse les gens, c’est que l’on ne sait toujours pas quand l’on reviendra à une situation normale, c’est l’absence ou la difficulté d’envisager une sortie » note Francis Backert. Cette incertitude libère d’ailleurs la parole viticole, permettant de mieux saisir les difficultés. « Ce n’est pas le niveau de pudeur qui a changé, c’est le niveau d’emmerdes et d’angoisse » tranche le vigneron alsacien, soulignant qu’« il n’est pas facile de raconter à quelqu’un d’extérieur que votre entreprise, en général le cercle familial, que votre compte est à -30 000 €, que vous devez 40 000 € à la MSA, que lorsque le téléphone sonne vous espérez que ce ne sont pas les fournisseurs parce que vous vous faites harceler pour le paiement de vos factures… »

"Ambassade des vignerons d’Alsace"

Si la situation économique est lourde, « aujourd’hui les vignerons indépendants sont mobilisés pour les ventes de fin d’année » pointe Alain Renou. Qui met en avant une nouvelle positive : l’avancée du projet d’ambassade des vignerons d’Alsace à Strasbourg. Cent candidats se sont déclarés prêts à régler les frais de participation à ce projet de magasin (3 à 5 000 €), ce qui témoigne d’une volonté optimiste de conquête conclut Francis Backert.

 

 

* : Sont jugés insuffisants le crédit d’impôt à la certification Haute Valeur Environnementale (HVE), le maintien des exonérations de charges pour les Travailleurs Occasionnels Demandeurs d’Emploi (TO-DE), la distillation de crise (70 000 hl en Alsace à 78 €/hl) et la possibilité d’exonérations de charges patronales (risquant cependant d’être retoquées par le conseil constitutionnel).

 

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