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Manuel de défense et de prise de conscience contre le sexisme dans la filière vin
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In Vino Femina
Manuel de défense et de prise de conscience contre le sexisme dans la filière vin

Publié aux éditions Hachette, l’album In Vino Femina d’Alessandra Fottorino et Céline Pernot-Burlet illustre les défis à relever pour atteindre la parité dans le monde vitivinicole. Formatrice et agent (Languedoc-Roussillon et Toscane), la première partage ses expériences et son vécu dans la filière vin (où elle a été caviste, à la tête d’un bar à vin…), que la deuxième illustre. Entretien.
Par Alexandre Abellan Le 27 octobre 2022
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Manuel de défense et de prise de conscience contre le sexisme dans la filière vin
Céline Pernot-Burlet et Alessandra Fottorino telles qu'elles apparaissent dans leur ouvrage. - crédit photo : Céline Pernot-Burlet (éditions Hachette)
V
ous écrivez qu’il est « urgent de raconter les comportements inappropriés de certains acteurs du vin », mais vous soulignez que « dénoncer revient souvent à être hystérisée, à être caricaturée vulgairement et parfois subir la déferlante haineuse et malsaine des réseaux sociaux ». S’il est souhaitable, est-il possible de poser un débat sain et serein sur les violences sexistes et sexuelles dans la filière vin ?

Alessandra Fottorino : En écrivant ce livre avec Céline, nous sommes convaincues que le débat est possible en amenant un point de vue plus léger. Ces questions sont retournées contre nous. Le sujet est l’égalité, rien d’autre.

Céline Pernot-Burlet : Tous les hommes n’ont pas des comportements inappropriés. Nous montrons ceux qui agissent de manière simple et normale. Et nous montrons que des hommes s’indignent, ce qui renverse la vapeur.

 

Quels retours avez-vous eu depuis la publication de votre ouvrage ?

Alessandra Fottorino : Pour l’instant ils sont très positifs. De la part d’hommes et de femmes, libraires et cavistes. On souhaitait faire un livre pour tous et toutes.

 

Dans les planches de "lampées sexistes", certaines remarques paraissent surréalistes. Avec des clients refusant vos conseils et demandant le patron… Toutes ces anecdotes sont-elles vraies ?

Alessandra Fottorino : Certaines peuvent paraître exagérées, mais il n’y a rien de faux. Quand je possédais un bar à vin avec Dimitri, je n’avais pas des exemples tous les jours, mais suffisamment pour que je puisse les noter. Des clients avaient du mal à être conseillés par une femme.

 

Vous notez que les remarques sexistes se teintent d’une forme de paternalisme bienveillant, les rendant plus insidieuses. Vous proposez des pirouettes pour retourner la situation : l’humour est-il la solution pour ne pas rentrer en conflit ?

Alessandra Fottorino : C’est compliqué. La réponse normale serait qu’il ne faudrait pas faire de pirouette. Mais en ce qui me concerne, j’ai appris en tant que femme à faire ces pirouettes pour ne pas avoir l’esprit plein de colère à la fin de la journée. Mon sens de l’humour me l’a permis. Ce ne sont pas des remarques si bienveillantes, elles maintiennent sous une forme de contrôle patriarcal.

Céline Pernot-Burlet : Nous montrons des réactions possibles pour dégonfler les situations. Quand je dessinais ces Lampées Sexistes, je pensais à la BD Les Crocodiles de Thomas Mathieu (éditions Le Lombard), qui reprend des propos de femmes agressées et donne des pistes pour réagir aux comportements sexistes.

 

De l’affaire Marc Sibard à la caricature de Bettane & Desseauve que vous évoquez dans le livre, le sujet du sexisme dans la filière vin semble moins tabou. Peut-on parler d’époque post-me too dans la filière vin, comme dans la société française ?

