LE FIL

Les trimeurs des primeurs (1/3)

Jacques Dupont, dégustateur critique

Lundi 09 avril 2018 par Alexandre Abellan

Comme leurs verres, Jacques Dupont et Olivier Bompas savent être impitoyables quand vin ne leur plaît pas et ne sera pas retenu. Pour cause de défauts criants ou juste d’ennui gustatif.Comme leurs verres, Jacques Dupont et Olivier Bompas savent être impitoyables quand vin ne leur plaît pas et ne sera pas retenu. Pour cause de défauts criants ou juste d’ennui gustatif. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
À Bordeaux, la semaine de présentation du dernier millésime voit se presser la presse internationale pour noter le potentiel de ces vins en cours d’élevage. Vitisphere vous livre les coulisses de cet exercice à travers une série de trois articles, baptisée "Les trimeurs des primeurs". Premier opus avec Jacques Dupont et Olivier Bompas du Point.

« La dégustation des vins en primeur est la plus dure qui soit. C’est celle qui rend le plus humble. Il faut deviner, au travers des filtres, ce que le vin va devenir » résume Jacques Dupont, le célèbre journaliste vin de l’hebdomadaire Le Point. « Les primeurs sont un exercice de style où il faut distinguer le vin de la prise de bois. C’est l’une de mes dégustations préférées, c’est la plus technique » renchérit le sommelier Olivier Bompas, journaliste vin au Point. Exemple ce 26 mars au syndicat viticole de Bourg, pour une dégustation face à l’estuaire de la Gironde de l'ensemble des vignerons de Côtes de Bordeaux prêts à vendre en primeurs à des clients particuliers. Soit plus d’une centaine d’échantillons de Blaye, Bourg, Castillon, Francs, Sainte-Foy et Vayres.

Dégustation technique demandant autant de temps que d’attention pour noter et retenir collégialement un vin, les primeurs mobilisent les deux journalistes du 19 mars au 20 avril pour déguster plus d’un millier d’échantillons en 2018. Contre 2 000 en année normale. Après le gel du printemps 2017, le nombre d’échantillons proposés s’est notablement réduit. « Cette année a un air de vacances. Il a -30 à -50 % de vins présentés » rapporte Jacques Dupont. À partir de ses premières dégustations, le journaliste fait déjà état de niveaux qualitatifs hétérogènes, où les retards de maturité des contre-bourgeons se sentent. « Il y a toujours des châteaux qui vont sortir des grandes cuvées, mais globalement, on ne peut pas parler d’un millésime extraordinaire » avance-t-il.

La méthode Dupont

En marge des sentiers battus, les primeurs du Point évitent les rendez-vous de l’Union des Grands Crus de Bordeaux et les « écuries » des consultants œnologiques, pour visiter les grands crus incontournables et déguster à l’aveugle dans les syndicats viticoles. « À partir du millésime 2000, j'ai compris que les prix des grands crus flambaient et n'allaient pas vers la baisse, échappant aux consommateurs français traditionnels » se rappelle Jacques Dupont, qui ne leur lance pas la pierre, voyant « dans la course aux prix » des grandes étiquettes un effet de l’offre et de la demande, qui demanderait « une grandeur d’âme pour l’ignorer ». Si le journaliste traite toujours les grands crus classés pour la part de rêve qu’ils représentent, il regrette juste « l’incapacité à Bordeaux d’enclencher la marche arrière sur des millésimes moins qualitatifs. Afin de reconquérir les marchés européens et en finir avec l’arrogance des prix. »

Pour maintenir son lectorat malgré le décrochement des primeurs, le Point a élargi son approche en passant par les syndicats viticoles. L’inscription à ces dégustations est ouverte à tous les vins, quel que soit le mode de culture pratiqué. Le seul engagement consiste à la signature d’un formulaire, où les producteurs assurent la vente de leur cuvée en primeur aux particuliers et à un prix fixé d’avance, plus avantageux qu’en livrable. C’est le cas d’Amélie Verges, jeune vigneronne venant de reprendre le château Castel la Rose (AOC Côte de Bourg), qui s’est engagée à vendre sa cuvée en primeur si elle figure dans la sélection du Point. Ce qui est assuré après un coup de cœur le matin et une visite dans l’après-midi.

"Plus de clientèle française qu’on ne l’imagine"

Si les propriétés s’engagent ainsi, c’est que l’effet d’une sélection du Point se fait sur leurs ventes. Ce qui n’est pas moindre fierté du tandem de dégustateurs. « Si leurs prédécesseurs ne nous tenaient pas informés (craignant sans doute de devoir nous rémunérer…), les jeunes générations de vignerons nous font part de fortes retombées commerciales » rapporte Jacques Dupont, qui mise sur l’accessibilité et le rapport qualité-prix pour ne pas se couper du marché domestique. « Il y a beaucoup plus de clientèle française pour les vins de Bordeaux qu’on ne se l’imagine. Il y a une vraie fascination » conclut Jacques Dupont, dont la vingtième sélection des Bordeaux en primeur sera disponible en kiosque ce 24 mai.
 

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