Alessandra Fottorino : On peut parler de moment post-me too. Ce qui est formidable, c’est que cela permette à de jeunes femmes de ne pas accepter certains comportements et de faire passer aux hommes un message sur leurs comportements irrespectueux. Je tenais à remettre en lumière l’affaire Marc Sibard, qui a tellement peu été traitée dans la filière et ses médias. Les femmes qui ont eu le courage de porter l’affaire en justice ont été isolées. Quand les comportements vont trop loin, les femmes sont lâchées, lynchées, quand il faut porter le dossier devant la justice.

Et quand les comportements vont trop loin, est-ce que la justice suit ? Pour la caricature de Bettane & Desseauve, Fleur Godart a perdu alors qu’il s’agissait d’une représentation malsaine et clairement dégradante des femmes et de la vente. Au moins, le message est passé.

 

Existe-t-il un enjeu particulier du sexisme dans le milieu nature ?

Alessandra Fottorino : Ce n’est pas uniquement lié au bio ou conventionnel, mais à tous les milieux professionnels en général. On commence juste à en parler dans la filière vin. Il n’y a pas un milieu épargné.

Céline Pernot-Burlet : Le sexisme se retrouve un peu partout. La mise en lumière sur le milieu du vin peut se transposer ailleurs. Il y a des dérives dans tous les milieux professionnels.

 

Avec la présence d’alcool, le milieu du vin n’est-il pas plus soumis aux risques ?

Alessandra Fottorino : Pour avoir fait quelques salons, à la fin, quand il y a trop d’alcool, j’ai vécu des gestes déplacés. L’alcool peut créer une forme d’intimité où l’on se permet des choses. Des salons réfléchissent à des "safe zones" pour rassurer les femmes.

 

Les travaux actuels de la filière vin sur la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) sont-ils l’occasion de formaliser et verbaliser les bonnes pratiques en matière de parité ?

Alessandra Fottorino : Dans notre livre nous avons mis en avant des vins que nous aimons qui sont en bio et biodynamie. Des vins plus respectueux de l’environnement sont plus respectueux de l’humain. Je ne suis pas une spécialiste de l’écoféminisme, mais l’écologie et le féminisme vont logiquement ensemble.

 

Vous indiquez avoir reçu des confidences d’autres femmes : les avez-vous toutes mises dans votre livre ?

Alessandra Fottorino : Non, certaines peuvent être considérées comme diffamatoires. J’ai reçu beaucoup de témoignages de jeunes femmes qui se sont trouvées sous l’emprise de personnes importantes, ayant un peu de pouvoir, qui ont des relations pas vraiment consenties et qui m’ont beaucoup heurté. Beaucoup de femmes se sont confiées, je fais attention à la parole qu’elles m’ont confié.

 

Alessandra Fottorino, vous évoquez votre réussite à vous « construire pleinement comme femme du vin ». Pour vous, cela est passé par votre propre cave/bar à vin, mais que conseillez-vous aux autres : de s’inspirer de modèles ?

Alessandra Fottorino : Les femmes dont nous parlons dans le livre sont toutes des modèles d’inspiration. Isabelle Perraud (vigneronne dans le Beaujolais) se bat pour des vins sains et bio, mais aussi pour l’égalité : ce qui la met dans des positions fragiles. Pascaline Lepeltier (sommelière et candidate française au titre de meilleur sommelier du monde en 2023) est aussi un modèle d’émancipation. L’émancipation se fait au quotidien. Je vois aujourd’hui de jeunes femmes, agents et sommeliers, qui ont moins de peur que je n’en avais il y a 15 ans.

 

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Tous les commentaires (1)
MG Le 27 octobre 2022 à 08:15:19
"mais l?écologie et le féminisme vont logiquement ensemble." : de cela on en vois régulièrement une illustration au Palais Bourbon. Sous couvert de bon sentiment , se sont des gens qui conceptualisent le fait que l'État doit gérer nos relations privés ; la dictature deux point zéro. Les faits dénoncés sont ignobles mais le remède est pire que le mal.
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